Chapitre 1
« Tu as fait quoi ?! »
Je l’entends soupirer : « Ma grande, écoute… »
« Non ! Tu ne peux pas juste… »
Que veux-je dire au juste ? « Faire ça » ? Il vient de le faire. « Faire ça sans me demander avant ? » Il a fait exactement ça aussi.
Ce que je veux vraiment lui dire, c'est « Tu ne peux pas juste baisser les bras », mais c’est trop lourd à porter. Je ne suis pas prête pour ça.
À mon tour de soupirer : « Papa… »
« Je sais, je sais, Em. » Son ton me prouve qu’il a bien compris ce que je ne suis pas prête à formuler. « Tu peux… tu pourrais être là demain ? Ou ce soir, si tu veux ? Ton lit est prêt. »
Je n'ai même pas besoin d'y réfléchir.
« Laisse-moi 4 heures, papa. »
J’entends le soulagement dans sa voix : « Bien. Rejoins-moi au pub, je vais préparer à manger. »
Dans la voiture, coincée dans les bouchons, je fulmine toujours. J’ai 33 ans, bon sang, et à chaque fois que je commence à me poser, il arrive quelque chose et je dois tout recommencer ailleurs. Là, je m’étais enfin stabilisée : j’ai trouvé ce superbe appartement pas trop loin de Lyon, sans ascenseur, mais bon, marcher ça garde la forme, et il offre une vue magnifique sur la petite ville et la vallée, coupée en deux par une rivière splendide. À 2 heures de route de mon père. Assez loin pour garder mon indépendance, assez près pour le voir aussi souvent que possible, enfin, quand je ne travaille pas trop.
Je veux dire, ne te méprends pas, j’adore cet homme. C’est un père formidable, il l’a toujours été. Ma mère l’a quitté quand il a arrêté les tournées avec le groupe, réalisant qu’elle l’aimait mieux absent que présent à la maison. Elle a rencontré quelqu’un d’autre et vit quelque part dans le sud de l’Espagne, ou au Portugal, je ne sais même pas, avec son nouveau mari, peu importe son nom. Je m’en fiche.
Elle m’a toujours détestée, allez savoir pourquoi. J’étais bien nourrie, j’avais toujours ce dont j’avais besoin en grandissant, mais elle ne m’aimait pas. Elle me parlait à peine et ne s’est jamais intéressée à ma vie. Les rires, les câlins et les « je t’aime », tout ça venait de mon père quand il était à la maison. Je pense qu’il n’a jamais réalisé à quel point elle était froide avec moi. Mais bon, j’avais un père génial. Musicien de renom, le groupe tournait dans toute la France et parfois même à l’étranger. Il m’emmenait partout quand je n’avais pas école et prenait toujours un jour de congé pour visiter la ville où nous étions, me montrant son château, son église, son histoire. J’ai eu une enfance riche, faite d’apprentissage et de curiosité.
Après qu’il soit rentré pour de bon, ma mère a mis tout juste un mois à décider de tout arrêter et elle est partie sans lui dire un mot. J’étais en train de me réveiller, je l’ai vue traîner une énorme valise derrière elle et, avec un « Il est tout à toi », elle s’est tirée. Je n’ai plus jamais eu de nouvelles, c’est le boulanger d’à côté, dont la femme était amie avec elle, qui m’a dit qu’elle s’était remariée.
Enfin bref, le groupe a cessé de tourner quand j’étais encore jeune. Leur batteur est tombé malade et il a dû rentrer se reposer.
Leur guitariste a repris le magasin de musique, à quelques rues d’ici, et mon père a acheté une maison en ville, avec le petit café et le studio attenants. Il a transformé le café en l’unique pub de la ville. Il a tout changé, rouvert la cheminée condamnée, ajouté une petite estrade et une mezzanine, et remplacé les tables et chaises en bois classiques par des fauteuils club en cuir et des tables basses, donnant au tout une atmosphère super chaleureuse. Quand j’étais ado, m’asseoir près de la cheminée avec un livre et un verre de cidre était ce que je préférais.
Et maintenant, le pub est à moi. Du moins, c’est ce qu’il vient de m’annoncer.
D’où le fait que je sois coincée dans les bouchons, énervée et, pour être honnête, inquiète. Mon père ne sait pas s’arrêter, alors le fait qu’il m’appelle pour me dire qu’il n’a plus la force, qu’il prend sa retraite et qu’il me laisse le pub, ça m’angoisse.
Pour l’instant, je suis encore à 2 heures de route, bloquée dans ma voiture, il pleut et j’ai une envie pressante. Pff, cette journée est nulle.
Je pensais arriver avec la lumière du jour, mais pas de chance. Après avoir été coincée dans les bouchons pendant presque 2 heures, je me suis arrêtée à une station-service pour faire pipi et acheter un café avant de reprendre la route. Juste pour être coincée, une fois sortie de l’autoroute, derrière un énorme tracteur chargé de caisses de pommes, roulant à 30 là où on peut rouler à 80. Comment je sais qu’il transportait des pommes ? Parce que le mec regardait son téléphone, évidemment, il a trop dévié contre la rambarde, sa remorque s’est renversée, et des tonnes de pommes, jusque-là bien calées les unes contre les autres, ont vu leur chance de s’échapper et de rouler sur toute la route. Et je me suis retrouvée coincée entre la remorque, allongée comme un éléphant mourant, le tracteur penché d’un côté au milieu de la route, pointant dans l’autre direction, et la trentaine de voitures qui me suivaient. Après avoir appelé les secours et engueulé le chauffeur du tracteur, un gamin qui bégayait qu’il avait compris mais que sa petite amie lui envoyait des textos, un gamin qui n’avait rien à faire au volant d’un engin pareil, tout ce que j’ai pu faire, c’est attendre la police, puis le camion de dépannage pour nettoyer la chaussée, puis encore attendre qu’un agent de police vienne jusqu’à ma voiture, me demande ce qui s’est passé, prenne des notes affreusement lentes sur une tablette avant de demander ma signature.
Bref, je ne suis pas de très bonne humeur quand je gare enfin ma voiture sous le porche, claque la porte et marche d’un pas décidé vers le pub d’à côté. Je n’ai pas déjeuné, mes 2 heures de trajet ont duré presque 8 putains d’heures, mes yeux me brûlent et j’ai encore envie de faire pipi. Et je vais devoir travailler tard ce soir pour rattraper le temps perdu, j’ai une deadline.
~
Mais je te mets au défi d’ouvrir la porte de ce pub et de rester de mauvaise humeur. Du blues en fond sonore, l’odeur de la bière et du cidre chaud, sans être entêtante, le feu de cheminée qui crépite, et le meilleur des papas qui m’attend, les bras grands ouverts et un sourire immense aux lèvres. Je jette un coup d’œil rapide à son visage, notant les cernes sous ses yeux, avant d’accepter son étreinte. Les yeux fermés, respirant l’odeur familière de son eau de Cologne, le frottement de son pull en laine sur ma joue, je suis à la maison.
Il s’assoit, les yeux brillants, et rayonne : « C’est tellement bon de te voir, ma grande. » Je ne peux m’empêcher de sourire : « J’étais là il y a 3 semaines, papa. »
« Même si je te voyais tous les jours, ce serait toujours un plaisir de te voir, Em. Maintenant, prête à manger ? J’ai fait un gratin de pommes de terre. Et ta tarte aux pommes préférée. »
Je suis contente de m’asseoir pour manger et de laisser mon père prendre le temps de me dire ce qu’il a sur le cœur. Je l’observe beaucoup, mais à part le fait qu’il semble fatigué, il a bonne mine. Et il est ravi de discuter de tout et de rien. Il me parle de son week-end chez Dean, le seul membre très anglais et encore très vivant de leur groupe, à part mon père : « Il écrit des livres maintenant, et tu devrais voir la maison qu’il vient d’acheter, elle est immense. Je lui ai dit de ne pas devenir sénile avec l’âge, sinon il va se perdre dans sa propre maison. »
J’ai le ventre plein. J’avais faim et j’ai trop mangé. Mais mon père cuisine bien et il fait une tarte aux pommes à tomber, impossible de refuser !
Alors je suis affalée, repue et un peu rêveuse. C’était une journée épuisante et je suis bien au chaud, le feu chauffe le dossier de mon fauteuil, et je ferme les yeux juste une seconde… pour sursauter quand une porte claque avec fracas.
Mon père glousse en me voyant cligner des yeux.
« Salut James, je viens de finir de vérifier les reçus, c’est tout bon. Oh, salut Em. » Je lève les yeux. Et je les lève encore.
Je veux dire, le mec est immense et je suis assise dans un fauteuil bas en cuir.
« Salut Ben ! »
Je me lève et je serre l’homme au grand sourire dans mes bras.
Benoît, l’ombre de mon père depuis qu’il a 20 ans et quelques.
« Ben, ça te dérangerait de nous faire 3 Irish coffees, s’il te plaît ? Et viens t’asseoir avec nous ? »
Ben, un homme de peu de mots, se contente de hocher la tête et s’éloigne.
« Papa… »
Il lève les mains, me demandant d’attendre : « Laissons un peu de temps à Ben, je veux qu’il soit là avec nous quand on discutera. »
« Putain, Ben, t’as eu la main lourde sur l’Irish. J’ai de la chance de ne pas avoir à reprendre la route. » L’homme se contente de sourire, fait un clin d’œil, et se rassoit, les jambes allongées, regardant mon père en attendant la suite. Je prends une seconde pour le regarder, en pensant au gamin dégingandé qu’il était dans notre jeunesse. Nous avons été camarades de classe pendant des années, et il est venu travailler comme barman chez mon père dès ses 18 ans, d’abord l’été et les week-ends. Ils se sont pris d’affection l’un pour l’autre et sont devenus très proches. Ben est comme un fils pour mon père, et j’en suis heureuse et reconnaissante. Je sais qu’il ne m’aurait jamais empêchée de partir, mais me voir partir pour mes études, puis travailler en Angleterre pendant un moment avant de revenir en France, mais à Paris, c’était dur pour mon père. On était proches et avoir sa seule fille si loin… Il ne s’en est jamais plaint, mais je sais qu’il m’a beaucoup manquée. Parce que lui aussi m’a beaucoup manqué.
Enfin bref, Ben était là, et après avoir obtenu son diplôme de commerce, mon père en a fait le gérant du pub. En plus d’être le meilleur ami de mon père maintenant, il fait un travail merveilleux et le pub est en pleine forme.
Et le gamin timide et dégingandé n’existe plus. Ben n’est toujours pas un grand bavard, mais l’âge adulte et, j’imagine, les heures passées à la salle de sport lui ont fait du bien. Ses bras sont musclés, son torse est large et ses longues jambes semblent serrées dans son jean. Son visage doux est toujours le même, mais la mâchoire est forte, le menton volontaire et ses magnifiques yeux gris observent. Quand il te regarde sans rien dire avec ces yeux gris, tu te sens comme un insecte épinglé sur la table d’un scientifique. Jusqu’à ce qu’il sourit. Alors ses yeux se plissent, et deux fossettes rendent son visage à nouveau juvénile.
Pour l’instant, étiré et l’air détendu, il regarde le feu, attendant que mon père soit prêt à parler.
—
« Bon, passons aux choses sérieuses. »
Je me tends. « Papa… »
Il lève à nouveau les mains et dit : « Em, s’il te plaît, laisse-moi… laisse-moi juste parler. »
Ben hoche la tête et m’observe pendant une brève seconde.
« Em, tu sais que je me plains d’être si fatigué ces derniers mois, n’est-ce pas ? »
« Non, en fait, papa, je ne sais pas. C’est justement ça le problème. C’est à Ben que tu te plains, pas à moi. Même il y a 3 semaines, quand je suis venue, tu ne m’as rien dit sur ta fatigue. C’est pour ça que j’étais si choquée ce matin. Qu’est-ce qui se passe ? Qu’est-ce que c’est que cette histoire d’abandonner le pub ? »
Mon père soupire, se frotte le visage de la main pendant une seconde, et là, je vois à quel point il est vraiment fatigué. Il l’avait bien caché jusqu’ici. Jusqu’à présent, j’étais inquiète. Et irritée. Maintenant, il commence à me faire peur.
« Papa ? »
« Je suis désolé ma grande, je pensais te l'avoir dit… Je ne voulais pas trop t'inquiéter. »
« Tu m'inquiètes là. Crache le morceau. S'il te plaît. »
Ben allonge une jambe, donne un petit coup de pied à celui de mon père, et hoche la tête. Après une profonde inspiration, mon père se redresse : « Ok, Em, voilà. Je suis allé chez le médecin il y a quelques semaines parce que j'étais constamment épuisé. Je dors bien, je mange bien, mais je me sens… faible, fatigué, j'oublie des choses… Alors bon, ils ont fait des examens. Il semble que mon cœur soit un peu fatigué. Rien de grave ! » ajoute-t-il en levant la main pour m'empêcher de protester. « Je dois juste lever le pied. Le médecin m'a dit que je pourrais vivre vieux si je faisais attention, donc voilà. »
La façon dont Ben s'agite me dit que ce n'est pas tout, alors je reste dans l'attente.
« Le truc, c'est que… ça n'expliquait ni les pertes de mémoire, ni les crampes dans les jambes que j'ai depuis six mois environ. Ils ont donc fait d'autres tests. Et ils m'ont diagnostiqué la maladie de Parkinson. »
Je suis sous le choc. Comme si on m'avait donné un coup de poing dans la poitrine et un coup de pied dans la tête.
« Parkinson ? Mais Papa, c'est… »
Il lève la main : « Ce n'est pas une raison pour paniquer, Em. C'est comme ça. La maladie va suivre son cours, et si je lève le pied et que je prends soin de moi, j'ai encore de très nombreuses années pour profiter de la vie et de vous deux, mes gamins. »
J'entends Ben déglutir difficilement, et je vois son pied taper contre l'autre. Ce sont les seuls signes qui me montrent que je ne suis pas la seule à souffrir. Il demande à mon père : « Alors… qu'est-ce qu'on fait maintenant ? »
Mon père hausse les épaules : « Eh bien, Ben, c'est ce que je t'ai dit ce matin. Tu restes gérant, avec Emily. Elle est la nouvelle propriétaire, tu continues ton boulot et… »
« NON. »
« Em, ma grande… »
« Non, papa, tu ne peux pas lâcher une bombe pareille et m'appeler "ma grande". Tu ne peux pas me nommer gérante, j'ai déjà un boulot, papa ! Et peu importe ce que tu as décidé, ce n'est pas juste pour Ben ! Il travaille avec toi depuis 15 ans, papa ! 15 putains d'années ! Et là, tu nous dis qu'on est tous les deux gérants et basta ? »
Je me lève et je fais les cent pas. Ben m'appelle : « Em… » Je me tourne vers lui : « Et toi, ça te va tout ça ? »
Il hausse les épaules : « Ce n'est pas à moi de décider », et je jure.
Mon père se lève et tend la main : « Emily, s'il te plaît… » Maintenant, je vois à quel point les cernes sous ses yeux sont marqués.
Soupirant, je me rassieds : « Ok… je suis désolée, Ben. »
Il secoue la tête : « Tout va bien. » Je ne peux m'empêcher de sourire. « Oh, Ben, arrête de parler une seconde, tu vas me fatiguer les oreilles. » La tension est retombée. Ben me fait un clin d'œil, et mon père glousse.
« Em, la première chose à laquelle j'ai pensé, c'est à vous deux. Le pub est votre héritage, vous pouvez le vendre si vous voulez, bien sûr. Je sais que tu as un métier, un très bon même, et je suis fier de ce que tu as accompli jusqu'ici. Tu sais que c'est vrai. »
Ben ricane : « Si tu ne le sais pas, je te le rappelle. James n'arrête pas de dire à tous ceux qui veulent bien l'écouter à quel point il est fier de sa fille artiste. » On dirait que ça l'agace prodigieusement, mais son sourire facile nous dit que c'est un mensonge, et mon père rit : « Je ne vais même pas essayer de le nier. »
Il me regarde, sérieux à nouveau : « Tu es ma fille et le pub t'appartient, c'est la moindre des choses. J'ai pensé à le vendre et à vous donner votre part à tous les deux, mais Em, tu aimes cet endroit autant que nous, et ça ne semblait pas juste. »
« Tu as raison là-dessus, je ne veux pas le vendre. C'est juste que je ne trouve pas ça équitable pour Ben, voilà tout. Et je ne sais pas comment combiner ça avec mon travail actuel, ni même ce que je peux apporter en tant que gérante. Je veux dire, Ben, tu fais tourner la baraque depuis si longtemps. Je ne veux pas faire des choses que je ne maîtrise pas ou prendre des décisions contraires aux tiennes. Je ne veux pas compliquer ton boulot en étant ta cogérante et ta patronne, ça ne me semble pas correct, tu vois ? »
Il hausse les épaules : « James est ton père. »
« Ouais, ok, mais c'est toi qui es resté avec lui toutes ces années, Ben. Je sais à quel point vous êtes proches tous les deux et… »
Mon père suit l'échange avec le sourire et rayonne en me regardant : « Je me doutais que tu réagirais comme ça, et j'ai une autre proposition pour toi, Em. Je t'ai dit ce matin qu'on irait chez le notaire à la fin de la semaine pour te transférer la propriété du pub. Mais j'ai demandé à préparer d'autres documents pour te laisser le choix : on peut aussi choisir de faire de cette propriété un partenariat, et d'avoir Ben comme associé officiel. Ou… » Il lève la main, empêchant Ben d'intervenir : « Ou alors, on fait de vous deux les propriétaires. »
Je regarde Ben, qui fixe le sol en fronçant les sourcils comme si le tapis l'avait gravement insulté, et je hausse les épaules : « Personnellement, je préfère cette option. Il faudra qu'on y réfléchisse. Ben ? »
« Ça me va dans les deux cas, c'est comme tu veux. »
Je m'apprête à répliquer, mais mon père se lève et s'étire : « Très bien, les enfants, on en reparlera demain. J'aimerais aller me coucher maintenant, vous pouvez continuer à discuter, les jeunes. »
Il ébouriffe les cheveux de Ben, ce qui lui vaut un sourire doux que, pour ma part, je n'avais jamais vu sur le visage de Ben. Il m'embrasse les cheveux et, d'un geste de la main, il s'en va.
« Putain de bordel de merde… »
Ben glousse : « C'est bien lui, lâcher une bombe sur tes genoux et filer au lit. Ça va, Em ? »
« Pour te dire la vérité, je ne sais pas dans quel état je suis, là. Inquiète ? Effrayée ? Énervée ? Fatiguée ? Tout ça à la fois ? »
« C'est logique… »
Après un court silence, tous deux à regarder les flammes, il demande : « Tu veux boire autre chose ? »
J'hésite une seconde : « Oh, et puis merde, je ne pourrai pas bosser de toute façon. Sers-moi un truc chaud. »
« Encore un Irish coffee ? »
« Ouais. Un peu moins "Irish" cette fois, s'il te plaît. J'aimerais me réveiller sans gueule de bois demain, j'aurai assez de choses à penser. »
Il rit : « C'est vrai. Un Irish pas trop chargé, ça arrive. » Et il s'affaire derrière le comptoir.
Je prends ce moment pour le regarder, vraiment le regarder. Malgré sa carrure imposante, il bouge comme un chat, en silence et avec une fluidité naturelle qui trahit un homme bien dans sa peau. Le regard hésitant qu'il avait dans notre jeunesse a disparu. Il est calme, mais il dégage une présence… je ne saurais pas dire laquelle, mais il y a quelque chose de… "puissant", oserais-je dire, chez lui.
Bordel, j'en sais rien, mais au-delà du fait que je l'ai toujours apprécié, j'adore son amitié avec mon père. C'est un type solide sur qui on peut compter.
« Voilà pour toi, un Irish léger pour petite nature. »
Je pouffe, je ne m'attendais pas à une blague maintenant. « Petite nature ? Je te mettrai sous la table un de ces quatre, Ben. »
Il ricane : « Ouais, c'est ça. »
« Ben… Qu'est-ce qu'on va faire ? »
Il étire à nouveau ses longues jambes, hausse les épaules et fixe les flammes. Après un long moment, il commence : « Ce n'est pas à mo… » et je l'interromps : « Ben, s'il te plaît… Ne me dis pas que ce n'est pas ta place. Je sais que tu le penses sincèrement, mais je ne suis pas d'accord. Tu fais tourner cet endroit depuis le jour où tu es arrivé. Soyons honnêtes, papa adore son pub, mais il n'a aucune putain d'idée du coût des choses ou de la manière de tenir sa comptabilité. Il aurait fait faillite depuis longtemps sans toi. »
Après une pause, il dit : « Ok, d'accord. »
« Donc, tu dois avoir une opinion là-dessus. Tu ne peux pas me faire croire que tu as mis ton cœur et ton âme dans ce business pendant plus d'une décennie, que tu es le fils et l'ami que tu es pour mon père, et que tu ne ressens rien par rapport à ce qui doit arriver maintenant. »
Il lève les yeux brusquement : « Un fils ? »
« Oui, Ben, il t'aime comme un fils. Bon sang, il t'appelle même "mon fils" de temps en temps. »
« Je pensais que c'était… »
Je secoue la tête : « Non, ça ne l'est pas. Réfléchis une seconde, tu le connais pour donner des petits noms affectueux à quelqu'un ? À part à moi et à toi ? »
Autre pause : « Tu as raison. »
« Je sais. »
« Non, je veux dire, sur le fait que j'aime cet endroit. »
« Ok, bien, alors parle-moi. Imagine que tu n'as pas à me prendre en compte : ton patron te dit qu'il vend l'endroit à quelqu'un d'autre et que tu resteras gérant. Mais à côté de ça, il t'offre un partenariat, ou même de co-posséder l'endroit. Qu'est-ce que tu aimerais faire ? »
Il hésite : « Ben. Arrête les conneries et la culpabilité. Qu'est-ce que tu aimerais le plus ? »
Il rit : « T'es dure. Petite, mais dure. »
Il éclate de rire quand je balbutie : « Je… je ne suis pas petite ! Tu es putain de gigantesque ! » Et, sérieusement, il réfléchit : « Je pense… je pense que les deux idées me plaisent, en fait. Je ne suis même pas sûr qu'il y ait une différence entre les deux. »
Je hausse les épaules : « Moi non plus, mais on pourra demander à papa demain. Il y a encore beaucoup de choses à discuter. »
« C'est clair. Mais tu serais ok avec l'une de ces options ? »
« Ouais, Ben, plus qu'ok même. De mon point de vue, ce business n'est à papa que sur le papier, c'est toi qui fais tourner la boutique. »
« Ce n'est plus à James. C'est à toi. »
Je soupire : « Ouais… merde. »
Un rire, un moment de silence… « Ouais… T'as raison. Merde… »
–
Après avoir nettoyé le pub et rangé nos tasses, on ferme boutique et je marche sous le porche, prête à rentrer chez moi, avec Ben juste derrière. Pendant une seconde, je me dis qu'il m'accompagne juste pour être sûr que je rentre bien, jusqu'à ce que je le voie sortir des clés de sa poche et ouvrir la porte d'entrée. Oh, il a des clés. Eh bien, ça a du sens, il travaille avec mon père, il s'occupe de lui d'une certaine manière, évidemment qu'il a des clés.
Quand il murmure : « Je t'en prie, petite », et referme la porte derrière lui, il regarde mon visage surpris : « Bien sûr, il ne t'a pas dit ça non plus. »
« Me dire quoi ? »
« J'habite ici maintenant, Em. Mon proprio m'a foutu à la porte il y a trois semaines. Il veut rénover l'appart pour sa fille. Ton père m'a dit de m'installer ici. »