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AÏDA : Vivre ou mourir pour Malik

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Résumé

Dans l’étreinte suffocante d'un bidonville où les tôles ondulées saignent une rouille couleur sang coagulé, l’existence n’est qu’une attente. Pour Aïda, dix-sept ans de survie entre la boue visqueuse et l’odeur âcre de la misère ont forgé une volonté d’acier, dissimulée sous une robe couleur mangue trop mûre. ​L'irruption de Malik — un homme à l’élégance de prédateur et au parfum boisé — déchire ce quotidien de poussière. Il ne propose pas une romance, mais une équation brutale : l'ascension ou l'abîme. La dignité de sa famille contre son innocence. L'opulence d'un appartement de verre contre le silence de ses propres désirs. ​Entre les rues goudronnées de la métropole et la terre sacrée de Nseng Nlong son village, Aïda entame une métamorphose dangereuse. Mais dans ce jeu de pouvoir où chaque cadeau est un piège et chaque caresse une menace, le plus grand péril n'est peut-être pas Malik lui-même, mais l'amertume dévorante d'une mère prête à tout pour arracher sa propre part de lumière. ​Découvrez « Aïda : vivre ou mourir pour Malik » — Une plongée viscérale dans les entrailles du destin, où la survie est un contrat écrit en lettres de sang et d'or.

Genre :
Romance
Auteur :
Fernand Nathan
Statut :
Extrait
Chapitres :
1
Rating
n/a
Classification par âge :
13+

Chapter 1: L'Éclat de la Rouille

Chapitre 1 : L'Éclat de la Rouille


Les tôles ondulées qui composaient la demeure d'Aïda avaient depuis fort longtemps abdiqué leur éclat originel. Ce qui fut jadis d'un gris terne se trouvait désormais marbré d'une corrosion aux nuances de sang coagulé, se propageant sur le métal telle une pathologie tropicale rare. De loin, le bidonville s'apparentait à un amas de feuilles mortes plaquées contre le sol par la main d'un démiurge tyrannique. Les habitations s’avéraient si étroitement enserrées les unes contre les autres que les ruelles les serpentant n'étaient plus que de sombres traits latéritiques, tracés sans la moindre harmonie ni logique.

À l'intérieur, pour transiter d'un flanc à l'autre de la maison, il convenait de se frayer un passage en jouant des coudes, au milieu de cordes à linge affaissées sous des monceaux de vêtements défraîchis ; des tissus si fréquemment lavés que leurs motifs s'étaient évanouis.

Le sol consistait en une terre battue, compactée par le passage de multiples années. Lors de la saison des pluies, l'eau engendrait une boue visqueuse qui adhérait aux pieds et vous escortait partout. Ils avaient tenté de disposer du carton, mais celui-ci devenait détrempé en l'espace de quelques heures et exhalait une odeur de chien mouillé. Subsistaient également, par endroits, des flaques pérennes qui ne s'évaporaient jamais totalement, même au cœur de la saison sèche. Junior se délectait à jouer dans ces mares improvisées, les membres inférieurs striés de limon rougeâtre.

Le père d'Aïda avait édifié leur chambrée avec des chutes de matériaux glanées sur les chantiers où il trouvait ponctuellement du travail. Les tôles ondulées ne présentaient aucune uniformité : certaines s'étiraient, d'autres s'écourtaient ; toutes se trouvaient infléchies et déformées par leurs usages antérieurs. Elles avaient été fixées avec tout ce qui lui était tombé sous la main : des clous tordus, des segments de fil de fer, et même des lanières arrachées à de vieux pneumatiques. Il en résultait une structure qui semblait avoir été assemblée par un géant ivre, pourvue d'angles qui ne se rejoignaient point tout à fait et de rebords proéminents tels d'énormes dents fracturées.

L'embrasure de la porte ne constituait rien de plus qu'une béance dans les tôles, occultée par un morceau de tissu autrefois bleu vif, mais désormais de la teinte d'une eau de vaisselle. Le séjour couvrait environ deux mètres cinquante sur trois, mais paraissait plus exigu car le plafond était si bas qu'on se voyait contraint de cheminer courbé, sans pouvoir recouvrer sa stature. La chaleur y était accablante, séquestrée par les parois de fer qui métamorphosaient la pièce en fournil le jour et retenaient le froid tel un réfrigérateur la nuit.

Dans un angle reposait leur couche : un cadre en bois de palettes usagées, surmonté d'un matelas qui n'était en réalité qu'un entassement de vieilles hardes confinées dans un sac de riz. Les vêtements à l'intérieur étaient si vétustes qu'ils s'avéraient aussi fins que du papier, et l'on percevait ces chiffons noués en protubérances disgracieuses qui labouraient les côtes lorsqu'on s'allongeait. Les parents d'Aïda dormaient là, tandis que son jeune frère et elle se pelotonnaient sur un fragment de mousse qu'ils avaient récupéré derrière un négoce de meubles. La mousse, jaunie par le temps, présentait une dépression permanente en son centre, là où d'innombrables corps s'étaient affaissés au fil des ans.

La cuisine se résumait à une gazinière à foyer unique posée sur une caisse de récupération. La flamme bleuâtre était à peine perceptible en plein jour, mais la nuit, elle projetait de longues ombres erratiques sur les cloisons frêles. Ils remisaient leurs casseroles et poêles dans une caisse en plastique ayant jadis contenu des tomates, aujourd'hui fissurée et consolidée par du ruban isolant. L'unique casserole en bon état avait égaré son manche des années auparavant, remplacé par un segment de manche à balai enveloppé de linge. L'autre était si bosselée qu'elle oscillait dès qu'on la disposait sur le feu. Sur l'unique étagère, constituée d'une planche de bois et de deux parpaings, trônait l'intégralité de leur subsistance : un sac de riz principalement peuplé de charançons, une petite fiole d'huile de friture à moitié déserte et trois oignons ayant entrepris de germer.

Parfois, lorsque son père connaissait une journée fructueuse sur le chantier, ils consommaient un modeste morceau de poisson séché ou quelques œufs, mais il s'agissait de douceurs si rares qu'elles obligeaient chacun à manger avec lenteur, s'efforçant de faire perdurer la jouissance.

Les murs de la pièce étaient tapissés de stries d’humidité qui migraient du sol vers le faîte. À la saison des pluies, l'eau s'insinuait par les interstices des tôles, s'égouttant invariablement dans les récipients de fortune. Le bruit répétitif résonnait tel le tambourin d'une sirène psychopathe qui n'aurait de cesse de tourmenter l’ouïe des humains, par ces gouttes saccadées explosant dans de vieilles boîtes de conserve.

Ils avaient appris à dormir en dépit de cela ; même si parfois Aïda s'éveillait en sursaut en ressentant la morsure du froid là où l'eau avait ruisselé sur sa couverture.

Des vêtements étaient suspendus à des clous fichés dans la charpente de bois qui soutenait le toit. Il n'existait ni armoires, ni tiroirs, juste ces clous qui retenaient tout, de la chemise paternelle à son uniforme scolaire, trop vaste pour sa frêle silhouette. Ces habits ne séchaient jamais totalement dans l'air saturé d'humidité, exhalant perpétuellement une subtile odeur de moisi qui s'incrustait à la peau durant des heures.

L'unique fenêtre n'était qu'un orifice quadrangulaire percé dans un mur, recouvert d'une moustiquaire intégralement lacérée au travers de laquelle ils pouvaient observer leurs voisins.

L'effluve du seau hygiénique, amalgame d'excréments humains imparfaitement lavés, d'urine et de désinfectant âcre, imprégnait les parois.

Aïda, dix-sept ans à peine révolus, s'efforçait d'ignorer une araignée funambule qui s’exerçait à des pirouettes complexes juste au-dessus de sa tête.

« Papa, il fait si chaud. » Sa voix était plus un murmure résigné qu’une plainte.

Paul, son père, assis sur le matelas de fortune, les genoux contre son menton, essuyait la sueur de son front. « Ce soleil nous tuera tous ma fille. » Il toussa, une toux sèche.

Yvette, la mère d'Aïda, remuait une bouillie pâle sur le réchaud à gaz, où la flamme qui brûlait à peine, semblait lutter contre une mort précoce. « J’ai trouvé une mangue tombée ce matin. » Elle désigna le fruit, posé sur une caisse de bois. « Une bonne. »

Junior, le petit frère, leva aussitôt la tête de son cahier. « Une mangue ? Pour moi ? »

« Pour tout le monde, mon Junior. » Yvette sourit, un éclair rare.

Aïda, elle, regardait à travers l'un des trous béants de la moustiquaire. Son regard s'attardait sur un point au-delà des toits rouillés, vers les quartiers opulents qu'elle n'avait vus qu'en rêve. La monotonie de ses jours s'étirait, sans fin.

Ce soir-là, alors que les ombres s'allongeaient déjà, Aïda s'aventura au marché, un panier vide au bras ; sans le moindre sou en poche. En réalité elle ne savait pas elle-même ce qu’elle espérait… car au bout d'un moment, elle finissait toujours par rentrer avec son panier vide à la maison. Mais au moins les voisins l’avaient vu et, supposaient donc qu’ils avaient aussi les moyens d’aller au marché comme la plupart des gens normaux. L’ambiance du marché, ses bruits, les odeurs âcres de poisson séché et d'épices, l'enveloppaient. Soudain, une main se posa sur son épaule. Elle sursauta en se retournant. Un homme grand, vêtu d’une chemise immaculée, se tenait là. Ses yeux, d'un noir profond, la fixaient avec une intensité troublante. Un parfum boisé flottait autour de lui, tranchant avec l'odeur banale de la cohue.

« Vous êtes si jolie » Sa voix douce et enjouée effleura son âme.

Elle déglutit. Très gênée ; ce genre de compliments inhabituels semblaient la dévêtir. « Merci. On se connaît ? »

Un sourire énigmatique éclaira le visage de l’inconnu. « Je ne crois pas… mais à quoi bon ? Appelez-moi Malik. » Il lui tendit quelques grosses coupures de billets de banque. « Ceci est juste pour le dérangement. »

Aïda recula, son cœur tambourinant. « Je... je ne peux pas accepter. »

« Allez ! Considérez cela comme un don. » Malik insista, ses doigts effleurant les siens. « Pour une nouvelle amitié. »

Elle scruta à la dérobée cet homme élancé à la mise très soignée qui, pouvait très bien avoir l’âge de Paul son père.

Les jours suivants, sans trop savoir pourquoi, elle éprouva le désir bizarre de revoir cet étranger. Et comme par enchantement, sans aucune entente préalable, Malik revint, comme une apparition. Il l'attendait souvent près de la ruelle menant à sa masure, ses vêtements élégants détonnant avec le paysage vulgaire des lieux. Il ne parlait jamais de lui, mais écoutait Aïda avec une attention particulière.

« Comment allez-vous à la maison? » Aïda, debout dans une posture intriguée, le questionna plutôt. « D'où venez-vous ? Je suis née ici et je ne vous avais jamais vu auparavant »

Malik osa effleurer sa joue dans une caresse furtive. « Le monde est si grand et très peuplé... » Son regard s'assombrit un instant. « Et tu vas sans doute me trouver un peu cru , mais je crois que ce qui compte vraiment au hasard des rencontres, c’est plus les opportunités qu'on peut en tirer que les individus eux-mêmes. »

Chaque soir maintenant, la masure d'Aïda était inondée de lumière. La jeune fille, les yeux écarquillés de bonheur, rentrait toujours avec un sac rempli de provisions. « Junior ! Regarde ! » En plus des autres victuailles, elle sortit une radio, et un petit réchaud neuf. « Aïda !... » s'écria sa mère admirative et craintive .

Yvette, les mains sur la bouche, regardait tous ces objets, incrédule. « C'est un miracle ! »

Aïda sentit un frisson la parcourir. Pour une fois elle voyait sa famille heureuse.

La vie changea. Junior mangeait à sa faim, Paul riait de plus en plus ; Yvette ne faisait plus des cuissons misérables, cachée dans le secret de sa sordide cuisine, mais elle apprêtait maintenant le repas devant sa petite cour, là où passaient tous les habitants du quartier. L'horrible seau hygiénique avait disparu, remplacé par un pot de nuit tout neuf, au joli couvercle en faïence. Aïda, elle, avait de nouveaux livres, et des rêves plein la tête. Mais l'ombre de Malik planait, une présence douce, une présence mystérieuse… Et personne parmi ses parents n’osait l’interroger sur son mystérieux bienfaiteur, par peur peut-être de faire s’évanouir un rêve si merveilleux.

Leurs rencontres se poursuivaient et ne duraient jamais plus d’une trentaine de minutes. Un jour, Malik suggéra de s'assoir dans un endroit plus calme pour mieux faire connaissance. Il l’invita donc loin du bidonville, dans un vrai quartier !

Les paumes d'Aïda étaient moites d’angoisse, glissantes contre les poignées en plastique craquelé de son seul sac à main en bon état ; elle sortit de sous le toit en tôle rouge rouille qui avait abrité sa famille pendant dix-huit ans. Le soleil frappait la vieille tôle dans un angle parfait qui, faisait briller la cabane comme un charbon ardent. Aïda s'arrêta un instant, comme partagée entre le désir ardent d'aller à la découverte d'un monde nouveau, et l'envie lâche de rester dans l'univers immuable de son habituelle misère.

Junior était assis sur ce qui tenait lieu de perron, les jambes trop courtes pour toucher le sol, donnant des coups de pied dans le bois vermoulu de la structure. « Tu portes des boucles d'oreilles! », dit-il sans lever les yeux. Maman les lui avait offertes la veille au soir – de petites créoles qui semblaient avoir été portées par des générations de femmes.

« Je vais te garder plein de bonnes choses », murmura-t-elle en retour, ajustant la robe en coton bon marché qu'elle avait passée une heure à repasser avec un fer si vieux qu'il laissait des traces de brûlure. La robe était couleur mangue trop mûre, achetée au marché de friperie où, tout venait d'endroits inconnus.

Le minibus bondé, sentait le diesel chauffé et un mélange de sueurs ; le genre d'odeur qui collait à la peau et rappelait précisément d'où l'on venait. Aïda serra les genoux, essayant de se faire plus petite tandis que le véhicule avançait en titubant dans des rues de plus en plus propres à chaque kilomètre. Les immeubles s'élevaient, l'air se rafraîchissait, et elle regardait par la vitre fendue la terre rouge céder la place à un béton lisse qui reflétait le ciel comme de l'eau.

Quand elle descendit au dernier arrêt, le changement la frappa comme une claque. Le trottoir sous ses sandales d'occasion était si propre qu'il paraissait mouillé. Les arbres bordant l'avenue avaient été taillés en carrés parfaits. Même l'air avait quelque chose de différent ici – plus léger, comme s'il avait été filtré et purifié avec tout le reste.

Elle serrait son téléphone à l'écran fissuré comme une bouée de sauvetage, et essayait de se souvenir des indications qu'il lui avait données. À sa gauche, une pharmacie qui ressemblait à une bijouterie ; plus loin un bar-restaurant où les gens s'asseyaient en terrasse pour passer des commandes plus chères que la nourriture de sa famille pendant un mois entier. Ici, tout semblait rivaliser de beauté : tout ou presque était en verre et les peintures impeccables.

Son cœur se mit à battre plus vite, comme s'il essayait de s'échapper de sa poitrine. Elle accéléra le pas, croisant des femmes dont les sacs à main coûtaient probablement plus cher que la dot d'une fille vierge. Des yeux la dévisageaient comme si elle était une tache gênante dans leur monde si parfait. Sa robe mangue lui semblait ridicule tout d'un coup, avec ses tons trop surannés comme un déguisement de carnaval.

Elle marchait depuis vingt minutes lorsqu'elle réalisa qu'elle tournait en rond. La même pharmacie avec son enseigne dorée, le même bar avec ses parasols blancs. La batterie de son téléphone n'affichait plus qu'une barre, et elle sentait la sueur lui coller au cou sous ses cheveux soigneusement lissés. Les gens commençaient vraiment à la toiser...

Le téléphone bourdonna contre son oreille lorsqu'il appela enfin ; sa voix était métallique, impatiente, inhabituelle. « Où es-tu ? Je t'attends depuis. »

« Je suis… Je suis près de la pharmacie », dit-elle, détestant la faiblesse de sa voix. « Celle avec les lettres dorées. »

« Il y en a trois. Que vois-tu d'autre ? »

Elle se retourna lentement, cherchant désespérément quelque chose de distinctif. « Il y a un bar avec des parasols blancs. Et un magasin avec des mannequins portant des vêtements… comme je n'en ai jamais vu. »

« Tu vas dans la mauvaise direction. Complètement dans la mauvaise direction. Reste là, je viens te chercher. »

La ligne fut coupée, et elle resta figée sur le trottoir, à regarder son reflet dans la vitrine de la pharmacie : sa robe était inadaptée, la coiffure hirsute, le profil trop maigrelet, tout en elle semblait de travers . En plus elle voyait son maquillage fondre sous la chaleur, les boucles d'oreilles bon marché refléter la lumière d'une manière qui criait leur prix.

Une femme portant des lunettes de soleil extravagantes passa, assez près pour qu'Aïda puisse sentir son parfum – un parfum léger et coûteux. Le regard de la femme la parcourut, s'attardant sur cette robe couleur mangue, sur le téléphone fêlé et sa posture de biche aveuglée par les phares d'un camion ; la femme fit une moue dégoûtée puis accéléra son pas, comme pour fuir une terrible contagion.

Aïda trouva un banc qui semblait fait pour s'asseoir, pas seulement pour décorer, et s'y abaissa prudemment, essayant de ne pas froisser davantage la robe. Le bois était chaud au soleil, et elle sentait sa confiance si soigneusement construite s'effriter comme les bords du toit en tôle de chez elle.

En ce moment, Junior devait jouer autour de la maison, se demandant probablement quand elle reviendrait avec des friandises et des histoires sur le quartier riche de la ville. Maman balayait sans doute la cabane en fredonnant un air mélancolique. Papa écoutait la radio…


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