Chapitre 1
« Tu vas encore avoir du mal à te lever…»
C’est ce que je n’arrêtais pas de me répéter depuis plus d’une heure. Malgré cela, mes yeux étaient toujours rivés sur l’écran de mon ordinateur qui m’éblouissait un peu plus à chaque seconde. Je fermai les yeux quelques secondes, cherchant un certain apaisement oculaire, avant de les rouvrir subrepticement, apeurée à l’idée de m’endormir en plein milieu d’une conversation qui était toujours aussi passionnante que la toute première.
J’avais compté. Cela faisait 128 jours précisément que je m’adonnais à cette activité tardive, bien malgré moi. Parmi les millions d’utilisateurs sur ce site, il avait fallu que je matche avec quelqu’un qui ne vivait pas dans le même créneau horaire que moi : un Américain. Pas faute d’avoir cherché après un Anglais ou même un Européen : les quelques discussions avec ces derniers n’avaient pas duré bien longtemps. C’était en partie ma faute, je le savais. Je n’étais pas forcément la plus à l’aise lorsqu’il s’agissait de se lier d’amitié. Commencer la discussion avait été une torture à chaque fois, et même quand c’était mon interlocuteur qui avait fait le premier pas, le second n’avait pas été évident. Les conversations se résumaient souvent à « Salut, comment ça va ? D’où tu viens ? », sans oublier les demandes sexuelles qui émanaient continuellement de ces inconnus.
Puis, il y avait eu Connor. Connor et sa façon très particulière de commencer une discussion : par une question particulièrement existentielle.
« Si tu pouvais, quelle serait la chose que tu referais autrement dans ta vie ? »
Aux premiers abords, j’avais hésité à répondre. J’avais trouvé cette question particulièrement intrusive. Je me souvenais avoir fait glisser ma souris sur la petite croix de la discussion, prête à mettre fin à cette relation qui n’avait alors pas encore commencé.
Mais, au moment où je m’étais apprêtée à cliquer, une petite voix m’avait retenue. Mes mains s’étaient éloignées de mon clavier et j’étais entrée dans une profonde réflexion.
Chaque discussion avait été fade, et vide de sens. Cela avait été les raisons de leur courte existence. Et voilà que je me trouvais « face » à quelqu’un qui me posait une question particulièrement intéressante, qui éveillait quelque chose en moi.
Plusieurs choses, à vrai dire : du doute, de la tristesse, de la colère, de la joie. L’ennui n’en faisait pas partie, et je tapai ma réponse une fois que je l’eus trouvée.
« Probablement tout, hormis Lily », avais-je écrit en souriant.
Il n’eut fallu que quelques secondes à cet inconnu pour en demander plus sur cette fameuse Lily.
C’était il y a 128 jours. Et, aujourd’hui, le sujet Lily avait été passé au peigne fin, tout comme beaucoup d’autres depuis.
Connor et moi pouvions parler de tout, pendant des heures. Pendant de trop longues heures pour moi, mais j’avais fini par m’y faire. Je profitais de mes week-ends pour rattraper les heures perdues de sommeil.
Oui, on pouvait parler de tout… ou presque tout. J’avais mon jardin secret, comme tout le monde. Des choses que je ne me sentais pas prête à révéler à Connor. Pas tout de suite. Peut-être jamais, à vrai dire. Certaines choses étaient toujours secrètes l’un pour l’autre, à commencer par leur visage. Cela ne s’était jamais imposé ni glissé dans la conversation. Dans un sens, j’avais peur. De quoi ? C’était difficile à détailler, mais je n’avais jamais demandé à Connor d’activer sa caméra, tout comme lui par ailleurs.
C’était un non-sujet.J’y pensais parfois, me demandant à quoi il pouvait bien ressembler. Ses traits variaient d’un jour à l’autre, sauf ses yeux. Pour une raison étrange, j’étais persuadée qu’ils étaient bleus. C’était certainement parce que j’associais cette couleur à la seule personne de ma vie qui ne m’avait jamais déçue, jamais blessée : ma meilleure amie, Lily.
Lily qui était d’ailleurs heureuse de cette amitié qui s’était tissée entre Connor et moi.
Comme à son habitude, il lui arrivait d’être suspicieuse. Tout comme moi, Lily avait du mal à accorder sa confiance, et on ne pouvait pas nous en vouloir au vu de ce qu’on avait traversé toutes les deux.
Quelques jours après lui avoir parlé de Connor, Lily avait établi des règles de sécurité : pas d’informations trop personnelles qui pourraient l’aider à la localiser.
Connor savait que je vivais en Angleterre, et c’était tout. C’était déjà bien assez d’après ma meilleure amie.
« T’es-tu endormie ? » — Connor
La petite notification sonore me rappela à la réalité, et je souris en voyant que mon ami n’avait pas attendu très longtemps avant de me relancer. Cela montrait qu’il attendait avec impatience ma réponse. Avec autant d’impatience que j’attendais toujours les siennes.
« Pas sans t’avoir dit bonne nuit » — Aby
Je n’avais pas réfléchi. Il était rare que je pris du temps pour vraiment peser mes mots avec lui. Tout sortait instinctivement, sans peur du jugement. Mais là, je ressentis une certaine anxiété après avoir envoyé mon message qui me semblait désormais quelque peu sentimental. Je me retroussau les lèvres et tentai de me rassurer comme je le pus. « Ce n’est pas grave, nous sommes séparés par un écran. Il n’est pas en face de toi, fort heureusement… »
« Ne serait-ce pas une bonne idée, d’ailleurs ? » — Connor
“Moi qui pensais que ma compagnie te plaisait…” – Aby
« Tu sais très bien que j’aime te parler. Si ce n’était pas le cas, penses-tu que j’aurais poursuivi la discussion durant 128 jours d’affilée ? » — Connor
“C’est étonnant que tu saches précisément ce nombre” – Aby
Oui, cela m’étonnait beaucoup. J’avais compté, mais je ne m’était pas attendue à ce que lui en fasse autant. Cela me fit quelque chose au cœur, de savoir que notre relation était suffisamment importante pour qu’il eut connaissance de cette information. Lily, quant à elle, aurait peut-être trouvé ça flippant, mais pas moi.
Connor qui était relativement rapide à répondre prit plus du temps cette fois-là, et cela m’inquiétait qui, si bien que pendant deux longues minutes, je jouai nerveusement avec mes doigts, tantôt pianotant sur mes jambes, tantôt grattant mes ongles, qui auraient d’ailleurs bien eu besoin d’une manucure.
« Il semble que ce soit toi qui te sois endormi finalement » — Aby
La réponse ne se fit pas attendre très longtemps, et à la lecture de ce dernier, Aby éclata de rire.
« Pas sans t’avoir dit bonne nuit » — Connor
“Très original comme réponse, dis donc” – Aby
« Je sais… mais elle est toute aussi vraie pour toi que pour moi. Avons-nous, ne serait-ce qu’une seule fois, quitté la conversation sans s’être dit au revoir ? » — Connor
“D’après ma mémoire, pas une seule fois. Pourtant, nombreuses furent les fois où j’ai bien failli m’endormir devant mon écran. C’est bien un problème que tu n’as pas en vivant en Californie.” – Aby
« Si ça ne tenait qu’à moi, je vivrais en Angleterre pour régler ce problème de décalage horaire » — Connor
>“Pas certaine que ça change grand-chose à notre problème de conversations tardives” – Aby
Même si on vivait dans le même fuseau horaire, j’étais persuadée que je serais restée tout aussi tardivement devant l’écran de mon ordinateur, à créer cette relation que je peinais parfois à définir. Connor n’était plus un inconnu, mais il n’était pas non plus qu’un simple ami. Il n’était pas plus que ça non plus, mais il occupait tant de place dans mes pensées que je ne pouvais pas le qualifier de bon copain. Je tentais de créer une certaine distance dans son cœur une fois que je m’éveillai le matin, mais dès que je retrouvais les mots de Connor, je perdai le peu de raison que j’avais réussi à accumuler le reste de la journée.
Cette relation me faisait du bien, la grande majorité du temps. Cependant, j’avais vécu des choses difficiles par le passé et il m’arrivait parfois d’angoisser et de me poser milles et une questions.
« Est-il vraiment un Américain de vingt-huit ans ?
« Et si, du jour au lendemain, il décidait de ne plus jamais se connecter ?
« À quoi bon continuer ? »
Il s’agissait des trois interrogations les plus courantes qui pouvaient occuper mon esprit pendant de très longues minutes, avant d’être rappelée par la réalité de l’instant présent. Cela pouvait se présenter sous différentes formes : la voix guillerette de ma meilleure amie, le son de la cloche de la porte d’entrée de la boutique ou bien la notification qui m’informait que j’avais reçu un nouveau message de Connor.
« Je crains que Lily ne me maudisse si tu ne te couches pas dans les minutes qui suivent » — Connor
“Dire que tu ne l’as jamais rencontrée, mais tu crains quand même sa réaction. C’est drôle, je dois l’avouer. Si tu ne veux pas qu’elle te maudisse, on a qu’à parler quand c’est toi qui dois dormir ! — Aby
’A quelle heure te réveilles-tu ?” – Connor
“7 h, pourquoi ?” – Aby
« Il sera 23 h chez moi. Je serai censé dormir, car j’ai une longue journée demain. Mais pari tenu. » — Connor
“Pari tenu ? Que veux-tu dire ?” – Aby
« Je serai toujours éveillé, si tu veux me parler » — Connor
“J’apprécie le geste, vraiment, mais je n’aurais pas le temps de me préparer pour le boulot tout en te parlant. Lily te maudirait quand même, mais cette fois-ci parce que je serais arrivée en retard au lieu d’avoir une tête de zombie.” – Aby
Nous continuâmes de parler pendant quelques minutes, jusqu’à ce que la voix de la raison, et surtout la crainte de Connor, ne me poussât à lui souhaiter une bonne journée. J’éteignis ensuite mon ordinateur, le posa sur la table de chevet avant de s’allonger dans mon lit. Je m’endormis sans trop de difficulté. La nuit allait être courte, comme les précédentes, mais le bonheur que me provoquaient ces conversations en valait la peine. Et les heures de sommeil perdues, je les rattrapais lors de ces deux jours off en faisant des grasses matinées bien méritées.
Le réveil fut donc difficile, comme à l’accoutumée, mais rien d’insurmontable. Travailler à son compte, qui plus est avec sa meilleure amie, rendait les réveils beaucoup plus facile et agréable. Il était rare que je se réveillais en traînant les pieds. Et si la fatigue était trop dure à supporter, une simple douche bien chaude me permettait de la revigorer en un instant, comme ce matin. Sous le jet d’eau, je me repassais la conversation de la veille, comme je le faisais à chaque fois, et cette fois-ci je me demandais si Connor comptait réellement tenir son pari, même si je lui avais fait savoir que je n’aurais pas le temps de discuter avec lui ce matin.
La graine de la curiosité avait germé, et ce désir de savoir ne s’évapora pas lorsque je sortis de la douche. Il ne fit que grandir à mesure que je terminai une étape supplémentaire : m’habiller, me coiffer, me maquiller, préparer mon sac. Lorsque tout ceci fut fait, il ne me restait que quelques minutes avant de devoir quitter mon appartement. Des minutes que j’utilisais habituellement pour prendre un petit-déjeuner rapide… Sauf cette fois-ci. Mes pas me guidèrent jusqu’à sa chambre où j’attrapai mon ordinateur et l’alluma. Ce dernier prit un moment, il se faisait vieux. Je maudissais ma décision d’avoir désinstallé l’application de messagerie de mon téléphone. Je n’avais cependant pas trop eu le choix. Lily m’avait fait remarquer que mon téléphone était accroché à ma main et que j’avais perdu toute concentration. J’avais donc fini par le supprimer et décidé qu’il valait mieux laisser mes conversations avec Connor se déroulait uniquement chez moi. Dans un sens, cela m’avait permis de prendre un peu de recul, de ne pas lui laisser trop de place dans ma « vie réelle » comme je l’appelais.
La page du site finit par s’ouvrir et j’aperçus directement la petite bulle verte près du nom de Connor : il était toujours connecté !
Je ne pus m’empêcher de sourire, bien malgré moi. Je déplaçau ma souris sur son nom, cliquai et la conversation s’ouvrit.
« Je vois que l’on est effectivement un homme de parole » — Aby
Je n’attendis cependant pas la réponse de peur de ne pas être à l’heure. Et s’il répondait, je n’aurais pas pu se retenir d’ajouter quelques mots supplémentaires, tout comme lui. Cela était un cercle vicieux qui n’aurait fait qu’empirer mon retard hypothétique.








