Le « gay Paris », pas si joyeux
Salut !
Avertissement : il s’agit d’une romance « slow-burn », avec pas mal de gros mots.
Une agression est mentionnée, mais le sujet sera également indiqué dans le titre du chapitre.
J’espère que vous aimerez cette joyeuse bande de marginaux, et cette histoire d’amour, autant que moi.
F.
Je n’avais pas réalisé à quel point ma vie était devenue terne jusqu’à ce soir. Je veux dire, j’ai un travail correct, un bel appart et des amis géniaux.
Mais là, me voilà à 30 ans, un vendredi soir, il est 22 heures et je bâille comme une grand-mère après une soirée loto un peu trop longue.
Je m’ennuie.
Alexis et Pen (Penelope, mais ne l’appelez surtout pas comme ça) s’éclatent sur la piste de danse. Nathan est dans le coin, probablement en train de draguer à tout va.
Et moi, je fais du baby-sitting. Comme on le fait si bien un vendredi soir dans la plus grande et la plus chic discothèque de la capitale. La petite sœur de Pen est en ville, et Pen m’a suppliée de les sortir. Canapé VIP, bouteille de champagne sur glace, le grand jeu. C’est la première fois que Melody vient à Paris et Pen voulait vraiment qu’elle s’amuse. Comme l’entreprise pour laquelle je bosse est un gros nom dans le monde des affaires, je peux obtenir des entrées VIP pour à peu près tout ce qu’on veut en ville.
Le problème, c’est que Melody est une petite gamine pourrie gâtée. Certes, elle est encore jeune. C’est l’enfant chérie de deux retraités qui ont découvert qu’ils allaient être parents à nouveau quand Pen avait 1 an, et qui sont aujourd’hui totalement dépassés par l’éducation d’une ado.
La fille a 16 ans et elle est jolie, je lui accorde ça, mais mon Dieu, quelle peste. Premier jour, visite VIP au Louvre avec un guide privé, et pourtant, la petite merde est restée scotchée à son téléphone à lever les yeux au ciel toutes les dix secondes, selon une Pen à bout de nerfs, furieuse, qui était prête à lui mettre une claque et à la renvoyer dans le premier train vers le sud. Elle pensait qu’une soirée chic plairait à la princesse, mais pour l’instant, c’est un fiasco.
Elle a fait la tête dans la voiture parce que Nathan a refusé de la draguer, lui rappelant gentiment, avec son tact habituel d’éléphant dans un magasin de porcelaine, qu’il n’était pas pédophile. Elle a boudé dès la première minute en boîte parce qu’on n’a pas choisi, mesdames et messieurs, une bouteille de vodka. Elle a seize ans, pour l’amour du ciel.
Et maintenant, elle tire la gueule parce que... bordel, j’en sais rien. Je m’en fiche, à ce stade. Je veux juste rentrer chez moi et dormir.
« HÉ, VOUS ». Je n’ai même pas besoin de lever les yeux. Il n’y a que Nathan pour croire que tout le monde est sourd quand il a bu. Le volume qui sort de sa bouche rendrait Pavarotti jaloux. Il se jette sur le canapé à côté de moi, s’éventant avec la carte. « Il fait une chaleur à crever ici », crie-t-il, la main dans le seau à glace. Nathan est chez lui partout où il va, et ne voit aucun problème à ouvrir sa chemise noire jusqu’en bas pour faire glisser un glaçon sur son torse et son ventre.
Melody ne peut pas détacher ses yeux de lui et j’étouffe un rire. « Ouais, c’est clair, il fait chaud ».
Je ne peux même pas en vouloir à la gamine. 1m89 de pur muscle, tatouages celtiques, boucles blondes et yeux bleus. Il était gymnaste dans notre jeunesse, jusqu’à ce qu’une blessure stoppe son parcours olympique. Aujourd’hui, il a 30 ans, pose de temps en temps pour un magazine de sport et possède une salle où il entraîne des jeunes. Si Chris Hemsworth n’avait pas été casté, Nathan aurait été le prochain Thor. Un mec génial dans l’ensemble, le seul qui peut nous appeler « ma belle » sans se faire démolir. Le seul inconvénient quand on sort avec lui, c’est la quantité de bave qu’il laisse dans son sillage : pas la sienne. Celle de ses... fans. Femmes, hommes, jeunes et vieux, il y a des troupeaux entiers qui se pâment devant lui.
Le demi-dieu l’ignorant toujours, Melody tente de passer au niveau supérieur de sa bouderie. Donnez-lui cinq minutes et elle ressemblera à un babouin.
« Nathan, quelle excellente idée ». Les bras en l’air pour se rafraîchir, voici les deux dernières terreurs de notre petit quatuor. Alexis, blonde, yeux verts, un corps à la Jessica Rabbit et un langage assez fleuri pour faire tomber un marin dans les pommes. Et la douce, l’adorable Pen, aussi petite que moi, mais filiforme, des yeux de biche, ses cheveux auburn toujours parfaitement en place comme si elle sortait d’une pub L’Oréal.
Et puis il y a moi, Jaimie. Aussi petite, bouclée et ronde, et je me sens comme la grand-mère du groupe en ce moment.
« Ça va pas ? ». Ça, c’est Al, toujours aux petits soins pour nous. Si elle n’était pas blonde platine et aussi sexy qu’un personnage de Tex Avery, elle ferait une parfaite mère italienne stéréotypée : l’œil vif, rien ne lui échappe, et elle est protectrice jusqu’à l’étouffement.
« Rien, je crois juste que je suis fatiguée ». Je n’arrive pas à me défaire de ce sentiment, quelque chose cloche et je ne sais pas quoi, mais je ne vais pas gâcher la fête ce soir. Bon sang, si on me laisse faire, je n’en parlerai pas, point. J’adore mes amis, mais se livrer n’est pas mon fort. Avec les murs que j’ai construits, je vis dans une putain d’Alcatraz.
Bref, revenons à notre soirée en discothèque. On prend le temps de se rafraîchir, on termine nos verres et on parle vaguement de prendre des vacances ensemble dans quelques semaines. Mademoiselle boudeuse continue son petit manège, alors on décide de rentrer.
Le studio de Pen étant trop petit, elle m’avait demandé si sa sœur pouvait rester chez moi : mon appart, enfin, mon penthouse, fait partie de mon contrat de travail, et par rapport à chez elle, c’est Versailles, sans l’or et les lumières. Connaissant la gamine, j’ai suggéré qu’elles restent toutes les deux chez moi le temps de sa semaine à Paris. Nate et Al n’habitent pas dans le centre, alors le week-end, ils dorment chez moi plus souvent qu’à leur tour. C’est donc en quatuor plus une enfant maussade qu’on débarque chez moi à 2 heures du matin. Pen emmène sa sœur dans une chambre, Nathan, en roi, en prend une pour lui, et Alexis dort avec moi.
Et elle dort, la bougresse.
Seule moi, pauvre de moi, suis allongée à côté d’elle, à fixer le plafond, épuisée mais nerveuse.
Qu’est-ce qui m’arrive ? Tout va bien dans ma vie, je n’ai plus de nouvelles de Paul, ou, comme l’appelle Al, ce putain de taré, qui semble enfin comprendre qu’après deux ans, non, je ne reviendrai pas et oui, je peux vivre sans lui, merci bien.
Est-ce que 30 ans est l’âge idéal pour une crise de la quarantaine précoce ?
Al marmonne dans son sommeil et se retourne. C’est drôle, même en dormant, elle ne peut pas fermer sa grande gueule. Elle n’a pas arrêté de parler de ces vacances, toute la soirée...
Peut-être qu’on en a tous besoin. Je fais de longues heures, poussée par un patron américain qui considère qu’une journée sans réunion est une journée de perdue, et qui doit parler de quotas même en dormant, c’est certain. Je comprends, en tant que directeur d’un cabinet spécialisé dans les audits et les évaluations de satisfaction client, c’est son gagne-pain. Le sien, pas le mien. Je bosse juste là.
Nathan travaille dur lui aussi, et je crois qu’il n’a pas pris de vacances depuis l’été dernier quand on est tous partis ensemble, comme notre joyeux quatuor le fait chaque année.
Je souris à cette pensée. Joyeux quatuor, en effet...
On s’est rencontrés il y a une éternité, quand on s’est retrouvés dans la même classe au lycée. Je connaissais Pen car on avait des cours en commun au collège, Pen connaissait Al parce qu’elles prenaient le bus ensemble. Nathan et moi, on était amis, dans la même classe depuis le collège, et j’étais la seule fille qui ne lui tournait pas autour. Il était magnifique, déjà à l’époque, mais il est blond et j’aime les mecs aux cheveux bruns, ne me jugez pas.
Premier jour de lycée, il est venu s’asseoir à côté de moi naturellement. On était déjà très amis. Pen, en voyant un visage familier, a choisi la table devant la nôtre, et Al a simplement suivi. Le reste appartient à l’histoire. Les bêtises, l’école, les longues soirées à réviser, notre amitié a tout survécu. Des études et des facs différentes, des endroits différents. Les études de kiné d’Al ont fait qu’on ne l’a presque pas vue pendant quelques années, elle a disparu le nez dans ses bouquins et ses stages. Puis, sa réorientation et sa nouvelle carrière de journaliste. Pen à la Sorbonne pour devenir prof, le rêve olympique de Nathan qui s’écroule, la mort de mon père...
C’est fou, on a tous atterri à Paris en moins d’un an. Plus fou encore, on a tous 30 ans et on est toujours célibataires. Les relations ont défilé. Après quelques années avec le même mec et six mois épiques de vie commune, Pen l’a renvoyé chez sa mère. Elle dit qu’elle ne peut pas vivre avec quelqu’un, et qu’elle ne le pourra jamais. Le roi Nathan drague beaucoup, mais il est trop habitué à ce qu’on se pâme devant son physique et sa relative célébrité ; malgré sa nature facile, il ne fait confiance à personne assez pour s’ouvrir. Et Al... oh Al. Pendant des années, elle a été une romantique incurable. Chaque mec était « le bon » parce que « Jaimie, je te jure, je l’aime ». Mais elle se désamouronnait tout aussi vite : « Je veux dire, après 4 mois ensemble, j’ai découvert qu’il se lève à 5h du mat’ et qu’il commence sa journée par faire un putain de smoothie. Jaimie, tu peux me blâmer de ne pas voir d’avenir avec ce type ? ». Et après quelques années de ce régime, elle a décidé qu’aucun mec valait mieux qu’un mauvais mec.
Et puis, il y a la petite moi. Un seul flirt notable dans ma jeunesse. Puis j’ai rencontré Paul quand je suis venue vivre à Paris. Mon premier boulot était au service marketing d’un grand entrepôt. J’étais timide, pas sûre que ce job était fait pour moi, et il m’a fait tourner la tête. Charmant, serviable, grand, avec des cheveux et des yeux bruns. Il m’a proposé de m’apprendre les ficelles du métier, tout allait bien, jusqu’à ce qu’il obtienne une promotion. Grimper les échelons l’a fait se sentir plus important que moi. Lentement, mais sûrement, il s’est mis à me saboter, étape par étape. C’était subtil au début : il se demandait si j’étais sûre que le mot que j’utilisais était le bon, ou si ce chemisier était assez chic pour notre dîner. Les questions ont laissé place aux critiques, « pour mon bien ». Je ne devrais pas manger ceci, je ne devrais pas sortir ce soir. Je devrais faire plus de sport... Il a fallu qu’il me donne un ordre, un soir, pour que je réalise deux choses : qu’il contrôlait toute ma vie, et que la petite moi indépendante avait disparu dans sa toile de règles et de peur de le décevoir. Bien sûr, c’est ma bande qui m’a sauvée : il m’avait interdit de sortir pour l’anniversaire de Pen. Il savait : nos anniversaires sont sacrés. Nous sommes notre propre famille, et depuis nos seize ans, on n’a jamais, au grand jamais, manqué l’anniversaire de l’autre. Et pourtant, il a choisi ce soir-là pour resserrer encore plus les chaînes mentales, avec une poigne de fer sur mon poignet et l’autre main levée pour me frapper, et j’ai craqué. Pour la première fois de ma vie, j’ai crié, hurlé, et quand il a essayé de fermer la porte à clé, j’ai balancé une bouteille de vin sur sa tête. J’ai vécu chez Al pendant un moment après ça, j’ai démissionné, puis j’ai vécu chez Nathan, avant d’être embauchée là où je suis maintenant.
Et finalement, après 2 ans d’appels, de textos, et même de supplications, Paul est resté silencieux ces deux derniers mois. Donc je devrais être heureuse maintenant, non ?
C’est ça.
Mais je ne dors pas du tout, cette nuit-là.
Les jours suivants sont un cirque épuisant chez moi. On passe tout le week-end ensemble, comme souvent, et on suit le parcours touristique pour divertir l’indivertissable Melody. Melody, c’est le Titanic du divertissement. Tu lui proposes un beau musée, un repas dans l’un des restos les plus exclusifs au monde, une visite privée des catacombes, mais toutes les idées coulent dans un océan de soupirs, de levés d’yeux et, oui, de moues boudeuses. On est tous très contents de la pousser dans un train, de lui faire coucou, de souhaiter bonne chance à ses parents, et de reprendre notre joyeuse vie.
Sauf que dans mon cas, ce n’est pas très joyeux. Je dors toujours aussi mal et rien ne semble briser la grisaille de la routine et des choses simples. J’ai même essayé le sport, pour l’amour du ciel. Oh, juste une fois ! Après une heure à siffler, transpirer et prier pour une mort rapide à la salle de Nathan, suivie d’une semaine à marcher avec les genoux qui grincent et les mollets en compote, j’ai jeté mes baskets dans la Seine... et... Naaah, je plaisante, je les ai données à une friperie, je ne suis pas un monstre. Bref, c’était la fin de ma folie « le sport, c’est la santé ».
Mais ça n’a pas aidé mes problèmes de sommeil. Pas du tout.
Bien sûr, tante Carole suit mon cas de près. Nos appels hebdomadaires sont devenus une longue série d’explications sur les cycles lunaires, l’heure idéale pour boire une tisane, et pourquoi un cristal sous mon oreiller ne serait pas la solution. À 68 ans, tante Carole est toujours la hippie libre et rêveuse qu’elle était à 20 ans. Mais je l’adore, et malgré ses idées farfelues, elle s’y connaît vraiment, et elle m’aime comme si j’étais sa propre fille.