Ch 01 – Fuite assumée
Depuis un an, Samantha enchaîne les chantiers bénévoles, le troc, l’auto-stop, les rencontres imprévues et les départs sans attaches.
Vue de l’extérieur, sa vie semble guidée par le hasard, portée par une forme de liberté instinctive et presque insouciante. Mais le hasard n’a jamais été son mode de fonctionnement.
Derrière chaque détour, chaque escale, chaque opportunité saisie au bon moment, se dessine une trajectoire bien plus précise qu’il n’y paraît.
Sam ne subit rien. Elle observe, anticipe, ajuste. Improviser n’est, pour elle, qu’une autre manière de saisir des opportunités.
Et jamais elle ne s’est sentie aussi vivante, ni aussi utile qu’au fil des mains tendues, des services rendus, des portes ouvertes sans avoir été forcées.
Son ancienne vie, elle, a disparu avec une netteté presque chirurgicale. Une carrière fulgurante chez P&G. Une ascension sans accroc. Un avenir trop parfaitement balisé.
Et pourtant, quelque part entre deux promotions et des décisions prises pour elle, Samantha s’est effacée derrière ce qu’on attendait d’elle. À force de trop briller, elle est devenue une cible. À cocher toutes les cases, elle a cessé d’exister.
Disparaître n’a pas été une fuite. C’était une décision.
La seule capable de la libérer de cette cage dorée que d’autres avaient dessinée pour elle, Angel Thomas en tête.
Samantha Duvivier n’existe plus au grand jour.
Son passeport dort quelque part, ses comptes en banque aussi. Elle ne les utilise plus. Chaque transaction est une trace. Chaque indice est une faille.
Alors elle a choisi de faire autrement.
Elle n’achète rien. Elle échange, négocie, s’adapte. Elle transforme ce qu’elle a en ce dont elle a besoin.
Ses trajets dépendent de rencontres, de trajets partagés, de solidarités éphémères. Et lorsque la distance l’exige, elle embarque sur des vols improbables, dénichés dans des zones grises où les règles deviennent… plus souples.
Sam ne cherche pas des solutions parfaites.
Elle trouve celles qui fonctionnent. Toujours.
La seule chose qu’elle a conservée, c’est sa présence en ligne.
Mantis.
Un pseudonyme devenu la face visible de l’iceberg qu’est sa vie, un terrain d’expression… et un levier.
Son téléphone est intraçable, sécurisé par quelques esprits brillants qui gravitent autour d’elle sans jamais chercher à la posséder. Sa communauté, elle, ne fait pas que la suivre : elle l’accompagne.
Elle partage peu, mais juste assez pour nourrir l’imaginaire.
Des fragments de pensées. Des textures. Des détails que d’autres n’auraient même pas remarqués.
Et tout prend vie.
Un mot devient une interprétation. Une image déclenche une histoire. Ses silences eux-mêmes deviennent des indices.
Depuis le jour de sa disparition — celui où Samantha Duvivier aurait dû se marier — elle ne répond plus.
Pas encore.
Car Samantha, elle, était :
— la future épouse d’un multimillionnaire qui confondait aimer et posséder
— la co-directrice d’A&T Financials, nommée sans même être consultée
— la Française expatriée que sa propre famille a préféré renier plutôt que comprendre
Mantis, elle, n’appartient à personne. Elle continue de dessiner, plus que jamais. Mais ses carnets ne sont plus exposés. Trop engagés. Trop lisibles.
Chaque trait raconte désormais quelque chose qu’elle n’est pas prête à dévoiler.
Alors elle garde ses œuvres pour elle ou les offre stratégiquement. Et elle a cessé toute apparition en direct. L’invisibilité est devenue une discipline, presque un art.
Comme ce jour où elle n’avait rien à offrir pour obtenir un billet sur un vol charter.
Un homme l’a reconnue grâce à son carnet de croquis, qu’elle ne lâche jamais. Un simple regard, un doute… puis une certitude.
Un fan de Mantis.
Il lui a offert le vol. Elle lui a laissé un dessin dédicacé. Ils ne se sont rien promis. Ils n’en avaient pas besoin.
Avec le temps, Samantha a fait la paix.
Avec ses erreurs. Avec ses choix. Avec ce qu’ils lui ont coûté.
Elle s’est pardonné d’avoir été humaine.
Mais elle s’est imposé une règle : ne plus jamais disparaître dans une décision, quelle qu’en soit l’origine.
Sam recommence à lire les commentaires. Elle sourit davantage aussi, sans toutefois s’en rendre compte.
Jusqu’au jour où un nom attire son attention.
Angel Thomas.
Ses messages sont nombreux, depuis le début. Et surtout… constants. Aucun reproche, aucune tentative de contrôle. Juste une présence encourageante.
Elle pourrait prétendre que cela ne l’atteint plus. Ce serait faux.
Certains sentiments ne disparaissent pas. Ils changent simplement de forme.
Elle n’a pas quitté Angel par manque d’amour. Il avait simplement atteint un point de non-retour en effaçant toute spontanéité ou marge de décision la concernant.
Pour la première fois, il la laisse réellement libre.
Elle ne lui a pas laissé le choix.
Il semble le respecter, et cela la touche plus qu’elle ne l’aurait imaginé.
Sam n’a jamais cessé d’agir. Elle a simplement appris à le faire hors champ.
Les start-ups qui comptaient sur elle continuent d’avancer. Ses conseils circulent autrement. Ses décisions aussi.
Son réseau s’est transformé. Plus diffus. Plus organique. Plus puissant.
Chaque rencontre est une possibilité. Chaque détour, une pièce de plus dans un ensemble qu’elle seule semble voir dans sa globalité.
Puis, un jour, Mantis publie une information qui annonce que tout est sur le point de changer.
Une information minime en apparence, mais décisive en réalité.
Assez vagabondé
Temps de rentrer sur le continent américain
Demain

Les réactions sont immédiates.
— On va peut-être enfin te croiser !
— T’es toujours la même ?
— Donne-nous un signe quand tu voudras
— On t’attend
— T’as changé de continent, non ? 😄
— Tu repostes quand tes dessins ?
— Si t’as besoin d’un lift, fais signe
— Et si je te croise, je te reconnais comment ?
Sam laisse échapper un rire. Cela faisait longtemps. Longtemps qu’elle ne s’était pas sentie… autant attendue.
Le commentaire d’Angel Thomas ressort parmi tous.
Un petit loup apparaît devant son message, comme une signature.
🐺 Tu sembles aller mieux. Continue comme ça.
Son souffle se suspend une seconde. Quand ses yeux se posent dessus, sans même y penser, son doigt caresse le loup à l’écran.
L’espace d’un instant, elle revoit la clairière, la fumée du feu qui monte lentement dans l’air froid et la voix grave de l’ancien qui parlait des animaux totems.
Elle, le renard argenté épris de liberté. Lui, le loup alpha qui finirait par se perdre s’il ne comptait que sur sa seule force.
L’appel des passagers pour son vol la tire de ses pensées.
Il est temps pour elle de passer de la planification en coulisses à la mise en pratique sur le côté du globe qui l’a toujours appelée.
Sam attrape son sac et rejoint la file d’embarquement d’un pas décidé.
Cette fois, elle ne disparaît plus. Elle choisit où elle réapparaît.









bien ecrit , j aime le rythme, bravo!!!