CHAPITRE 1 : L’Homme Nouveau
Montréal, 06h00 du matin.
Il y a encore six mois, à cette heure-ci, je serais en train de rentrer chez moi, la bite encore humide de la dernière inconnue de la nuit, l’odeur de cigarettes froides et de parfum bon marché collée à ma chemise, avec son numéro griffonné sur un sous-verre dans ma poche. Mon ancien mantra résonnait comme une basse lourde dans mes tympans : « La vie est trop courte pour ne pas en profiter. »
Mais ce matin, le seul liquide que j’avalais, c’était un smoothie protéiné vertâtre au goût douteux.
Je me tenais face à la baie vitrée du condo du centre-ville, regardant le soleil se lever sur le Mont-Royal. Montréal s’éveillait, froide et métallique, une jungle de verre et d’acier qui n’attendait que d’être conquise… ou baisée.
— Putain, Noah… grogna une voix rauque derrière moi. Tire les rideaux. Le soleil me brûle la rétine.
Je me tournai vers le canapé en cuir italien. Sam, mon meilleur ami et colocataire depuis l’université, émergeait d’un tas de couvertures, les cheveux en bataille et la gueule de bois. Une blonde que je n’avais jamais vue dormait encore à moitié nue sur le tapis, enroulée dans mon plaid préféré. Ses seins lourds débordaient du tissu, les tétons roses encore durcis par le froid du matin. Sa culotte en dentelle était à moitié baissée sur une hanche, laissant voir la courbe parfaite de sa fesse. La scène aurait dû me faire bander direct… mais je restai calme. Presque.
— Il est six heures, Sam, dis-je en ajustant ma montre. Le monde appartient à ceux qui se lèvent tôt.
Sam se redressa avec un grognement et me lança un coussin que j’esquivai sans effort.
Sam : T’es devenu chiant, mec. T’es devenu… un adulte. C’est dégoûtant. Où est passé le Noah qui a fini à poil dans la fontaine de la Place des Arts après trois bouteilles de tequila ?
— Ce Noah est à la retraite, répondis-je calmement en ramassant mon sac de sport. Ce Noah veut devenir Directeur chez Optimum Corp.
Sam éclata de rire, un rire rauque de fumeur qui fit trembler son torse nu.
Sam : Optimum Corp ? La tour d’ivoire ? Bonne chance, frère. Ces gens-là ne cherchent pas des types comme nous. Ils veulent des clones sortis de Harvard avec un balai dans le cul. Toi, t’as un Master en « Charisme » et un Doctorat en « Lendemains de veille ».
— Justement. J’ai le diplôme, j’ai l’expérience, et maintenant j’ai la discipline. J’ai passé les trois dernières années à redresser des start-ups foireuses. J’ai prouvé que je pouvais être sérieux.
Je jetai un dernier coup d’œil à mon reflet dans le miroir de l’entrée. Costume bleu nuit parfaitement taillé qui moulait mes épaules larges et mes pectoraux. Chemise blanche immaculée tendue sur mon torse. Pas de cernes. Barbe de trois jours taillée au millimètre près pour faire « viril mais soigné ». J’avais l’air d’un requin. Un requin propre sur lui… avec une queue qui se rappelait encore très bien comment chasser.
J’avais enterré le playboy. Du moins, c’est ce que je me répétais chaque matin. Mais au fond, je sentais toujours cette faim. Cette envie brute de chasser, de séduire, de prendre une femme par les hanches et de la baiser jusqu’à ce qu’elle oublie son propre nom. Cette énergie, je ne la mettais plus dans les filles… je la mettais dans ma carrière. Pour l’instant.
— Je file à la salle, lançai-je en ouvrant la porte. Essaie de faire sortir Cendrillon avant mon retour. J’ai besoin de calme pour préparer mon dossier.
Deux heures plus tard, j’étais assis à mon bureau personnel, devant mon ordinateur portable. L’écran affichait la page d’accueil d’Optimum Corp. C’était plus qu’une entreprise. C’était un empire. Immobilier, finance, technologies vertes. Ils possédaient la moitié de Montréal.
Et à leur tête : Victoria St-James. Je fixai sa photo sur le site web. Une femme d’une cinquantaine d’années, blonde, glaciale, d’une élégance intimidante. Même en photo, elle dégageait une aura de puissance absolue. Ses lèvres rouges légèrement entrouvertes, son regard gris acier qui semblait te déshabiller à travers l’écran, la courbe parfaite de ses seins sous son tailleur blanc… On disait d’elle qu’elle mangeait ses concurrents au petit-déjeuner et qu’elle n’avait jamais perdu une négociation. Moi, je me demandais plutôt si elle baisait aussi férocement qu’elle dirigeait.
Le poste de « Directeur du Développement Stratégique » était vacant. C’était le genre de poste qui te propulsait directement dans l’élite. Le salaire avait six zéros. Les avantages incluaient probablement une âme vendue au diable… mais j’étais prêt à signer.
J’avais envoyé mon CV il y a une semaine. Un CV béton, expurgé de toute trace de ma vie dissolue. Mais je savais que mon nom circulait encore dans certains cercles. Noah le fêtard. Noah le briseur de cœurs. Est-ce que Victoria St-James allait voir le professionnel… ou le playboy qui avait envie de la plaquer contre son bureau en verre ?
Mon téléphone vibra sur le bureau. Numéro masqué.
Mon cœur fit un bond dans ma poitrine, une sensation que je n’avais plus ressentie depuis longtemps. L’adrénaline pure. Je pris une inspiration, laissai sonner deux fois pour ne pas paraître désespéré, et décrochai.
— Noah à l’appareil.
— Monsieur Noah ? Ici l’assistante personnelle de Madame St-James, chez Optimum Corp.
La voix était professionnelle, un peu sèche.
— Bonjour. Je vous écoute.
Assistante : Madame St-James a examiné votre candidature. Elle a trouvé votre parcours… atypique.
Le silence dura une seconde de trop. Mon estomac se noua. « Atypique », dans le monde corporatif, ça voulait souvent dire « Merci, mais non merci ».
Assistante : Cependant, reprit l’assistante, elle pense que l’entreprise a besoin de sang neuf. D’une énergie différente. Elle souhaite vous rencontrer personnellement.
Je serrai le poing sous la table en signe de victoire.
— Je suis ravi de l’entendre. Quand souhaite-t-elle me voir ?
Assistante : Demain matin. 09h00 précises. Au siège social. Et Monsieur Noah ?
— Oui ?
Assistante : Madame St-James déteste les retards. Et elle déteste encore plus les gens qui lui font perdre son temps. Soyez prêt.
— Je le serai.
Je raccrochai. Je restai un moment immobile, le téléphone en main, un sourire carnassier étirant mes lèvres.
Sam sortit de sa chambre, un café à la main, la blonde ayant visiblement disparu.
Sam : Alors ? demanda-t-il en voyant ma tête. T’as l’air d’un type qui vient de gagner au loto ou de coucher avec un mannequin.
— Mieux que ça, Sam. J’ai l’entretien.
Il siffla d’admiration.
Sam : Avec les RH ?
— Non. Avec la Patronne. Victoria elle-même.
Sam s’approcha et me tapa sur l’épaule, son sourire de diable ressortant.
Sam : Fais gaffe, mon pote. On dit que cette femme est une mante religieuse. Elle va te bouffer tout cru… et vu comme elle est canon sur les photos, je parie que tu vas bander pendant tout l’entretien.
Je me levai, lissant ma veste imaginaire.
— C’est ce qu’on verra. J’ai changé, Sam. Je ne joue plus.
Sam éclata de rire en retournant vers la cuisine.
Sam : C’est ça, ouais. « Chassez le naturel, il revient au galop ». Attends de voir si elle est aussi canon qu’on le dit. On verra combien de temps ton « Homme Nouveau » tiendra avant de vouloir lui écarter les cuisses sur son bureau.
Je ne répondis pas. Mais en regardant la tour d’Optimum Corp qui perçait le ciel bleu de Montréal par la fenêtre, je me fis une promesse. Je n’allais pas la séduire. J’allais la convaincre. J’allais devenir le Directeur qu’ils attendaient.
Sauf que je ne savais pas encore que dans cet immeuble, le danger ne portait pas seulement un tailleur Chanel. Il portait aussi le visage d’un ange nommé Sabrina.
Et pour la première fois de ma vie, je n’étais pas le chasseur. J’allais être la proie.








