Prologue - L'abandon
— ALANA (Hannah) — (13 à 18 ans)
Je n’arrive plus à respirer. L’air reste bloqué dans ma gorge, il refuse de sortir.
Comment peut-il faire ça ?
Moi, sa nièce. Sa "camarade de route".
— No, tío ! Por favor, mi tío ! Je te promets d’être sage… de ne pas parler… de ne pas exister s’il le faut… Ne les laisse pas m’emmener… por favor… tío…
Ma voix tremble, se brise, disparaît presque.
Des mains me saisissent. Rugueuses. Fermes. Je me débats, je griffe, je frappe. Mes ongles s’enfoncent, mes pieds cognent. Ils ne bougent pas.
— Tu vas la fermer, oui !
Le coup claque. Un goût de fer envahit ma bouche. Le monde bascule, puis revient.
Lui, non.
Il ne bouge pas. Il regarde ailleurs. Pas moi.
Jamais moi.
Ses yeux sont fixés sur une pierre, au sol.
J’ai déjà disparu.
Je hurle encore. Je l’appelle. Je le supplie.
Rien.
Pas un geste. Pas un mot. Pas un regard.
Même pas pour me dire au revoir.
Alors quelque chose lâche. Net.
Pas dans ma tête. Dans ma poitrine.
Je ne comprends pas vraiment. Mais mon corps, lui, comprend.
Il me laisse. Il choisit.
Et ce n’est pas moi.
Ce ne sera plus moi.
Avant ce chaos, je respirais encore un peu. Dans cet appartement espagnol, entre les murs étroits de Madrid, je regardais le soleil tomber derrière les toits rouges. L’air sentait la poussière et le pain chaud des boulangeries. Hamid était là. Sa présence me rassurait, me stabilisait. Je me sentais bien, presque entière. Pourtant, le vide laissé par la mort de mes parents me suivait partout. Hamid ne pouvait pas le combler.
Le trajet jusqu’en France s’efface presque aussitôt : des silences, des regards, une présence derrière moi. Toujours.
Youcef.
Je ne pose pas de questions.
Je sais.
Depuis le début.
L’appartement est petit, sale. L’air y est lourd. Les murs gardent les bruits. Dans la cité, les gens passent sans regarder. Ils savent. Mais ils continuent d’avancer.
À quinze ans, il ne demande pas. Il décide.
— Tu n’es plus une enfant.
L’école s’arrête. Mes affaires restent là, abandonnées, comme si elles n’avaient jamais existé.
La porte se ferme. À clé.
Le bruit résonne longtemps.
Les journées s’étirent. Je fais peu de bruit, je prends peu de place. Je respire doucement. J’apprends à disparaître sans bouger.
Les nuits sont pires.
Le moindre bruit me réveille. Ses pas dans le couloir. La serrure.
Je retiens ma respiration. Peut-être que ça suffira. Peut-être que ne pas bouger me sauvera encore. Il me reste un souffle de décision.
Je fixe le plafond. Je compte.
Les secondes s’étirent. Les battements frappent mon ventre. Chaque silence hurle autour de moi. Chaque muscle se tend. Prêt à disparaître.
Pour ne pas être là.
Le monde continue. Mais pas moi.
Rien n’a changé. Pas lui.
Je garde mes bras serrés contre moi, même seule, même quand il n’est pas là.
Mon corps sait déjà. Toujours avant moi. Et il ne se trompe jamais.
Quand je ferme les yeux, tout revient : mes parents, le vide qu’ils ont laissé, puis lui. Hamid. Son regard ailleurs. La pierre.
Toujours cette pierre.
Toujours lui qui regarde ailleurs.
Je revis tout. Encore. Et encore.
Chaque année, Youcef m’offre un livre, pour "se racheter”. Les trois premiers, je choisis.
Je m’y accroche. Quelques pages, quelques heures. Pour respirer. Ailleurs.
Des nuits sans murs.
Des points de lumière dans le noir.
J’apprenais leurs noms.
Quelque chose d’infini, loin au-dessus de moi.
Là où personne ne pouvait m’atteindre.
À dix-huit ans, il choisit pour moi.
Le Coran.
— Il est temps que tu deviennes une bonne musulmane.
Je baisse les yeux. Il n’y a rien à montrer.
Mais quelque chose a changé.
Ce n’est pas visible. Pas encore.
Ce n’est pas de la force.
C’est plus froid que ça. Plus calme.
Quelque chose qui ne tremble plus.
Quelque chose qui attend.
Aujourd’hui, j’ai dix-huit ans.
Et pour la première fois… je ne pleure pas.
Alors oui.
Maintenant…
Il est temps.