Lovesong/The Cure
Mike
— GOOD MORNING les boysssss !
Nicolas entre dans le bureau comme s’il rentrait chez lui. Il faut dire qu’après vingt-six ans de service, il ne compte plus les années. De la patrouille à l’infiltration, il a gravi tous les échelons avant d’atterrir aux enquêtes. C’est mon coéquipier, mon frère d’armes, mais surtout mon meilleur ami.
Moi, c’est Mike Fiorelli. Du haut de mes six pieds quatre, je me lève pour l’accueillir en ce lundi matin avec l’étrange impression qu’on ne s’est pas vus depuis une éternité. Voilà treize ans qu’on fait équipe. À l’époque, je sortais tout juste de l’école de police ; j’étais le bleu et lui débarquais aux enquêtes. Le courant est passé instantanément. Dans notre monde de fous, entre les horaires atypiques et les casse-têtes criminels, on est devenus un duo d’enfer.
— Content de revoir le Grand Chef ! Alors, ce congé ? lançai-je en lui filant un amical coup de poing sur l’épaule.
J’aime faire rire la galerie, mais mon métier m’a appris à observer. Avant même que je pousse plus loin, il hausse un sourcil.
— Je vais bien, mec, soupire-t-il. Disons que ce n’était pas vraiment du repos… Je suis crevé. Je suis presque content de revenir au poste pour souffler.
Dès son arrivée, j’ai compris qu’il y avait anguille sous roche. Nicolas a la tête de celui qui vient d’enchaîner les nuits blanches. T-shirt blanc froissé, jean délavé bon pour la peinture, cheveux en bataille et valises sous les yeux… Un look à l’opposé de son habituel veston impeccable, de sa structure légendaire. Autour de nous, les gars de l’escouade échangent des regards. Personne n’ose broncher. Le pilier du groupe, notre négociateur hors pair au calme olympien, n’est visiblement pas dans son assiette.
Quand je tente une approche discrète, il reste évasif, prétextant avoir « trop de choses sur le feu ». Professionnel jusqu’au bout des ongles, il ne lâchera rien ici, entre deux dossiers.
La journée s’étire, laborieuse, rythmée par le meeting d’équipe et la paperasse. Il est clair que Nic est au bout de ses ressources. Avant la fin du chiffre, je lui propose d’aller s’en jeter une dans notre bar préféré. Son départ s’était fait de manière tellement soudaine — un simple texto à l’équipe, sans rien préparer, alors qu’il planifie toujours tout —, que je refuse de le laisser filer ce soir. On partage tout depuis des années : la pêche l’été, le golf, les soupers de famille. Je sais que derrière ce silence se cache quelque chose de grave. Il accepte spontanément.
En poussant la porte du Bolton, l’ambiance tamisée nous enveloppe. La place est déjà bondée, mais le décor de bois sombre verni et les abat-jour en opaline verte gardent ce cachet intime que nous aimons tant. On s’installe au comptoir, notre quartier général.
Oscar, le patron, nous repère aussitôt. Avec sa carrure d’athlète et sa coupe shaggy digne d’une rock star, il fait complexer n’importe qui. Ses yeux bleus et son regard ténébreux font tourner bien des têtes, même si tout le monde sait qu’il n’a de yeux que pour son Agnès.
— Salut messieurs ! Ça fait un bail, Nic. Comment tu vas, mon chum ? lance-t-il en s’approchant.
— Ça peut aller, répond Nic, la voix sans conviction.
— Mike t’a raconté pour celle qui a fait fondre son cœur ? enchaîne Oscar avec un sourire en coin.
Je fusille le barman du regard. Je n’avais aucune intention de vendre la mèche si tôt. ELLE… Rien qu’à y penser, je me sens un peu bête. Je finis par éclater de rire pour masquer mon embarras. Oscar me répond d’un clin d’œil complice et, sans même demander, pose deux bières bien fraîches devant nous. En cette mi-juillet, la chaleur est suffocante ; le contact avec le verre givré fait un bien immense.
Nic se tourne vers moi et un éclair de curiosité perce enfin dans son regard fatigué :
— Une nouvelle ? Qu’est-ce que tu me caches, Mike ?
Je décide de me mettre à table. J’attendais qu’il lâche d’abord son propre morceau, mais l’occasion est trop bonne.
— Puisque tu m’as laissé en plan, j’ai fini par sortir avec P-O et Jules. On s’est retrouvés dans un nouveau bar, bien plus festif que nos repères habituels. C’est ultra branché... honnêtement, on est presque trop vieux pour cet endroit. Au début, je traînais les pieds, prêt pour une simple conquête d’un soir. Et c’est là que je me suis fait envoûter…
Je m’arrête brusquement, les mots me manquant pour lui expliquer l’effet qu’elle m’a fait. En face de moi, Nic sourit. C’est la première fois de la journée.
— Ne me dis pas que tu as enfin trouvé celle qui va te ranger ? lance-t-il en riant. Qu’est-ce qui t’arrive ? Elle t’a drogué ? Il est passé où, le Casanova, qui ne rappelle jamais personne ?
C’est là qu’Oscar s’accoude au comptoir, l’air beaucoup trop satisfait de lui-même :
— Attends, Nic… Est-ce qu’il t’a au moins dit qu’il l’avait traînée ici ? Dans notre sanctuaire ?
Nicolas manque de s’étouffer avec sa bière. Il me dévisage comme si je venais d’avouer que je prenais ma retraite.
— Quoi ? Qui ? Comment ? Tu as amené une femme au Bolton ? Mais qu’est-ce qui arrive au Mike que je connais ? Celui qui traite ses rencards comme des dossiers classés secrets défense ?
Je me laisse couler contre le dossier du banc en lâchant un long soupir théâtral.
— Premièrement, Nic, tu étais introuvable. De deux, Oscar, merci de bousiller mon effet de surprise, t’es un vrai pro de la narration.
Mon plan de base, c’était de cuisiner Nic sur sa mine de déterré, mais Oscar vient de servir mon ego sur un plateau d’argent. Je me dis qu’en jouant la carte de la confidence amoureuse, le Grand Chef finira bien par baisser la garde.
— Écoute, Nic... Elle est spéciale. Tellement que j’en ai oublié comment on fait pour respirer normalement.
Nicolas lève les yeux au ciel, un demi-sourire aux lèvres :
— Oh non, il est atteint. Oscar, ressers-lui-en une. Le pauvre est en train de devenir romantique, c’est la fin d’une époque.








