Prologue Bridget
Trop grosse.Trop différente.Trop métisse.Pas assez mince.Pas assez belle.Pas assez elles.Trop moi.
Les mots tournent, reviennent, s’impriment comme des cicatrices invisibles sous ma peau. Ils ne s’effacent jamais vraiment. Ils murmurent le matin, ils hurlent le soir. Ils s’installent dans les silences, dans les reflets, dans les respirations trop longues. Chaque syllabe est une gifle. Une gifle que je me donne moi-même, encore et encore, avec une précision cruelle.
Je me tiens devant le miroir, figée. Le souffle court. Les épaules légèrement voûtées, comme si mon propre regard pesait sur moi. Ce n’est pas la première fois. Ce ne sera pas la dernière. Ce rituel est ancien, presque sacré. Une confrontation quotidienne entre moi et celle que je crois être.
Dans la glace, il n’y a pas une fille. Il n’y a pas une personne entière. Il y a un inventaire. Un catalogue d’imperfections.Un ventre trop mou. Des cuisses trop épaisses. Des hanches trop larges.Des cheveux trop bouclés, trop indisciplinés, trop vivants.Une peau trop foncée pour certains, pas assez claire pour d’autres.Toujours trop ou pas assez. Jamais simplement... bien.
Je me penche légèrement. J’analyse. Je détaille. Je dissèque du regard comme un scientifique froid face à un sujet d’étude. Si je cherche assez longtemps, peut-être que je finirai par trouver la pièce défectueuse. Le problème central. L’erreur de fabrication.
Mais tout cloche.Je cloche.
Je serre la mâchoire si fort que mes dents grincent. La tension remonte jusque dans mes tempes. Je devrais me détester moins. Je le sais. Les gens le disent. Les livres le disent. Les vidéos le disent.Mais savoir ne suffit pas.Je devrais m’aimer plus.Mais l’amour de soi ressemble à une langue étrangère que je n’ai jamais apprise.
Je tire machinalement sur le bas de mon pull pour cacher mon ventre. Geste automatique. Réflexe conditionné. Comme si quelques centimètres de tissu pouvaient me rendre plus acceptable. Plus invisible. Plus conforme.
J’inspire profondément. L’air entre, froid, presque douloureux. Comme si respirer pouvait nettoyer l’intérieur. Comme si l’oxygène pouvait emporter avec lui la honte, la colère, le dégoût.
Je rassemble le peu de courage qu’il me reste. Il tient dans une poignée serrée, fragile. J’ouvre la porte de ma chambre.
Le couloir est silencieux. Mes pas sont lourds. Chaque marche de l’escalier me semble interminable. Comme si je descendais vers un champ de bataille. Comme si en bas m’attendait l’ennemi.
En bas, tout est normal. Trop normal.
L’odeur du café chaud flotte dans l’air. Le pain grillé craque doucement. La lumière du matin traverse les rideaux. Ma mère parle avec cette douceur tranquille qui semble ne jamais la quitter. Mon père tourne les pages du journal d’un geste distrait, régulier, presque rassurant.
Leur monde est simple. Stable. Paisible.
Le mien est un champ de bataille silencieux où chaque pensée est une attaque.
Je reste quelques secondes immobile près de la porte. Je me sens étrangère dans ma propre maison. Comme si j’étais un secret que personne ne soupçonne.
J’enfile mes chaussures — mes fidèles Converse bleues, usées sur les côtés. Elles me connaissent, elles. Elles ont entendu mes soupirs, mes pas pressés, mes fuites silencieuses. Je les serre un peu trop fort.
— Ma chérie, tu ne viens pas déjeuner ?
La voix de ma mère me fait sursauter. Mon cœur rate un battement. Je me retourne lentement, comme une coupable prise en flagrant délit d’exister.
— Non... merci, je... j’ai pas très faim.
Mensonge.
J’ai faim. J’ai toujours faim. Une faim profonde, ancienne. Une faim de nourriture, oui. Mais aussi une faim de paix. De reconnaissance. D’acceptation.
Mais la faim, c’est la seule chose que je contrôle encore.Je décide quand je mange.Je décide quand je ne mange pas.Je décide quand je me punis.
Refuser un repas devient une victoire minuscule. Une preuve que je peux maîtriser quelque chose dans ce chaos intérieur. Si je me vide assez, peut-être que les pensées se tairont. Peut-être que le bruit cessera.
Parfois je me dis que si je pouvais me vider entièrement de l’intérieur, il ne resterait plus que le silence. Et le silence serait plus simple que ce vacarme permanent.
— D’accord, passe une bonne journée, ma puce !
Leurs voix se mélangent, chaleureuses, aimantes. Elles me suivent jusqu’à la porte. Elles glissent sur moi sans réussir à pénétrer l’armure invisible que je porte.
Je leur adresse un sourire faible. Un sourire appris. Un sourire maîtrisé. Celui qu’on met pour ne pas inquiéter. Pour ne pas expliquer. Pour ne pas déranger.
Je tourne la poignée.
L’air frais me fouette le visage. Il est vif, presque brutal. Il me réveille plus sûrement que n’importe quel café. Je ferme les yeux une seconde. Juste une seconde.
C’est mon moment préféré.
L’instant suspendu entre la maison et le monde.Entre la sécurité et l’exposition.Entre l’illusion et la réalité.
Pendant cette fraction de seconde, je peux encore imaginer que la journée sera différente. Que personne ne regardera trop longtemps. Que personne ne rira. Que personne ne comparera. Que je pourrai passer inaperçue.
Je pourrais presque y croire.
Mais au fond de moi, je sais que c’est faux.
Je sais que les regards viendront. Les chuchotements. Les comparaisons silencieuses. Les photos où je me trouverai affreuse. Les silhouettes des autres filles, fines, légères, sûres d’elles. Les standards impossibles qui flottent partout, invisibles mais omniprésents.
Je redresse légèrement les épaules. Pas par confiance. Par stratégie. Comme un soldat ajuste son uniforme avant d’entrer dans l’arène.
Mes pas commencent à avancer.
Chaque pas me rapproche de l’enfer quotidien.Chaque pas m’éloigne un peu plus de l’enfant que j’étais, celle qui ne se regardait pas comme un problème à résoudre.
Le monde s’ouvre devant moi.
Et moi, je me referme.
...
Le lycée.Ce lieu qui devrait être un espace de vie, d’apprentissage, de découvertes, d’amitiés naissantes et de souvenirs lumineux.Un endroit où l’on grandit, où l’on construit quelque chose de solide pour l’avenir.
Pour moi, c’est une arène.
Un colisée moderne où les regards remplacent les épées et où les mots blessent plus profondément que n’importe quelle lame. Les murs sont couverts d’affiches colorées parlant de réussite, de bienveillance, de respect. Des slogans accrochés aux couloirs comme des pansements sur une plaie béante.
Je n’y vais pas pour apprendre.J’y vais pour survivre.
Chaque matin, en passant les grilles, mon ventre se noue. Mon cœur ralentit puis accélère d’un coup, comme s’il hésitait entre fuir et affronter. Mes doigts se crispent sur les lanières de mon sac. Je scanne les visages. J’évalue les risques. J’anticipe.
— Alors, c’est pour quand le régime ?
La voix me traverse avant même que je distingue le visage. Aiguë. Moqueuse. Satisfaite.
— T’as vu tes cheveux ? On dirait un buisson ! T’as jamais pensé à les lisser ?
Je le savais.Je les entends toujours avant de les voir.
Leurs rires précèdent leurs silhouettes. Ces rires aigus, étouffés derrière des mains manucurées, ces mots tranchants déguisés en blagues innocentes. “On rigole.” Toujours cette excuse. Toujours cette lâcheté enveloppée de sucre.
Je suis leur distraction.Leur pause déjeuner préférée.Leur sujet commun.Leur preuve vivante qu’ils sont, eux, du bon côté du miroir.
Ils s’approchent. Lentement. Stratégiquement.Ils encerclent.
Comme des vautours autour d’une proie encore debout, encore consciente, encore capable de sentir la morsure.
Je sens leurs parfums de luxe, sucrés, écœurants. Des odeurs trop chères pour être honnêtes. Elles me donnent presque la nausée. Leurs vêtements sont impeccables. Ajustés. Lisses. Sans plis. Contrairement à moi.
Leurs regards me découpent.Ils me dissèquent.Ils m’exhibent.
Une fille passe derrière moi et tire brusquement sur mes cheveux. Ma tête bascule légèrement en arrière.
— Oh, c’est pas une perruque ! Tout est vrai, même ta graisse !
Rires.
Toujours ces rires.
Ils explosent en cascade, se répercutent contre les casiers métalliques, remplissent le couloir. D’autres élèves se retournent. Certains sourient. D’autres baissent les yeux. Personne n’intervient.
Je reste droite.
Je ne pleure pas.Pas devant eux.
C’est ma seule victoire.Ma seule résistance.
Je transforme la douleur en pierre. J’enterre les larmes si profondément qu’elles deviennent presque invisibles. Mon visage reste neutre. Mes épaules immobiles. Ma respiration contrôlée.
Mais à l’intérieur, tout tremble.
Et pourtant, une part de moi murmure, déloyal, sournoise :
Si tu n’étais pas comme ça, ils t’auraient laissée tranquille.Si tu étais plus mince.Plus claire.Plus jolie.Plus lisse.Plus conforme.Moins toi.
— Tas d’graisse ! Tas d’graisse !
Ils chantent maintenant. En chœur. Rythmés. Presque organisés. Comme une comptine stupide inventée pour m’effacer un peu plus.
Leurs voix se mélangent, s’harmonisent dans une cruauté collective. Ils rient à gorge déployée.
Tous.
Sauf un.
Nolan Myller.
Son nom s’impose dans mon esprit comme une évidence douloureuse.
Le plus populaire.Le plus admiré.Le plus intouchable.
Ses cheveux noirs ondulés tombent toujours parfaitement, comme s’ils obéissaient à une loi différente de la gravité. Ses yeux verts sont clairs, presque transparents, mais froids. Un vert qui transperce sans réchauffer. Il est grand, droit, sûr de lui. Il dégage cette aisance naturelle que les autres essaient d’imiter.
Il est d’une beauté presque irréelle.
Et il ne dit rien.
Jamais.
Il se contente de regarder.
Assis sur une table, le dos appuyé contre le mur, les bras croisés sur son torse, posture détendue. Comme s’il assistait à un spectacle banal. Comme si ma humiliation faisait partie du décor.
Spectateur de ma souffrance.Témoin muet de ma honte.
C’est lui que je déteste le plus.
Pas ceux qui rient.Pas ceux qui frappent.Pas ceux qui chantent.
Lui.
Parce qu’il pourrait parler.Parce qu’un seul mot de lui suffirait à tout arrêter.Parce qu’ils l’écouteraient.Parce qu’il le sait.
Et il ne le fait pas.
Il reste là quand ils me jettent du jus à la cafétéria, le liquide collant dégoulinant sur mon tee-shirt sous les éclats de rire.Il reste là quand ils me coincent en cours et coupent une mèche de mes cheveux sous prétexte de “voir si ça repousse pareil”.Il reste là quand ils tirent sur mon tee-shirt pour exposer mon ventre, comme une curiosité grotesque.
Toujours là.Les bras croisés.Impassible.
Et je me demande :Est-ce qu’il trouve ça drôle ?Est-ce que ça l’amuse ?Ou est-ce que je suis simplement... insignifiante ?
La cloche retentit enfin.
Le son strident fend l’air comme une délivrance. Je remercie Dieu, le ciel, le hasard, n’importe qui. Une pause. Un souffle. Cinq minutes de répit avant la prochaine vague.
Ils s’éloignent en riant encore, lançant une dernière pique sur mes cuisses “qui feraient trois fois leur taille”.
Je reste immobile quelques secondes.
Puis je relève les yeux.
Il est encore là.
Nolan.
Toujours assis sur la table.Toujours les bras croisés.Toujours ce regard planté dans le mien.
Le vert de ses yeux m’écrase. Il ne cligne presque pas. Il ne détourne pas les yeux. C’est moi qui finis par vouloir le faire.
Il ne parle pas.
Mais je sens son regard me décortiquer. M’analyser. Me juger.
Cherche-t-il une faiblesse ?Une fissure ?Un effondrement spectaculaire ?
Ne voit-il pas que je suis déjà entièrement fissurée ?Que je ne suis qu’un assemblage de fractures maintenues par orgueil ?
Je n’ai pas de faille.Je suis la faille.
Mon cœur bat si fort que j’en ai mal dans la poitrine. Le sang pulse dans mes tempes. Mes mains deviennent moites.
Je voudrais hurler.Lui dire qu’il n’est pas innocent.Que le silence est un choix.Que regarder, c’est participer.Que détourner les yeux aurait déjà été mieux que ça.
Je voudrais lui dire que son silence est une arme.Une lame invisible qui me saigne à petit feu.Plus discrète que les insultes.Plus cruelle que les rires.
Mais je ne dis rien.
Parce que ma voix tremblerait.Parce que mes yeux me trahiraient.Parce que si j’ouvre la bouche, tout s’écroule.
Il se lève enfin. Lentement. Sans précipitation. Comme si le monde lui appartenait. Il descend de la table, ajuste légèrement sa veste.
Sans un mot.Sans une excuse.Sans un regard de plus.
Il s’éloigne.
Comme si rien ne s’était passé.Comme si je n’étais qu’un bruit de fond.
Je reste seule.
Encore.Toujours.
Le couloir se vide peu à peu. Les bruits s’estompent. Les casiers claquent au loin. Les conversations se dissipent.
Et dans le silence qu’il laisse derrière lui, une seule phrase tourne en boucle dans ma tête, obsédante, implacable :
Je me déteste.Je les déteste.
Mais surtout...
Je le déteste, lui.
Nolan Myller.