Ce Long Chemin par Arnorn chez Inkitt
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Ce Long Chemin

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Résumé

Chris, 22 ans, est un jeune guitariste du sud-ouest de la France. Musicien autodidacte, il vit de petits boulots mais rêve de partager sa musique avec le monde. Son alliée de toujours, Nadine, parolière passionnée mais chanteuse frustrée, l’accompagne depuis l’enfance. Ensemble, ils composent, écrivent et se produisent dans des cafés de campagne. Leur complicité artistique est profonde, nourrie d’une admiration mutuelle et d’un amour inavoué. Leur histoire débute modestement au Café des Artistes, un bar local où ils jouent pour de rares spectateurs. Un soir, en improvisant, ils créent “Sur la route”, une chanson née d’un instant de grâce. Ce morceau devient le symbole de leur ambition : incarner ces “trois accords et la vérité” chers à la musique country qu’ils aiment tant. Encouragés par de petits succès, ils participent à un festival où leur performance, sincère et touchante, éveille leur espoir d’un vrai départ. Pourtant, le réel rattrape vite le rêve.

Genre :
Drama
Auteur :
Arnorn
Statut :
Terminé
Chapitres :
5
Rating
n/a
Classification par âge :
13+

Trois Accords et un Soleil de Plomb

Le bitume fondait sous la chaleur de juillet. Dans cette petite ville du Sud-Ouest, les après-midis semblaient s’étirer à l’infini, comme fatigués d’eux-mêmes. Les volets clos des maisons se succédaient le long de la route principale, et seul le bourdonnement d’une mobylette venait rompre la torpeur.

Chris avançait à pied, guitare sur le dos, une casquette vissée sur la tête. Sa chemise collait à sa peau brûlée par le soleil. Il sortait du Café des Artistes, un nom un peu prétentieux pour un bar où se réunissaient surtout des habitués qui misaient des pièces sur des parties de belote. Mais le patron, Alain, lui laissait la scène, un petit coin près du comptoir, deux soirs par semaine pour y jouer. C’était tout ce que Chris demandait : un endroit où la musique pouvait exister, même modestement.

Il avait joué ce matin pour un “brunch musical”. Trois tables, un gamin qui tapait des mains à contretemps, et une vieille dame qui lui avait glissé un billet de dix euros dans le pot à monnaie. “Pour l’effort”, avait-elle dit avec un sourire. C’était ça, la vie de musicien local : un mélange de rêves, de poussière et de petits gestes qui font tenir debout.

En poussant la porte de la salle, il aperçut Nadine dans son coin habituel. Elle écrivait, comme toujours. Carnet à spirales posé à côté d’un verre d’eau, elle fronçait les sourcils en cherchant ses mots. Il aimait la voir concentrée ainsi, mordillant son stylo, les yeux perdus dans le vide comme si elle entendait une chanson que seul son esprit percevait. Chris s’approcha sans bruit et posa sa guitare contre la chaise voisine:

- T'es déjà là, toi? - fit il en se laissant tomber en face d’elle.

- Je t’attendais. T’as fini ton set?

- Ouais. Trois morceaux, trois applaudissements. Record battu.

- Arf… tu veux que je dise au patron de te mettre une machine à fumée la prochaine fois ?

- Et un projecteur rose, ce serait parfait!

Ils éclatèrent de rire. Nadine leva les yeux vers lui. Le soleil, filtrant à travers la vitre poussiéreuse, dessinait sur son visage des éclats dorés. Elle avait attaché ses cheveux châtains en un chignon lâche, et quelques mèches rebelles s’échappaient sur ses tempes.

Chris, lui, avait ce charme mal dégrossi de ceux qui n’ont jamais su rester en place. Le jean déchiré, la barbe de deux jours, et surtout ce regard un peu désabusé mais plein d’intensité quand il parlait musique.

Il commanda deux cafés. Nadine referma son carnet d’un geste lent.

- T’as quelque chose? - demanda Chris en désignant le cahier.

- Peut-être. J’ai commencé un texte sur les routes. Sur les départs aussi. Ce besoin qu’on a parfois de fuir pour mieux revenir.

- Ça me parle ça!

- Je me doutais.

Il rit doucement. Elle le connaissait trop bien. Sa vie tenait dans ce thème, partir, recommencer, encore et encore. Depuis qu’il avait quitté le lycée, Chris avait tout essayé, serveur, petits chantiers, vendeur dans un magasin de musique. Aucun boulot ne durait, parce qu’au fond, il n’avait la tête qu’à ça, la guitare, les riffs, les chansons qui trottaient dans sa tête même la nuit.

Ils décidèrent d’aller derrière le café, là où un petit espace servait parfois de terrasse improvisée. Le sol était encore chaud, les cigales harcelaient les arbres, et au loin, la Garonne brillait sous le soleil. Chris prit sa guitare, l’accorda à l’oreille, puis laissa courir ses doigts sur les cordes.

Nadine écouta, ferma les yeux. Les premières notes naissaient, hésitantes, puis prenaient corps, s’enchaînant naturellement:

- Continue - murmura-t-elle.

- J’invente au fil de l’eau, comme d’hab.

- C’est là que t’es le meilleur.

Elle commença à fredonner, d’abord un peu faux, puis cherchant la justesse.

Chris s’arrêta net, leva la tête:

- Ce que tu viens de chanter là, refais le.

- Hein ? J’ai juste improvisé.

- Ouais, ben c’était bon. Refais le.

Elle reprit. Cette fois, les mots prirent forme:

"Sur la route, les rêves ont le goût du sel,

et les nuages glissent sur les regrets…"

Il y eut un silence. Chris la regarda, impressionné:

- Putain, Nadine, c’est la première fois que j’ai des frissons avec une phrase.

- Tu crois que ça peut devenir une chanson?

- Non. Je crois que c’est déjà une chanson.

Elle éclata de rire, soulagée. Puis ils reprirent, ensemble. Lui à la guitare, elle à la voix, même si elle savait qu’elle n’avait pas un timbre de soliste. Mais ce moment avait quelque chose de pur. Ils n’avaient plus besoin de parler, tout passait dans la musique.

La nuit commença à tomber quand le patron passa la tête par la porte:

- Hé, les artistes ! Vous jouez demain soir, hein?

- Ouais - répondit Chris.

- Essaie de venir à l’heure, pour une fois. On a un couple de touristes qui a dit aimer “la musique de cow-boy”. C’est ton moment.

- Merci, chef.

Le patron partit en riant. Nadine rangea ses feuilles et s’appuya contre le mur:

- T’as remarqué ? Chaque fois qu’on joue ici, on se dit que c’est “le début de quelque chose”… et puis rien ne change.

- Faut laisser le temps faire son boulot - répondit Chris - les graines, ça pousse lentement.

- Mouais. Sauf que pendant ce temps-là, on paie pas le loyer avec des graines - rétorqua Nadine.

Il eut un petit sourire gêné. Son porte-monnaie était vide. Il le savait. Elle le savait. C’était un équilibre fragile, la passion d’un côté, la survie de l’autre.

- T’as trouvé un taf? - demanda-t-elle.

- J’ai répondu à deux annonces. Livraison de colis et manutention.

- Et t’as dit quoi quand ils demandent ton expérience ?

- Que j’étais "polyvalent".

- C’est leur mot préféré, ça.

Le ton était léger, mais l’amertume pointait. Nadine le voyait bien. Elle, au moins, avait un emploi stable à l’hôtel municipal. Pas passionnant, mais suffisant pour payer son studio. Elle proposait parfois de l’aider, mais Chris refusait toujours. Par orgueil, peut-être. Ou parce qu’il voulait garder la musique comme son dernier territoire libre.

Le lendemain soir, le bar était plus animé qu'à l'ordinaire. Des touristes hollandais, quelques habitués, des jeunes du coin curieux. Chris installa son ampli d’occasion, vérifia ses pédales d’effet, donna un coup d’accordeur. Nadine observait la scène, prête à lancer les intros, à souffler les paroles s’il en oubliait.

Il commença seul, un morceau de blues un peu rugueux. Les premières notes accrochèrent immédiatement l’attention. Il avait cette manière de jouer, brute, presque instinctive, où chaque corde semblait raconter une histoire vécue. Puis vint la chanson de la veille. Nadine l’introduisit d’une voix claire :

- Celle-ci, elle est née hier, derrière ce bar. Comme quoi, on peut trouver un peu d’Amérique même en Garonne!

Rires dans la salle. Chris attaqua le premier accord. Et la magie opéra.

Le public se tut. Les mots simples, la mélodie sincère, tout sonnait vrai. Nadine accompagnait de chœurs discrets. À la fin, les applaudissements furent francs, inattendus, sincères.

Un vieil homme s’approcha d’eux après le concert:

- Vous avez quelque chose, les jeunes. Ça s’achète pas, ça. Gardez le.

Chris hocha la tête, touché. Ces quelques mots valaient plus qu’un cachet de musicien. En rangeant leurs affaires, Nadine le regarda avec douceur:

- Tu vois? Je te l’avais dit. Ca valait la peine d’y croire.

- Ouais. T’as toujours raison, de toute façon.

- Surtout quand c’est toi qui doutes!

Il répondit par un regard silencieux. Elle ne le savait pas encore, mais ce soir-là, une conviction s’ancrât en lui. Il n’avait peut-être rien d’un prodige, pas de plan de carrière, pas d’agent, mais il savait qu’il était né pour ça. Et qu’il ne lâcherait plus.

Les jours suivants s’étirèrent entre petits boulots et répétitions. Parfois, Nadine passait chez lui le soir, dans son studio exigu où s’entassaient des vinyles, des partitions et des tasses de café froid. Ils composaient jusqu’à tard, souvent sans résultat tangible, mais avec cette énergie tranquille qu’ont ceux qui avancent sans autre boussole que la passion.

Un soir d’orage, alors que la pluie cognait sur les vitres, Chris s’installa à la fenêtre. Nadine grattait des mots dans son carnet.

- T’as jamais pensé à chanter, toi? - demanda t il.

- Oh, je sais chanter juste, mais pas beau - répondit Nadine - Toi, t’as ce truc qui accroche l’oreille.

- Peut-être. Mais sans toi, j’aurais rien à dire.

- Arrête, tu vas me faire pleurer.

- Je suis sérieux.

Elle leva les yeux vers lui. Un éclair zébra le ciel, illuminant la pièce. Pendant un court instant, leurs regards se croisèrent plus longtemps que d’habitude. Quelque chose d’indéfini passa entre eux, fragile, immédiat. Puis elle baissa les yeux, feignant de se replonger dans son texte.

Quelques semaines plus tard, le festival de la Plaine approchait. Un événement local, trois jours de musique en plein air, où se mêlaient rock, folk et chanson française. Nadine insista pour qu’ils déposent leur candidature. Chris hésitait:

- On n’est pas prêts.

- Personne l’est jamais, avant de l’être. Allez, fais le pour moi.

Ils furent acceptés. Petite scène, dimanche après-midi. Un créneau modeste, mais c'était la première fois qu’ils sortiraient du bar pour un vrai public. Nadine prépara minutieusement le set. Chris, nerveux, multipliait les répétitions. Le soir précédant le concert, ils firent une ultime séance dans son salon:

- Si t’as peur, c’est bon signe - dit-elle.

- Ouais… mais si j’me plante, je t’interdis de remettre ça sur le tapis.

- Marché conclu.

Le jour J, le soleil tapait fort. Une centaine de personnes flânaient entre les stands, bières à la main. Chris monta sur scène, tremblant un peu. La guitare lui semblait soudain lourde. Mais dès le premier accord, quelque chose se débloqua. C’était comme s’il entrait dans un autre espace-temps. Le trac s’effaça, remplacé par une énergie pure. Nadine, en arrière-plan, tenait le micro des chœurs et observait son ami.

À la fin du set, les applaudissements retentirent. Ce ne fut pas l’ovation d’un Zénith, mais un vrai moment de communion. Quelqu’un cria, “Encore!”. Chris sourit. Il lança un dernier morceau, violent, beau, instinctif. Il jouait pour eux, pour elle, pour lui-même. Pour cette vie qu’il voulait mériter.

Le soir, de retour dans la voiture de Nadine, le silence régnait. Le paysage défilait, les champs baignés dans une lumière rose:

- Tu réalises ce qu’on vient de faire?- demanda t elle enfin.

- On a joué devant des inconnus, et ils ont pas fui?

- T’as capté leur attention, Chris. Vraiment.

- C’est rien, c’est juste un petit festival de campagne.

- Justement. Faut bien commencer quelque part.

Elle tourna la tête vers lui:

- Et si c’était le début ?

- Du grand rêve ?

- Du vrai chemin.

Il sourit, regarda la route qui ondulait devant eux, puis dit:

- Tout commence toujours avec trois accords et un peu de vérité.

Ce soir-là, dans la lumière tombante d’un été trop chaud, Chris et Nadine ne savaient pas encore ce qui les attendait, les galères, les désillusions, les dettes, les soirs de doute, les rares mais sublimes instants de grâce. Mais ils avaient trouvé ce que tant cherchent en vain, une chanson sincère, et quelqu’un pour la chanter à deux voix.

Et parfois, ça suffit pour croire que tout est possible.

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