Le Serment des Cendres

Tous droits réservés ©

Résumé

Restauratrice de manuscrits le jour, Parisienne ordinaire la nuit, Aurélie Vasseur ne croyait pas à la magie. Jusqu'à ce qu'un grimoire la marque d'un sceau ancien et la propulse dans l'Académie d'Ombre, l'école secrète où l'on forme les sorciers depuis huit siècles sous Paris. Elle y rencontre Lucien d'Ombremont. Brillant. Cruel. Promis à un trône qu'elle a juré de briser. Le sang qui les sépare devrait suffire à les faire s'entretuer. Le serment qui les lie ne le permettra pas. Pour survivre à l'Épreuve des Cendres, ils n'ont qu'un seul choix : s'allier. Pour ne pas se trahir, ils ne devront jamais se toucher. Le problème, c'est qu'Aurélie n'a jamais eu autant envie de désobéir. ★ Enemies-to-lovers ★ Dark academia parisienne ★ Forced proximity ★ Forbidden romance ★ Slow burn → spicy ★ Touch her and you die ★ Morally grey love interest ★ Cliffhanger fin de tome Pour les lectrices de Sarah J. Maas, Rebecca Yarros, Charlotte Bousquet. Tome 1 sur 3 de la trilogie Les Veilleurs de l'Aube.

Genre :
Fantasy
Auteur :
NathanH
Statut :
Terminé
Chapitres :
30
Rating
4.0 1 avis
Classification par âge :
18+

Chapitre 1

J’ai longtemps cru que la magie n’existait que dans les marges des manuscrits. Une enluminure, un dragon dans la lettrine, une reliure qui sentait l’encens et la cendre — c’était le plus loin où je laissais ma vie déborder. Pour le reste, j’avais l’ordre, la lumière des néons LED corrigée à 4500 kelvins, des pinces au manche d’os de mouton, et un calendrier bien tenu.

Je m’appelle Aurélie Vasseur. À vingt-cinq ans, j’ai un master en cours de finition à la Sorbonne, un studio mansardé rue Mouffetard, un père pâtissier qui s’inquiète un peu trop quand je ne réponds pas avant minuit, et une réputation de fille fiable. Le genre de fille à qui on confie un codex du XIIIᵉ siècle pour la nuit.

C’était une nuit d’octobre. Onze heures du soir passées. La salle Labrouste de la Mazarine n’était plus qu’à moi : Madame Genovese, la conservatrice, m’avait laissée avec ses clefs comme on laisse une boutique à un apprenti — avec un soupir et une consigne. « Ne touchez à rien d’autre que votre dossier. »

Mon dossier, c’était un manuscrit non répertorié. Une découverte récente dans les fonds Mazarine, identifiée comme Codex Vasseriana par la note d’archive du XVIIᵉ siècle qui l’accompagnait. Mais le terme Vasseriana ne renvoyait à rien. Aucune lignée, aucune abbaye, aucun atelier d’enluminure connu. C’était un fantôme bibliographique — un objet qui n’aurait pas dû exister dans une bibliothèque sérieuse.

Je l’avais ouvert avec deux pinces et beaucoup de respect. Les pages étaient en peau de veau lustrée, fines comme du papier de soie et plus solides que je n’osais l’espérer. L’encre, dans les premières lignes, gardait son noir profond, presque humide à la lumière. Le rouge des rubrications avait cette teinte de cinabre qu’on ne reproduit plus depuis cinq cents ans. Je m’étais penchée plus près. Mon nez avait failli toucher la page.

C’est là que j’avais senti.

Pas une odeur. Un poids. Comme si la page tirait doucement sur l’air autour de mes mains.

Je m’étais reculée. Mes pinces ne tremblaient pas — l’os de mouton est trop lourd pour vibrer, c’étaient mes doigts. J’ai respiré. J’ai bu une gorgée d’eau froide dans la gourde en métal que je laissais toujours sur le coin du pupitre, à un mètre du manuscrit, jamais plus près. La liste m’est venue toute seule : pression atmosphérique, fatigue, faux contact dans une lampe. Tout ce qui pouvait expliquer la sensation et lui retirer son étrangeté.

Et puis le manuscrit avait changé d’odeur.

Il sentait maintenant la cire chaude. Une cire de bougie qu’on vient d’éteindre, ce souffle gras et résineux qui flotte avant la fumée. Sauf qu’il n’y avait pas de bougie. Il n’y avait pas de feu dans la pièce. Il n’y avait que moi, le pupitre, le silence qui tombe d’un plafond peint trop haut, et un livre qui n’aurait pas dû sentir ce qu’il sentait.

J’ai posé mes pinces. J’ai retiré mes gants en latex parce qu’ils m’empêchaient de sentir la température. J’ai approché la main droite de la première page, à deux centimètres, sans toucher, à la verticale, comme on tend la paume au-dessus d’une plaque.

C’était chaud.

Pas une chaleur d’objet. Une chaleur de peau.

Je ne suis pas du genre à faire un malaise. Je l’ai pourtant sentie monter, cette vague molle dans la nuque, qui dit assieds-toi, ferme les yeux, attends que ça passe. Je me suis assise. J’ai posé les paumes à plat sur le bois du pupitre, à dix centimètres du livre. J’ai compté.

Quand j’ai rouvert les yeux, la page tournée s’était illuminée. Pas allumée — éclairée par en dessous, comme si quelqu’un, sous la peau du codex, avait approché une lampe. Les caractères noirs étaient devenus or sombre. Les lettrines bougeaient. La première ligne, en latin médiéval, je la lisais sans effort :

Anno Domini millesimo ducentesimo quadragesimo septimo, in nocte cinerum, octo familiae sigillaverunt sanguinem suum.

L’an 1247, dans la nuit des cendres, huit familles ont scellé leur sang.

Huit. Pas sept.

Je connais l’histoire des sept Maisons. Tout étudiant en histoire médiévale qui s’intéresse aux marges hermétiques de la chrétienté connaît cette légende — sept lignées d’Europe, héritières des dernières écoles druidiques, signant un pacte au treizième siècle pour ne plus se faire la guerre. Une fable, un trope, une jolie carte mentale. Personne, jamais, n’avait écrit huit.

Personne, sauf ce manuscrit.

J’ai cherché ma respiration. Je l’ai trouvée. J’ai voulu prendre un crayon, noter la phrase, prendre une photo — n’importe quoi qui m’ancre dans le geste professionnel. Mes mains ne m’obéissaient pas tout à fait. Elles étaient revenues sur le pupitre, paumes ouvertes, à dix centimètres du livre. Elles ne voulaient pas s’éloigner.

Et c’est à ce moment-là que la peau de mon poignet droit s’est mise à brûler.

Pas à chauffer. À brûler. Une douleur précise, en arc, comme si on traçait un dessin à l’aiguille rougie sur l’intérieur de mon avant-bras. J’ai retroussé ma manche. J’ai vu la marque apparaître. Une fleur à six pétales, dont les pétales étaient des pointes — un sceau, c’était indiscutablement un sceau, en pourpre, qui s’inscrivait sous ma peau au rythme d’un battement.

J’ai serré les dents pour ne pas crier. La douleur a duré peut-être douze secondes. Quand elle s’est arrêtée, le sceau était là, immobile, fin, vivant. La pourpre était d’une qualité que je n’avais jamais vue — pas un pigment, pas un tatouage, une couleur sous la peau qui semblait respirer.

J’ai dit, à voix haute, parce qu’on parle à voix haute quand le monde se renverse :

— Bon. D’accord. C’est une crise.

Mes oreilles étaient bouchées. Je me les suis débouchées. Je me suis levée. Je suis allée vers la porte de la salle Labrouste, lentement, parce qu’il fallait sortir, appeler Madame Genovese, appeler le SAMU, appeler quelqu’un. La poignée n’a pas tourné.

J’ai tiré. Poussé. La porte ne bougeait pas. Elle n’était pas verrouillée — j’avais la clef. Elle était simplement fermée, au sens où une porte d’image dessinée sur un mur est fermée. J’ai posé le front contre le bois. J’ai fermé les yeux.

— Mademoiselle Vasseur.

La voix venait de derrière moi. Voix d’homme, grave, posée, le genre de voix qu’on a après soixante-dix ans bien employés. J’ai sursauté. Je me suis retournée. Je n’avais pas entendu de pas.

Il était debout entre le pupitre et la deuxième rangée d’étagères, à six mètres de moi. Costume noir trois-pièces, gilet boutonné, fine chaîne d’argent, mains croisées devant lui. Cheveux blancs taillés courts, barbe taillée au rasoir droit. Lunettes rondes en écaille noire. Une élégance d’une autre époque, mais sans pose, comme s’il portait simplement les habits avec lesquels il était à l’aise.

— Comment êtes-vous entré ? ai-je demandé.

— Par où vous allez sortir.

— La porte est bloquée.

— La porte n’est pas bloquée pour vous. Elle est patiente. Elle attend que je vous accompagne.

Il a fait un demi-pas, puis un autre. Lentement. Comme on s’approche d’un animal craintif. J’ai porté la main à mon poignet sans le vouloir. Il a vu le geste. Ses yeux — gris très clair, presque blancs — se sont posés une seconde sur le sceau pourpre, et j’ai vu quelque chose s’y déposer. Pas de la curiosité. Pas de la surprise. Du soulagement.

— Madame Genovese sait-elle que vous êtes ici ? ai-je dit, parce qu’il fallait gagner du temps.

— Madame Genovese est rentrée chez elle à vingt-deux heures. Elle a pensé à vous laisser un sandwich qui se trouve dans son tiroir du bas, à droite. Elle a oublié de mentionner qu’elle ne reviendrait pas avant huit heures du matin. Vous êtes donc seule. Avec moi.

J’ai serré les poings. Le sceau a chauffé sous ma peau, comme s’il répondait à mon adrénaline.

— Je m’appelle Henri-Joseph Brossard, a-t-il dit, en inclinant à peine la tête. Magistère de Lettres anciennes et de Théorie des Sceaux. Vous ne me connaissez pas. Vous ne devriez pas. Mais vous êtes la dernière personne vivante au monde à porter cette marque — pardonnez la solennité — et il y a, sous nos pieds, depuis huit cents ans, un endroit où votre venue est attendue.

J’ai ri. Un seul rire, court, sec, parce que ma gorge ne pouvait pas faire mieux.

— Je suis restauratrice. Je travaille sur un codex. Je crois que je suis en train de faire une crise psychotique.

— Vous êtes restauratrice. Vous travaillez sur un codex. Et vous portez le sceau Vasseur, qui n’a pas brûlé sous une peau humaine depuis 1789.

Il a marqué une pause. Très brève. Il a vu que je ne partirais pas.

— Mademoiselle, a-t-il dit, je ne vais pas vous obliger à me suivre. Je vais vous demander de me laisser vous emmener à un endroit, vous y rester quinze minutes, et vous ramener ici. La porte rouvrira si je vous accompagne. Vous reviendrez, vous fermerez votre dossier, vous rentrerez chez vous, et personne ne vous adressera plus la parole de toute votre vie si c’est ce que vous décidez. Mais venez voir.

— Pourquoi ?

— Parce que vous êtes seule, et qu’à partir de cette nuit, vous allez le rester si vous ne savez pas. Ce que vous appelez crise, ce qui brûle sous votre peau, ce qui attire votre main vers ce livre — ça ne s’arrêtera pas. Ça empirera. Vous casserez des choses. Pas exprès. Vous ferez du mal à votre père, peut-être. Pas exprès non plus. Et personne, en haut, dans votre monde, ne saura quoi vous dire.

Le mot Vasseur dans sa bouche. Le mot père. Les deux ensemble. Quelque chose en moi a basculé d’un cran.

— Je ne suis pas votre dernière de quoi que ce soit, ai-je dit. Mes parents sont normaux. Ma mère travaillait à la BNF. Mon père vend des éclairs au chocolat rue Mouffetard.

— Votre mère, a-t-il dit, doucement, travaillait à la BNF. Et c’était un choix. Comme votre père vend des éclairs. Tous les choix portent quelque chose. Le vôtre, ce soir, c’est de venir voir ou de retourner devant un livre que vous n’arriverez plus à fermer.

Il avait raison sur ce point précis : je n’arrivais plus à fermer le livre. Je l’avais oublié, derrière moi, et je sentais sa chaleur dans mon dos comme on sent un feu allumé dans une autre pièce. Il a vu que j’avais compris.

— Quinze minutes, a-t-il répété. Et un trajet de retour garanti.

— Vous ne pouvez rien me garantir, ai-je dit.

— Non. C’est vrai. Je peux promettre. Et je tiens mes promesses.

Il a tendu la main, la paume vers le haut. Pas pour que je la prenne. Pour me la montrer. Sur sa peau, à la naissance du poignet, au même endroit que mon sceau, une marque pâle s’allumait — un cercle traversé d’un trait. Différente de la mienne. Mais de la même encre. Vivante.

J’ai ramené ma manche sur mon sceau. J’ai pris ma respiration, comme avant un examen oral. Je suis revenue vers le pupitre. J’ai refermé le manuscrit avec précaution, j’ai noté l’heure dans le registre — minuit douze —, j’ai éteint la lampe, j’ai remis mes pinces dans leur étui, parce que je suis une fille fiable et qu’une fille fiable ne laisse pas un codex ouvert même si une alternative à la réalité vient de s’inviter dans sa salle.

— Quinze minutes, ai-je dit.

— Quinze minutes, a-t-il répondu.

Il a fait demi-tour. Il s’est dirigé vers le mur du fond, entre les deux étagères les plus hautes, à un endroit que j’avais traversé cent fois sans rien remarquer. Il a posé la main à plat sur le bois sombre. La main pâle, le sceau pâle, le bois — et le bois s’est creusé, comme si la matière se rappelait qu’elle pouvait être autre chose que de la matière. Une porte est apparue. Petite. Basse. Cintrée.

Je n’ai pas su nommer ce que j’ai ressenti.

Si j’avais su, j’aurais dit que mon corps reconnaissait la porte. Que mon poignet pourpre répondait à l’odeur qui venait de l’autre côté — cire chaude, encens éteint, pierre froide. Que quelque chose en moi, qui n’avait jamais eu de nom, venait de respirer pour la première fois.

J’ai dit, à voix haute, parce qu’on parle à voix haute quand le monde se renverse :

— D’accord.

Et j’ai suivi le Magistère Brossard sous Paris.