Prologue
Elle courait.
Ses pieds nus frappaient la terre froide, ses chevilles se tordaient sur les racines que l’obscurité lui cachait. Derrière elle toujours derrière elle les cris montaient en lames de fond. Des voix de femmes. Des voix qu’elle reconnaissait. Sœurs de sang, sœurs de savoir, liées par des années de transmission sacrée autour des mêmes feux.
Elles brûlaient.
Le bâtiment principal du campement s’était embrasé le premier. Vieux bois sec, paille des couchettes, huiles médicinales rangées en rang d’oignons sur les étagères tout avait pris en quelques souffles. Elle avait senti la chaleur avant même d’ouvrir les yeux, avait roulé hors de sa couche par réflexe, avait couru sans comprendre. Puis elle avait compris. Trop vite. Trop clairement.
Des silhouettes noires se découpaient contre les flammes. Grandes, larges, se mouvant avec la fluidité caractéristique de ceux qui pouvaient être autre chose qu’humains lorsque la lune le voulait bien. Des loups. Mais lesquels impossible à dire. Dans l’obscurité et la fumée, les marques de clan ne se voyaient pas. Cela n’avait peut-être aucune importance.
Elle courut plus vite.
Une branche lui zébra la joue. Elle n’y prit pas garde. Son livre elle avait eu le réflexe de l’emporter, serré contre sa poitrine comme on serre un enfant pesait à présent comme une pierre. Mais elle ne le lâcherait pas. Ces pages contenaient trois générations de savoir condensé, d’observations notées à la lueur des chandelles, de formules testées et retestées jusqu’à l’épuisement. Si elle mourait cette nuit, le livre ne devait pas mourir avec elle.
Elle l’entendit respirer avant de le voir.
Un loup énorme, gris comme la cendre, se matérialisa au sortir d’un buisson à deux pas devant elle. Ses yeux captaient les reflets de l’incendie lointain et les renvoyaient comme deux braises. Calme. Absolument calme. Il n’avait pas couru, lui. Il avait attendu.
Elle s’arrêta. Ses poumons brûlaient presque autant que le campement.
Elle avait soigné de nombraux loups-garous blessés au cours de sa vie. Elle avait posé ses mains sur des corps en transformation, guidé des os qui se reformaient, ralenti des saignements qui auraient tué n’importe quel humain. Elle avait aimé cette vie-là le sentiment d’être utile, reliée à quelque chose de plus grand qu’elle-même.
Elle aurait voulu haïr ce loup. Elle n’y parvint pas.
Il bondit.
On appela cette nuit-là la Première Flamme. Ce fut le début de ce que les survivants nommèrent la Grande Guerre des Lunes Brisées bien qu’à vrai dire, personne ne sût jamais avec certitude quel clan avait frappé en premier.
Tout avait commencé par une rumeur.
La Larme de Selene était apparue.
Personne n’avait jamais vu l’artefact de ses propres yeux. C’était une chose de légende, une relique que les anciens évoquaient à voix basse autour des feux d’hiver. On disait qu’il s’agissait d’un fragment de lune tombé sur les Terres d’Elyndor lors d’une nuit sans étoiles, des siècles avant que les premiers clans ne se forment. On disait que celui qui le possédait détenait un pouvoir sans mesure sur les métamorphoses, sur la force des guerriers, sur la longévité des anciens. On disait bien des choses.
Ce qui était certain, c’est que la légende précisait une condition absolue : la Larme de Selene ne pouvait être activée que par une guérisseuse . Seul le sang de ces femmes, transmis de mère en fille depuis les origines, pouvait éveiller l’artefact.
Lorsque la rumeur courut que la Larme avait été localisée quelque part sur le territoire des Faucons d’Acier, les cinq Grands Clans cessèrent immédiatement de faire semblant de se supporter. Chacun envoya des éclaireurs . Chacun prépara ses guerriers. Chacun commença à regarder ses alliés comme de futurs ennemis.
Puis quelqu’un personne ne revendiqua jamais ouvertement la décision comprit quelque chose de simple et de terrible : il ne servait à rien de posséder la Larme si l’on ne possédait pas aussi la guérisseuse capable de l’activer. Et il était infiniment plus facile de détruire ce que les ennemis possédaient que de se l’approprier soi-même.
La première attaque visant spécifiquement les guérisseuses eut lieu trois semaines après la Première Flamme. Puis une autre. Puis une autre encore. Ce qui était au départ des actes isolés prit rapidement l’allure d’une politique délibérée. Les campements furent encerclés de nuit. Les femmes furent séparées des guerriers qui les protégeaient. Certains clans livrèrent leurs propres guérisseuses pour acheter des alliances. D’autres les utilisèrent comme monnaie d’échange. D’autres encore les exécutèrent simplement.
Le massacre dura sept ans.
À la fin de la guerre qui s’acheva non pas par une victoire mais par un épuisement collectif, un silence qui tomba un matin sur les champs de bataille sans que personne ne l’eût vraiment décidé . la Larme de Sélène n’avait toujours pas été trouvée. Les clans s’accusèrent mutuellement de la dissimuler. Certains y croient encore aujourd’hui.
Ce qu’ils avaient obtenu en échange de sept ans de massacres : des terres dévastées, des meutes décimées, et un monde où les guérisseuses avaient presque entièrement disparu.
Quatre-vingts ans plus tard, les rares survivantes vivaient cachées, terrées dans des villages humains ou des hameaux perdus au fond des forêts, transmettant leurs savoirs dans le secret et la peur. Les Grands Clans organisaient des tragues impitoyables dès qu’une rumeur circulait. Une guérisseuse capturée devenait un trésor de guerre, gardée jalousement, jamais libre.








