1. Erreur 404: Not found
Océanne
Le vaste salon de la demeure des Conti baignait dans une atmosphère de fin du monde, ou du moins, de fin définitive de ma vie privée. C’était une pièce grandiose, étouffante de richesse, où les boiseries sombres du siècle dernier semblaient absorber la lumière du jour. Entre les valises en cuir pleine fleur armoriées empilées près de la cheminée monumentale et les cartons de livres de programmation informatique empilés de travers sur le parquet ciré, je vérifiais ma liste d’effets personnels pour la dixième fois consécutive. C’était une manie de future codeuse : quand mon environnement devenait chaotique, je me rattachais à des listes à puces logiques.
Ma mère, Hop, ajustait nerveusement un énième manteau de designer dans un sac de voyage géant au logo ostentatoire. Ses gestes étaient trop rapides, saccadés. C’était le grand jour. Mon grand saut vers l’université, mon passeport officiel pour une existence presque normale, loin des armes à feu dissimulées sous les vestes et des sourires crispés des dîners d’affaires du clan. Je savourais déjà cette liberté future, m’imaginant anonyme au milieu de milliers d’étudiants dont la seule préoccupation était de valider leurs crédits ou de savoir à quelle fête ils allaient s’enivrer le vendredi soir. Je voulais être une inconnue. Une simple ligne de code perdue dans la masse.
Malheureusement, chez les Conti, la normalité est une denrée de contrebande qui n’existe tout simplement pas sur le marché légal.
La lourde porte en chêne massif du bureau s’ouvrit, brisant net mes douces illusions d’indépendance. Mon père, Victor Conti, fit son entrée. Son pas était lourd, mesuré, calculé pour asseoir son autorité sans le moindre effort physique. Son costume trois pièces sur mesure ne souffrait d’aucun pli. Son visage affichait un calme de marbre qui, à l’expérience, masquait mal une tension d’acier capable de faire plier n’importe quel chef de gang rival de la côte Est. Je sentis un frisson familier, purement instinctif, me traverser l’échine. Ce regard-là — sombre, impénétrable, focalisé au millimètre — n’annonçait jamais une simple discussion sur mon budget d’étudiante ou sur le prix exorbitant des manuels scolaires.
— Océanne. Hop. Asseyez-vous, s’il vous plaît, dit Victor.
Sa voix était basse, monocorde, dénuée de tout espace de négociation. C’était le ton précis qu’il utilisait pour condamner un traître à l’exil ou pour signer un traité territorial majeur. Ma mère s’exécuta immédiatement, lissant sa jupe d’un geste machinal. Je restai debout, croisai les bras sur ma poitrine, immédiatement soupçonneuse. Mon instinct défensif se mit en branle à la vitesse d’un processeur de dernière génération.
— Papa, si c’est pour me refaire le discours sur la sécurité de mon nouveau condo, je te coupe tout de suite, lançais-je d’un ton que je voulais ferme. Je connais le code du système d’alarme par cœur, j’ai mémorisé le plan des sorties de secours de l’immeuble, et je sais parfaitement manier le taser que tu as glissé en douce dans mon sac à main la semaine dernière. Et surtout, tu as promis. Pas de baby-sitter. Pas de gorille en costume pour me tenir la main entre deux cours d’algorithmes. Tu as donné ta parole, Victor Conti.
Victor s’appuya contre le dossier du canapé en velours capitonné, me fixant avec cette patience tranquille et terrifiante qui caractérise les prédateurs au sommet de la chaîne alimentaire. Il prit le temps de sortir un étui en argent, d’y puiser un cigare qu’il ne prit même pas la peine d’allumer, prolongeant le silence pour alourdir l’atmosphère.
— J’ai promis, en effet, Océanne. Mais les promesses ne tiennent que tant que le monde reste prévisible et stable. Ces dernières quarante-huit heures, nos analystes en cyber-sécurité ont intercepté des communications cryptées sur des réseaux russes hautement sécurisés. La famille Volkov sait.
Le silence tomba d’un coup dans la pièce, dense, étouffant, presque suffocant. Ma mère retint son souffle, suspendant son geste au-dessus d’une valise, avant de venir poser une main protectrice, un peu trop serrée pour être naturelle, sur mon avant-bras. Ses doigts tremblaient légèrement.
— Ils savent quoi ? demandais-je, le cœur s’emballant malgré mes efforts surhumains pour paraître détachée. Je refusais de lui montrer qu’il venait de marquer un point.
— Ils savent que ma fille aînée quitte le domaine familial pour s’installer en ville pour ses études, reprit Victor, ses yeux bleus plantés dans les miens. Ils cherchent activement dans quel quartier tu t’installes. Et le véritable problème, ma chérie, c’est que le penthouse que j’ai acheté pour toi se trouve géographiquement en plein milieu de leur zone d’influence historique et de leur territoire de transit pour leurs marchandises.
— C’est une coïncidence ! lançais-je, tentant de masquer ma panique naissante par un excès d’aplomb. Je ne vais pas abandonner mes études, mon avenir et ma dignité parce que des Russes en costume trois pièces font une crise de paranoïa géographique ! Je refuse de vivre terrée ici comme une prisonnière dans ma propre maison.
— Tu n’abandonneras rien, trancha Victor d’un ton qui n’admettait aucune réplique humaine. Mais tu n’y vivras pas seule. C’est non négociable. Ta sécurité est la priorité du clan, que cela plaise à ton ego de majeure ou non.
Avant que je ne puisse ouvrir la bouche pour hurler au scandale, piétiner le tapis d’Orient et invoquer mes droits constitutionnels, mon père fit un léger signe de tête en direction du couloir. La porte s’ouvrit à nouveau dans un gémissement discret.
Un homme entra dans la pièce.
J’enfonçai mes ongles dans la paume de mes mains pour ne pas laisser échapper un cri de pure frustration, mais les mots se bloquèrent net dans ma gorge. Mon cerveau de future informaticienne afficha instantanément une Erreur 404 : not found - fonction linguistique introuvable. Le système venait de crasher sous le coup d’une surcharge d’informations visuelles. Le sol sembla s’éroder sous mes pieds.
Il s’appelait Josh Patterson. Vingt-sept ans au compteur, selon les fiches confidentielles que j’avais brièvement aperçues la veille sur le bureau de mon père. Il portait un simple t-shirt noir uni et un jean sombre, mais l’étoffe semblait supplier pour sa propre survie face à une carrure athlétique sculptée au millimètre près, sans un gramme de graisse superflue. Grand, doté d’épaules absurdement larges qui réduisaient l’espace vital de la pièce à néant, il dégageait la puissance brute et tranquille d’un fauve au repos. Il avait ce genre de mâchoire carrée et de regard sombre, perçant, qui se posa immédiatement sur moi comme s’il analysait mes lignes de faille.
Une décharge inexplicable, chaude et violente, me traversa l’échine. C’était trop intense, presque agressif pour un premier contact visuel. Une impulsion contradictoire me submergea : j’avais autant envie de lui mettre mon poing dans la figure pour chasser son arrogance tranquille que de m’approcher pour vérifier s’il était réel ou virtuel. Je détestai la réaction immédiate de mon corps à la seconde même où elle se produisit. Pendant trois secondes complètes, je restai totalement sans voix, subjuguée malgré la rage noire qui bouillonnait dans mes veines.
Puis, ma fierté de Conti reprit le dessus. Je clignai des yeux, outrée par ma propre passivité, et le fusillai du regard.
— C’est une blague ?
Ma voix monta d’un octave, un peu trop aiguë à mon goût. Je me raclai discrètement la gorge pour retrouver mon timbre le plus glacial.
— C’est ça ta stratégie de camouflage, Papa ? Tu penses vraiment qu’un bodybuilder d’élite en couverture va m’aider à me fondre dans la masse des geeks en première année d’informatique ? Il va attirer plus de tireurs d’élite sur moi qu’un signal de détresse en plein territoire ennemi. Je refuse. C’est non. Je ne vais pas cohabiter avec l’équivalent humain d’un tank d’exposition.
Josh ne cilla pas d’un millimètre. Il resta immobile, les mains croisées derrière le dos, dans une posture militaire parfaite. Pourtant, ses yeux sombres descendirent lentement, avec une lourdeur provocatrice, le long de ma silhouette. Ils s’arrêtèrent un quart de seconde sur mes lèvres — juste assez pour que je comprenne qu’il scannait mes défenses — avant de remonter ancrer mon regard. Un micro-sourire, presque invisible, flotta au coin de sa bouche. Un défi purement arrogant qui acheva de me faire bouillir le sang.
— Tu peux contester le modèle, Océanne, dit Victor d’un ton d’une sérénité absolue. Tu peux contester la couleur ou les options. Les papiers sont signés. Le doyen de la faculté a reçu une donation anonyme très généreuse ce matin, et le dossier d’étudiant transféré de Josh est parfaitement en règle. Il sera ton colocataire officiel, inscrit dans les mêmes modules d’algorithmes que toi, et il veillera sur toi vingt-quatre heures sur vingt-quatre. La décision est prise.
On ne négociait pas avec Victor Conti. Quand le chef de clan décrétait une mesure de guerre, la démocratie et mes illusions de liberté quittaient la pièce par la fenêtre.
Ma mère jeta un coup d’œil critique à Josh, évaluant le potentiel de destruction de l’individu, puis se tourna vers moi. Un brin d’ironie typique des Saint-Clair adoucit ses traits :
— Bon… Au moins, s’il doit bloquer les balles des Russes, sa carrure bloquera aussi la vue de tous les autres garçons du campus. Ça évitera un ulcère à ton père.
Je croisai le regard de Josh une dernière fois avant de tourner les talons. Ses yeux brillaient d’une lueur d’amusement froid qui me fit comprendre que mon enfer ne faisait que commencer. La cohabitation n’était pas encore effective que je planifiais déjà les pires tortures psychologiques pour faire craquer la doublure d’acier de mon nouveau gardien.








