Les notes brisées
Note de l’auteur
Chers lecteurs, chères lectrices d’Inkitt,
Nous voici au tout début de cette nouvelle aventure littéraire avec Le Dernier Accord. Ce roman pose les bases d’un drame familial intense où la musique, les regrets et les non-dits vont s’entrechoquer sous le ciel sauvage du Canada.
Un grand merci pour votre fidélité.
Stéphane Fortin
Le claquement de la porte moustiquaire de la cuisine résonna comme un coup de feu dans le silence lourd de l’après-midi. À seize ans, Maria possédait cette science bien à elle de transformer chaque geste quotidien en une déclaration de guerre. Elle n’avait pas simplement fermé la porte ; elle avait tenté d’en briser le cadre, d’y laisser l’empreinte physique de sa rage.
— Maria, s’il te plaît, les jumeaux dorment ! lança une voix depuis le salon.
Une voix basse, un peu rauque, qui manquait cruellement de ce timbre autoritaire qui, jadis, faisait obéir toute la maison. C’était la voix de sa mère. Une voix qui, depuis six mois, filtrait à travers les murs comme un reproche permanent.
Maria n’y répondit même pas. Elle jeta son sac à dos en toile noire sur le plancher de bois franc, l’envoi glissant jusqu’au pied du vieux canapé convertible. Elle monta les marches de l’escalier quatre à quatre, ses lourdes bottes de combat martelant chaque marche avec une régularité provocatrice. Arrivée dans sa chambre, elle s’enferma à clé, fit jouer le verrou de cuivre dans un déclic sec et se laissa tomber sur son lit, les yeux fixés sur le plafond constellé d’étoiles phosphorescentes à moitié décollées.
La colère était son unique carburant désormais. Une colère noire, épaisse, qui lui collait à la peau depuis le jour où son père avait franchi le seuil de la maison avec ses valises sous le bras, laissant derrière lui un vide que personne n’arrivait à combler. Pour Maria, l’équation était simple : sa mère avait brisé la famille. Sa mère avait décidé de tout foutre en l’air, et peu importaient les explications d’adultes, les phrases toutes faites sur « l’usure du couple » ou les « chemins qui se séparent ». Tout ce que Maria voyait, c’était le désastre des fins de semaine partagées, les valises des petits à boucler le vendredi soir, et cette nouvelle routine stérile qui lui donnait envie de hurler jusqu’à s’en arracher les cordes vocales.
Dehors, le ciel de la ville était d’un gris de plomb, lourd d’un orage qui refusait d’éclater. Maria attrapa son téléphone portable, ses longs doigts glissant sur l’écran fêlé. Un message s’afficha instantanément.
« On est au parc derrière le centre d’achats. Apporte tes textes. Alex a trouvé de quoi nous faire planer un peu. Bouge tes fesses. »
C’était un message de sa nouvelle bande. Des jeunes plus âgés, rencontrés à la sortie du secondaire, qui traînaient une réputation de désœuvrés et de rebelles. Des types qu’elle n’aurait même pas regardés un an plus tôt. Mais aujourd’hui, leur noirceur entrait en résonance parfaite avec la sienne. Ils ne lui demandaient pas comment elle allait, ils ne lui faisaient pas de grands discours moralisateurs. Ils se contentaient de fumer sur les bancs publics, d’écouter de la musique saturée et de cracher sur le monde entier. C’était exactement ce dont elle avait besoin.
Maria se redressa, attrapa un chandail à capuchon noir trop grand pour elle et s’approcha du grand miroir fixé à l’intérieur de sa garde-robe. Son reflet lui renvoya l’image d’une adolescente aux traits durcis par la rancœur. Ses yeux sombres étaient cernés, ses lèvres serrées dans un pli amer. Elle passa une main nerveuse dans ses cheveux bruns coupés au carré.
Pendant des années, ce visage avait été associé au sourire, à la lumière des projecteurs des spectacles de fin d’année, à cette complicité magique qui l’unissait à sa mère lorsqu’elles chantaient en duo, les mains croisées sur le clavier du piano familial. Elles possédaient toutes les deux cette même voix, ce vibrato rare et puissant capable de faire frissonner une salle entière. La musique était leur langage secret, leur connexion absolue.
Mais depuis le divorce, ce canal était mort. Maria avait refermé le couvercle du piano et refusait de chanter la moindre note. Sonder son âme à travers les mélodies lui semblait une trahison, une concession qu’elle n’était plus prête à faire à celle qui avait tout détruit. Si sa mère avait brisé l’accord parfait de leur existence, alors le silence serait sa punition.
Elle déverrouilla sa porte et redescendit les marches à pas de loup, espérant quitter la maison sans affronter les regards. En passant devant la cuisine, elle se figea.
Sur le piano droit en acajou qui trônait dans le coin de la pièce, une feuille de papier à musique était posée sur le pupitre. Des lignes de notes tracées au crayon de plomb s’y alignaient, interrompues au milieu de la troisième portée. Maria s’approcha, malgré elle, aimantée par cette vision. L’écriture était tremblante, les ratures nombreuses, comme si la main qui avait tenu le crayon avait manqué de force pour achever le mouvement. Les paroles, gribouillées à la hâte sous les notes, disaient : « Quand l’horizon s’efface et que l’écho se perd... »
— Tu t’en vas déjà ?
Maria sursauta. Sa mère, veillant à ne pas faire de bruit, venait d’entrer dans la pièce. Elle portait un grand châle de laine beige malgré la chaleur relative de la maison, ses mains enfoncées dans ses poches. Ses cheveux, autrefois longs et brillants, étaient attachés en un chignon lâche, révélant la pâleur extrême de son cou et la perte de volume de ses joues. Maria, bloquée dans sa bulle de rancœur, n’y vit que la négligence d’une femme qui se laissait aller après une séparation.
— Ouais. Je sors, répondit Maria d’un ton sec, sans croiser son regard.
— Tu as des devoirs pour demain, Maria. Et j’aimerais qu’on soupe tous ensemble ce soir. Ton père vient chercher Fred et Sarah à six heures, mais je voulais qu’on ait un moment avant.
— J’ai pas faim. Et tes soupers de famille reconstituée ou déconstruite, ça me donne la nausée, cracha l’adolescente avec une violence verbale qui fit reculer sa mère d’un pas. Vous avez voulu faire votre vie chacun de votre côté, alors me demande pas de faire semblant que tout va bien.
— Maria, s’il te plaît... Ce n’est pas si simple. Tu ne comprends pas tout.
— Je comprends que tu as chassé papa ! hurla presque Maria, sa voix déraillant sous l’effet de la rage. Je comprends que depuis qu’il est parti, cette baraque ressemble à un cimetière ! Et ta chanson sur le piano, là ? C’est pathétique. Tu n’arrives même plus à aligner trois accords sans trembler. Tu as cassé notre voix, maman. Alors me demande plus de faire de la musique avec toi.
Les mots tombèrent comme des couperets, tranchants, irréparables. Le visage de sa mère se contracta, une expression d’une infinie tristesse — mêlée à une souffrance physique imperceptible pour Maria — traversant ses traits. Ses lèvres tremblèrent, mais aucun son ne sortit de sa gorge.
Un bruit de pas légers interrompit le duel. Fred, le petit garçon de cinq ans, venait de descendre l’escalier en frottant ses yeux ensommeillés, serrant sa peluche contre lui. Sa jumelle, Sarah, le suivait de près, accrochée à la manche de son pyjama à dessins. Les jumeaux regardaient leur grande sœur avec des yeux ronds, terrorisés par l’éclat de voix qui venait de les réveiller.
— Pourquoi tu cries, Maria ? demanda Fred d’une petite voix timide. Maman est fatiguée.
Maria sentit un pincement au cœur en voyant la détresse des petits, mais la fierté et la colère étaient des remparts trop solides. Elle ajusta son sac sur son épaule, contourna son frère et sa sœur sans un mot, et ouvrit la porte d’entrée.
— Je rentre tard, lança-t-elle sans se retourner.
La porte claqua une nouvelle fois, ébranlant les vitrines du vaisselier de l’entrée.
L’air extérieur lui parut un instant plus respirable, mais la brûlure dans sa poitrine ne s’éteignit pas pour autant. Elle marcha d’un pas rapide le long des trottoirs de ciment, ses écouteurs enfoncés dans les oreilles, la musique poussée au maximum pour saturer son esprit et faire taire la petite voix de la culpabilité qui tentait de s’élever.
En arrivant au parc derrière le centre d’achats, elle repéra immédiatement la silhouette d’Alex et des deux autres gars de la bande, assis sur une table de pique-nique en bois taguée. Une bouteille de bière bon marché passait de main en main, et une fumée âcre aux effluves sucrés flottait au-dessus de leurs têtes.
— Ah, voilà notre diva en colère ! s’exclama Alex en la voyant approcher, un sourire en coin étirant ses lèvres fines. Alors, toujours en guerre avec la daronne ?
— Laisse tomber, répondit Maria en se laissant glisser sur le banc de bois à côté de lui. Donne-moi une gorgée.
Alex lui tendit la bouteille, mais ses yeux brillaient d’une lueur calculatrice, celle des prédateurs qui repèrent la faille chez leur proie. Il passa un bras familier autour des épaules de l’adolescente, rapprochant son visage du sien.
— Tu sais, Maria, tu te prends trop la tête avec tes histoires de famille. La vie est trop courte pour la passer à s’engueuler. J’ai un truc pour toi aujourd’hui. Un vrai truc pour décrocher, pour oublier le piano, les jumeaux et tout le reste. Un petit cadeau d’un ami qui te veut du bien.
Il glissa sa main libre dans la poche de son blouson de cuir et en sortit un petit sachet de plastique contenant deux capsules transparentes remplies d’une poudre blanche.
Maria fixa le sachet. Le danger était là, palpable, juste sous ses yeux. Elle savait que ce n’était pas la bonne voie, que ces gens n’étaient pas ses amis, qu’ils l’utilisaient pour combler leur propre vide. Mais au fond de ses gènes, la dissonance était si forte, le besoin de faire taire l’écho des larmes de sa mère si pressant, qu’elle tendit lentement ses doigts vers le sachet de plastique. Elle était sur le point de franchir la ligne, de saboter définitivement sa trajectoire pour punir le monde entier d’avoir brisé son enfance.








