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Entre deux frères

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Résumé

Après avoir partagé un quotidien intense à Montréal auprès d’Ethan et de son ex-mari Stephen, l'équilibre de Catherine bascule. Une urgence imprévue la force à tout quitter pour s'envoler vers la chaleur lourde et étouffante de la Floride, déplaçant le centre de gravité de son univers complexe sur la côte américaine. Prise au piège d'un huis clos psychologique à haut risque sous le soleil de Crystal River, Catherine doit naviguer entre l'intellect tranchant et l'assurance de Stephen, et la passion brute de son frère, Jake, un homme hanté par ses propres démons. Alors les frontières de leur arrangement se brouillent, ses dix ans de vie commune avec Ethan sont mis à rude épreuve. Pour cette femme habituée à mener le jeu, l'heure est venue de tester les limites. Parviendra-t-elle à maintenir l'ordre au milieu de la tempête, ou capitulera-t-elle face aux règles sauvages d'un jeu qu'elle a elle-même contribué à bâtir ?

Genre :
Romance
Auteur :
Cathy Woodwine
Statut :
Terminé
Chapitres :
32
Rating
n/a
Classification par âge :
18+

Chapitre 1

5 mai (23h00) — Montréal

Quelque chose est en train de glisser. Mon cerveau passe ses journées à analyser les blancs entre ses mots, et l’équation ne balance plus.

Aujourd’hui, c’est le 5 mai. Notre anniversaire de mariage. Si nous n’avions pas divorcé, bien sûr. Vingt ans que nous avons scellé notre alliance, Stephen et moi, avant que la vie ne nous sépare, puis nous réunisse à nouveau dans cette structure unique à Montréal avec Ethan. D’ordinaire, cette date est une trêve sacrée, un moment où nos esprits cartésiens célèbrent la force de notre lien historique. Mais ce soir, le silence de la Floride est assourdissant.

Depuis qu’il a été engagé par Boeing comme pilote d’essai et ingénieur informatique pour s’assurer de la mise à jour et de la correction des dysfonctionnements sur les F-35, Stephen est censé revenir à Montréal chaque week-end pour s’occuper de Jacob et Stevie et passer du temps avec nous. C’était la règle, carrée et logique, imposée par son ex-femme et souhaitée par moi. Mais depuis trois semaines, la machine s’est enrayée. Mais depuis avril, Stephen ne rentre plus. Ses messages se résument désormais à des détails sur la pression au travail, ses longues heures passées au bureau, ou des problèmes de termites dans la maison. Quand je l’ai au téléphone, sa voix est blanche, presque sèche. Même aujourd’hui, son souhait d’anniversaire avait la froideur d’un courriel corporatif.

Ici, la routine familière de notre maison avec Ethan me berce, mais elle commence à m’étouffer en sourdine. Le calme d’Ethan, d’ordinaire si rassurant, ne suffit plus à apaiser l’anxiété qui me tord l’estomac. À vrai dire, mon esprit est resté bloqué à Canmore. Je suis revenue de l’Alberta il y a moins d’un mois, et ma peau se rappelle encore de la fureur et de l’intensité brute de mes nuits d’amour avec Jake. Avant mon départ pour l’Ouest, nous en avions discuté ouvertement avec Stephen et Ethan ; la possibilité d’une liaison avec le cadet des Murray avait été posée sur la table, acceptée intellectuellement. Mais la théorie n’a rien à voir avec la réalité. Jake me hante.

Et c’est peut-être pour ça que je panique ce soir. Je connais trop bien Stephen. Je connais son historique, son assurance de pilote qui a besoin de plaire, et ce contrôle absolu qui l’habite. S’il s’emmure là-bas, dans la maison de Jake en Floride, c’est qu’il cache son jeu. Mon propre sentiment de culpabilité face à ce qui s’est passé à Canmore me pousse sans doute à projeter mes propres désirs sur lui : je suis persuadée qu’il y a une autre femme dans sa vie là-bas. Il est en train de se bâtir un autre refuge, et il utilise la distance pour siffler la fin de notre arrangement montréalais. Le jour de notre anniversaire, l’ironie est totale.


14 mai (22h00)

Le mur s’est abattu d’un coup sec. Stephen s’est enfermé dans un silence radio total, absolu, glacial. Pas un appel. Mes textos restent suspendus dans le vide, marqués comme “lus”, sans la moindre réplique.

Ma paranoïa a définitivement pris les commandes. Ce silence ne me surprend pas ; il m’angoisse parce qu’il réactive chaque blessure de notre passé. Je connais sa trajectoire par cœur. Je sais à quel point il a pu être instable, arrogant, et comment il m’a fait souffrir par le passé avec son besoin maladif de plaire et de contrôler. L’équation est trop simple : un homme comme lui, seul dans la chaleur de la Floride, qui ne donne plus de nouvelles du jour au lendemain, est forcément en train de se bâtir un autre refuge pour étouffer notre histoire.

On avait parlé d’aller en juin dans la maison en Espagne qu’il prétend avoir achetée pour moi. À bout de forces, incapable de décoder le vide qui m’étouffe, je lui ai écrit pour lui demander de confirmer les dates de notre voyage. Il a enfin brisé le silence avec une seule ligne, impersonnelle et tranchante :

— “Too busy with work, Catherine. We will have to reschedule that. I am sorry.”

Je tourne en rond dans la maison. Je n’arrive pas à accepter qu’il me raye de sa vie de cette façon. Mes pensées ont bifurqué vers l’Ouest. Vers le seul homme capable de me donner une réponse brute, sans filtres. J’ai attrapé mon téléphone, les paumes légèrement moites, et j’ai composé son numéro.

J’ai appelé Jake.


15 mai (08h30)

Jake n’en sait pas plus. Mais il était heureux de m’avoir en ligne. Au son de sa voix, je l’imaginais parfaitement : la tête renversée sur le dossier de son sofa, interrompu au milieu d’une lecture, le ton calme, traînant et détendu. Il m’a d’abord parlé du Yukon, du fait qu’il s’était déjà fait des amis et qu’il était sorti prendre un verre. Il dégageait une paix tranquille. Un nœud s’est serré dans ma gorge, suivi par l’envie folle de tout plaquer pour me retrouver là-bas, avec lui.

Puis j’ai ramené la conversation sur son frère. Il m’a écoutée en silence avant de lâcher :

— “Don’t know what’s goin’ on with ’im, Cat. Probably just swamped at work.”

— “You know him, Jake… There is another woman, right?” Ma voix s’est brisée sur le dernier mot.

Je sais pertinemment que Stephen et Jake se parlent pratiquement tous les deux jours. Il était impossible que le canal soit coupé entre eux, mais la réplique laconique de Jake m’a prise de court :

— “Don’t know. Ain’t talked to ’im in a while.”

J’ai raccroché, l’estomac noué, encore plus certaine que mon hypothèse était la bonne. Ethan est entré à ce moment dans la chambre pour venir se coucher à mes côtés. Je voyais dans ses yeux bruns noisettes qu’il avait décodé mon anxiété.

— « Ça va ? » a-t-il demandé doucement.

— « Non. Stephen. Il a annulé l’Espagne. Il dit qu’il est trop occupé avec le travail. »

Ethan a simplement haussé les épaules avec son flegme habituel : — « Bah, ça se peut… T’en fais pas, on part en vacances en juillet. Ça va être cool. »

Il a esquissé un sourire rassurant, mais la formule n’a pas fonctionné sur moi. Le réel problème n’était pas l’Espagne, c’était la sensation nette que Stephen était en train de se détacher de moi. C’est à cet instant que mon cellulaire a vibré. Un message de Jake : — “Stephen is pissed because you spent four days in the mountains with your friend instead of goin’ to see ’im in Florida. He’ll get over it. Just give ’im space.”

Jake venait de l’appeler. Tout s’emboîtait enfin. Je suis revenue avant-hier de mon excursion de quatre jours en montagne avec un ami de longue date. J’avais eu besoin de faire le vide et prendre du bon temps puisque Stephen n’avait pas donné signe de vie. J’avais fait d’autre plan c’est tout. Mais l’atterrissage est brutal. Stephen l’a appris et il m’en veut de ne pas avoir pris les devants et proposer d’aller le rejoindre.

J’ai tapé une réponse rapide :

— “Okay, thanks Jake.”

J’ai éteint l’écran et je me suis blottie dans le dos d’Ethan. Il a attrapé ma main pour déposer un baiser sur mes doigts. Épuisée, je me suis laissée glisser dans le sommeil, rongée par un sentiment de duplicité que je commence à peine à mesurer.


21 mai (02h00)

Je n’avais toujours pas la moindre nouvelle de Stephen ce soir. J’ai pourtant respecté la consigne de Jake, je lui ai laissé de l’espace. Mais apparemment, cela n’a rien changé. Son ego doit être blessé à mort, et je n’en peux plus.

J’en pouvais plus d’être enchaînée à mon téléphone, suspendue à des réponses qui ne viennent pas. C’était un calvaire qui me tue à petit feu, alors j’ai décidé de reprendre les rênes de ma vie, de casser le fil avant qu’il ne le fasse. C’est un vieux réflexe de défense chez moi, une fuite automatique que j’aurais dû désapprendre depuis Jake, mais ma patience a rompu.

Je lui ai envoyé un texto, court, sec, sans appel :

— “Okay, I am done with it, Stephen. I am giving you back your freedom. You can continue whatever you started with this other woman.”

Il a répondu presque instantanément. Moins de deux minutes après l’envoi de ma sentence, l’écran s’est allumé, projetant sa ligne de défense, brute, glaciale et d’une concision chirurgicale :

— “There will be no other women. I already told you. But if you are done with me. Okay, I get it.”

Mon sang a fait un tour complet dans mes veines. C’est du Stephen tout craché. Pas de justifications, pas de supplications, juste cette façon impériale de retourner la culpabilité contre moi. Il ne nie rien avec des phrases élaborées, il pose son veto : il n’y aura pas d’autre femme. Mais au lieu de chercher à me retenir, son orgueil de pilote reprend les commandes. Il prend acte de ma rupture, claque la porte et me laisse seule avec le vertige de mon impulsion.

Je suis restée fixée sur ces mots, le cœur battant à tout rompre. La rupture est consommée, actée noir sur blanc, mais au lieu du soulagement espéré, je me sentais complètement vidée. J’en tremble. Je suis seule dans la grande maison de Montréal, et les murs semblent se rapprocher. Ethan est encore en déplacement pour son travail, et ce silence intérieur est devenu un étau.

Qu’est-ce que j’ai fait... Mon réflexe de fuite habituel vient de tout faire sauter, et la déflagration m’a laissée sur le carreau. À minuit, incapable de respirer, j’ai décidé de piler sur mon orgueil. J’ai ravalé ma fierté et j’ai essayé de l’appeler.

Pas de réponse. Évidemment. La tonalité a tourné dans le vide avant de basculer sur sa boîte vocale. En agissant sous le coup de l’impulsion, je n’ai fait que renforcer sa frustration et valider sa décision de s’emmurer. J’ai donné à son ego d’Irlandais blessé l’excuse parfaite pour ne plus jamais me rappeler.


25 mai (18h00)

Cela fait cinq jours que je fonctionne sur le pilote automatique. Ethan revient ce soir, enfin. J’ai passé les dernières quatre-vingt-seize heures terrassée par le vide, mes doigts tremblant au-dessus du numéro de Jake sans oser appeler. C’était trop injuste; maintenant que Stephen me jetait, j’allais courir me faire consoler dans les bras du cadet? J’avais encore sa dernière gifle verbale au fond de la gorge :

“Can’t believe I’m givin’ you couple advice with my brother…”

En sortant du bureau, mon cerveau a capitulé. J’ai balancé un texto à Stephen, uniquement guidée par ma curiosité maladive pour le faire réagir :

—“If I’ve got it all wrong about the other woman, then what the hell is your problem with me?”

J’entrais à peine dans un wagon de métro lorsque l’écran s’est allumé :

— “I am not ready to talk about it.”

Not. Ready. To. Talk. About. It. Mon sang a figé. L’équation cachait bien une variable invisible. J’ai renvoyé un ordre immédiat : « Call me. » Rien. Le vide, à nouveau.

Arrivée à la maison, l’air était irrespirable. À bout de forces, j’ai balayé mes scrupules et j’ai appelé Jake. Il a décroché à la première tonalité. Solide, silencieux, il a encaissé mes sanglots et le désastre de mes impulsions. Quand j’ai manqué d’air, sa voix de marbre a tranché : “I’ll check on ’im, Cat. Stand by.” Il a raccroché.

Trente minutes plus tard, Ethan a franchi la porte d’entrée. Ses clés ont résonné sur la console du vestibule. Je suis allée à sa rencontre dans le salon, le pas lourd. Il a déposé son sac de voyage, ses yeux noisettes scannant immédiatement ma pâleur et mes traits tirés. Il a posé ses mains sur mes épaules, son calme d’ingénieur agissant comme un bouclier habituel.

— « Ça va, Cat? Qu’est-ce qui se passe? »

C’est à cet instant précis, alors que mes paumes étaient encore appuyées contre le torse d’Ethan, que mon cellulaire a vibré. Un texte de Stephen. Un coup de poing d’une violence inouïe qui m’a atteinte en plein plexus :

— “The truth is that I am sick. It’s cancer. I don’t want to talk about it.”

J’ai arrêté de respirer. L’écran rétroéclairé est resté braqué entre Ethan et moi. Trois semaines de paranoïa, de doutes et de accusations d’infidélité venaient de s’effondrer d’un coup sec. Stephen ne se bâtissait pas un autre refuge en Floride. Et moi, je venais de le harceler en utilisant son propre frère pour le forcer à avouer, sous les yeux du seul homme qui essayait de me protéger à Montréal. La honte m’a brûlé la gorge.


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