Chapitre 1
10 octobre (20h00) – Montréal
Ethan est parti en Afrique depuis des semaines déjà. La maison est trop grande, trop silencieuse. Pour tromper l’attente et essayer de comprendre le chaos de mes pensées, j’ai décidé de commencer à écrire ce journal. Quand je regarde où j’en suis aujourd’hui, je me demande encore comment tout a commencé...
J’avais vingt-quatre ans, le cœur plein d’illusions, quand Stephen est entré dans ma vie comme une bourrasque. Il avait ce regard bleu acier, ce sourire désarmant et cette assurance folle qui donnait l’impression qu’il contrôlait déjà la fin de notre histoire. Il prétendait en avoir vingt-neuf, mais il en avait trente-quatre. Ce premier mensonge aurait dû m’alerter, mais j’étais trop occupée à tomber amoureuse.
Et puis, un jour, il m’a demandé en mariage.
C’était à l’aéroport d’Atlanta, en plein cœur du tumulte des départs, entre le brouhaha des annonces de vols et le vrombissement lointain des moteurs. Impeccable dans son uniforme de pilote, il m’a prise fermement par la main pour me conduire devant ses collègues, juste à côté de la porte d’embarquement. Là, sans prévenir, il s’est mis à genoux.
À cette époque, aucun téléphone ne filmait la scène. Juste nous deux, sous les regards curieux des passagers en transit. La bague qu’il a sortie de l’écrin était énorme, scintillante, presque indécente à force d’éclat. Il m’a regardée avec ce mélange de tendresse et de théâtralité qu’il maîtrisait à la perfection :
— “Cat, I want to keep doing crazy things with you. I want you next to me, in every airport, every city, every storm. Will you marry me?”
Sa voix de commandant portait loin. Ses collègues se sont mis à applaudir. Prise dans le vertige absolu du moment, complètement aveuglée par l’illusion, j’ai dit oui. Je ne savais pas encore que cette scène grandiose serait le premier acte d’une emprise qui ne m’extirperait jamais de ses filets.
Nous nous sommes mariés en Géorgie, sous une chaleur lourde. J’ai tout quitté, laissant Montréal derrière moi pour m’installer à Atlanta. Mais Stephen volait haut, loin et tout le temps. Son absence est rapidement devenue une constante, une ombre pesante sur les pièces vides de notre quotidien. Il partait pour des semaines, revenant avec des récits de ciel infini, comme s’il habitait une planète parallèle. Moi, je restais clouée au sol, rongée par le manque. Sans permis de travail américain, je n’avais pas d’amis, pas de repères, pas d’existence propre.
Pourtant, lorsqu’il rentrait enfin, le reste du monde s’arrêtait. Il déposait sa lourde valise dans l’entrée, m’attrapait par la taille et m’emmenait dans la chambre avec une urgence brute. Sa peau sentait encore le cockpit, le vieux cuir et le ciel froid des hautes altitudes. Nos corps se réemboîtaient dans une géométrie parfaite, faite de gestes précis et de caresses brûlantes. C’était physique, animal. Et je m’accrochais à cette intensité comme à la preuve irréfutable de son amour.
Mais le soufflet retombait aussi vite. La porte se refermait, et le gouffre de la solitude se rouvrait.
À bout de forces, j’ai fini par fuir à Montréal, espérant respirer. C’était mal le connaître. Stephen a toujours eu ce talent pour se rendre indispensable au moment où on veut le quitter, et il m’a suivie au Québec. Il volait toujours sur ses lignes, s’absentant de longues semaines, mais heureusement, j’étais ici, entourée de ma famille. Plus tard, il a officiellement intégré CAE comme instructeur de vol. Une transition parfaite pour lui : il aimait enseigner, transmettre, mais surtout garder le contrôle sur ses élèves comme sur sa vie. C’est d’ailleurs par le biais de cette nouvelle carrière que notre destin a de nouveau basculé : CAE l’a envoyé en détachement pour une année complète dans leur centre de formation au Mexique.
Nous avons vécu cette année charnière moi à Cancun et lui à Mexico du lundi au vendredi. Une parenthèse dorée superficiellement, mais sournoisement entrecoupée de non-dits et de reproches jamais formulés. Avec le recul, je sais que mon intuition m’envoyait des signaux d’alarme. Je sentais la tension de Stephen dans notre lit chaque vendredi soir, son anxiété à fleur de peau face à son nouveau travail et la pression monumentale qu’il subissait. Mais j’ai choisi de regarder ailleurs. J’étais tellement dans mon élément, tellement grisée par ma vie d’instructeur de plongée que je mettais ses silences et ses raideurs sur le dos du stress corporatif. Je gardais l’illusion que chaque vendredi, quand il revenait dans notre condo des Caraïbes, notre passion brute et les vagues suffiraient à nous reconstruire.
Mais le retour à Montréal a été d’une brutalité sans nom. Le voile s’est déchiré, et ce que je refusais de voir au Mexique m’a frappée de plein fouet ; je savais qu’il me trompait, mais Stephen a fini par franchir une ligne rouge que je n’aurais jamais crue possible : il a laissé sa maîtresse tomber enceinte. Il m’a annoncé les faits et réclamé le divorce le visage totalement impassible, armé de cette froideur glaciale qu’il tentait de cacher derrière son masque noble : — “It’s the right thing to do.”
Mon grand rêve s’est brisé.
Pour sauver mon amour-propre, j’ai fui le plus loin possible, au Belize, puis au Honduras, me réfugiant dans l’océan pour enseigner la plongée sous-marine. Je cherchais juste un endroit pour respirer sans étouffer.
Et puis, au milieu de mon naufrage, j’ai reçu un appel de Jake, le frère cadet de Stephen.
Je l’avais rencontré le jour de notre mariage en Géorgie, et il m’avait troublée dès le premier regard. Jake et Stephen avaient toujours eu une relation très proche et, au fil de mes sept ans de mariage, nos chemins s’étaient recroisés à plusieurs reprises. Il était silencieux, mystérieux, possédant les mêmes yeux bleu-gris que Stephen, mais avec une présence radicalement différente, beaucoup plus brute. Ancien Navy SEAL, pilote d’hélicoptère de combat, il vivait désormais isolé en Floride, au bord d’un bayou sauvage qu’il appelait fièrement “The Beach”. Quand il m’a invitée à venir me poser chez lui, j’ai dit oui sans hésiter. Il avait toujours été écrit en filigrane dans un coin de ma tête.
Nous avons passé les premiers jours à nous parler et partager des activités. Il gardait une distance respectueuse et attendait que je vienne vers lui. Puis une nuit, nos corps se sont unis dans une lenteur presque sacrée, d’une douceur absolue. Le lendemain, alors qu’il était déjà parti courir sur la plage, je flottais encore dans ses draps, balançant entre un apaisement total et le vertige d’un grand déséquilibre.
Nous avons vécu des jours suspendus, des nuits pleines de tendresse et de passion. Puis, la parenthèse s’est refermée et je suis rentrée à Montréal, le cœur en miettes. Mon divorce était finalisé ; Stephen s’était remarié avec cette autre Catherine. Pour me raccrocher à une routine, je suis retournée à mon poste à Santé Canada et, malgré la distance, Jake et moi avons continué de nous voir entre ses contrats sur les plateformes pétrolières.
Il a débarqué un jour au volant de son vieux Land Rover à mon condo à Saint-Lambert. Dès que mes yeux ont croisé les siens, j’ai su que je l’aimais éperdument. Nous sommes partis pour la Jordanie. Là-bas j’ai découvert, au milieu de la chaleur du désert, qu’il parlait parfaitement arabe, et cette facette secrète me fascinait. Mais la nuit, le masque tombait. Jake se réveillait en sursaut, me serrait contre lui à m’en briser les côtes, et parlait tout seul dans cette langue étrangère. Le jour, il gardait ses démons d’Afghanistan en sourdine, mais l’obscurité finissait toujours par les libérer. Malgré tout, dans ses bras, je me sentais en sécurité, persuadée qu’il tiendrait bon pour nous deux.
Je le voyais comme un héros, un homme qui avait traversé l’enfer et savait encore offrir le calme. Avec mon hypersensibilité, je voulais apprivoiser son silence et aimer jusqu’à ses démons.
Mais la vie n’est jamais simple.
Stephen n’avait jamais vraiment disparu. Jake et moi lui cachions notre relation, nous réfugiant derrière ce confort fragile tant que personne ne posait de questions. Mais Stephen possédait un flair animal pour savoir quand j’avais un autre homme dans ma vie. Un jour, il est passé chez moi à l’improviste. Quand je lui ai ouvert la porte, il a posé son regard de pilote sur l’entrée… et il a vu.
Les bottes militaires et le vieux sac de toile kaki de Jake.
Stephen n’a pas dit un mot. Dans ses yeux bleus, il n’y avait que cette lueur glaciale, ce mélange de blessure d’orgueil et de contrôle absolu et il a fait demi-tour. Quelques jours plus tard, il m’a confrontée avec ce calme tranchant :
— “So it’s Jake, huh?”
Je n’ai pas eu la force de nier. Il s’est mis à rire, d’un rire court et vide :
— “Figures. He always wanted what I had. He’ll never be able to give you what you deserve.”
Ce n’était pas de la jalousie amoureuse, c’était du pur mépris. Il ne supportait pas l’idée que son cadet puisse un jour être à sa hauteur. Pour lui, je n’étais pas un choix, j’étais un territoire à défendre.
Chaque fois que Jake planifiait de monter à Montréal, Stephen débarquait chez moi la veille. Il me faisait l’amour avec une rage sourde, pour marquer sa propriété et effacer la moindre trace cellulaire de son frère. Et moi, dans mes moments de détresse, je me perdais à nouveau dans ses bras familiers, cruellement partagée entre un besoin viscéral de tendresse et la certitude de ne servir que de nourriture à son ego.
Après trois ans d’une relation instable, Jake m’a annoncé qu’il partait s’installer en France pour un contrat de pilotage en haute montagne. En une seconde, j’ai compris qu’il ne voulait pas d’une vraie vie de couple avec moi. En colère et humiliée, j’ai bouclé une valise et je suis partie me réfugier chez mon oncle à Barcelone, sans lui laisser un mot.








