La Course Contre la Montre
LE JOUR OU LE TRAIN
EST PARTI SANS MOI
ACTE 1
La course contre la montre
À l’éclat discret et glacial de sa montre en or blanc répondait, dans un contraste parfait, sa mallette. Cet objet n’était pas un simple accessoire, mais un chef-d’œuvre d’effacement volontaire : un modèle unique façonné dans un cuir de veau pleine fleur d’un noir d’encre mat, si dense qu’il semblait absorber la lumière de la pièce plutôt que la refléter. Au toucher, la peau révélait une sensualité insoupçonnée, à la fois ferme, veloutée et d’une souplesse organique, stigmate d’un tannage végétal d’exception.
Commandée des mois à l’avance et réalisée sur mesure par un maître artisan maroquinier de la rue Saint-Honoré, cette pièce exclusive ne souffrait aucun compromis, aucune approximation. Chaque étape de sa création relevait de l’obsession. Ses coutures, exécutées entièrement à la main au point de sellier traditionnel, utilisaient un fil de lin poissé d’une régularité millimétrique, dont la tension égale trahissait la mémoire d’un geste répété des milliers de fois. Les tranches du cuir, lissées à chaud et teintées à la cire d’abeille noire, fusionnaient les épaisseurs en une seule ligne invisible. Ses angles droits, d’une géométrie absolue, dessinaient une silhouette architecturale d’une sobriété presque intimidante. Même le fermoir en laiton brossé, dissimulé sous un rabat, s’effaçait dans cette quête de l’épuré, n’émettant qu’un déclic sourd, métallique et précis, qui scellait l’autorité de son propriétaire.
Le fermoir à combinaison en laiton brossé, gravé de ses initiales, cliquait avec le même bruit sec et métallique que le balancier de son chronographe suisse. À l’intérieur, chaque dossier, chaque stylo à plume et chaque compartiment en nubuck gris avait sa place assignée, verrouillée, immuable.
Cette mallette n’était pas un simple accessoire ; elle était le coffre-fort de son ambition, l’extension matérielle de son besoin maladif de compartimenter le monde pour mieux le dompter. Pour lui, le chaos extérieur représentait une menace permanente, une anomalie qu’il fallait à tout prix réduire au silence. L’agencement intérieur de cet objet répondait à cette obsession de l’ordre absolu. Chaque document, chaque dossier, chaque stylo y trouvait une alvéole dédiée, découpée sur mesure, où rien ne pouvait glisser, se froisser ou se mélanger.
Dans cette architecture de cuir et de soie sombre, le hasard n’avait pas sa place. Ouvrir cette mallette revenait à déployer la cartographie de ses plans à venir : une succession de cloisons étanches et de compartiments secrets qui reflétaient exactement la structure de son esprit. Il y rangeait sa vie, ses secrets et ses stratégies de la même manière qu’il gérait ses relations humaines : en les isolant les uns des autres pour éviter toute interférence. Dominer ses dossiers dans cet espace confiné et géométrique lui donnait l’illusion grisante de pouvoir, par extension, gouverner le reste des hommes. C’était son arme invisible, un bastion de rationalité froide qu’il serrait contre lui comme un bouclier avant d’affronter le désordre du monde.
Il s’engouffra dans le hall principal de la gare comme une torpille fend la mer, sa mallette de cuir noir serrée contre son flanc droit. Ses souliers de cuir ciré claquaient lourdement sur le marbre usé par des décennies de pas anonymes. Autour de lui, la foule n’était qu’un obstacle mouvant, une masse informe de visages flous qu’il fallait fendre à tout prix.
— Pardon ! Laissez passer ! Poussez-vous, s’il vous plaît ! déclama-t-il d’une voix haute, teintée d’une arrogance née de l’urgence.
Il bouscula l’épaule d’un homme en costume gris qui manqua de perdre l’équilibre.
— Eh ! Regardez devant vous, connard ! Vous n’êtes pas tout seul ! hurla le voyageur en pivotant sur lui-même.
Gabriel ne prit même pas la peine de se retourner. Son esprit était déjà ailleurs, projeté deux heures plus tard, dans la salle de conférence stérile d’une multinationale. C’est à ce moment que son téléphone se mit à vibrer contre sa cuisse, une secousse frénétique qui brisa sa concentration. Il extirpa l’appareil de sa poche de costume d’un geste sec et l’approcha de son oreille sans ralentir sa cadence.
— Allô ? Sophie, je ne peux pas parler. Je suis en plein sprint au milieu du hall central.
— Gabriel ! Dieu merci tu décroches ! La voix de sa collaboratrice traversa le haut-parleur, aiguë, saturée par le stress et les bruits de fond de leur bureau parisien. Où est-ce que tu en es ? Dis-moi que tu es installé dans le train.
— Je passe les portillons de sécurité dans dix secondes, mentit-il pour calmer le jeu, tout en contournant un groupe de touristes agglutinés autour de leurs valises.
— Tu te rends compte que tu as trois minutes de retard sur l’horaire de sécurité qu’on avait fixé ? reprit-elle, la voix tremblante. Si tu rates ce convoi, tu rates le rendez-vous de seize heures. Et si tu n’es pas physique dans cette pièce, le fonds d’investissement se retire. La fusion s’effondre, Gabriel. Six mois de négociation, des milliers d’heures de boulot… tout part à la poubelle.
— Je connais les enjeux, Sophie, coupa-t-il, les dents serrées, le souffle de plus en plus court. Je n’ai pas besoin que tu me rappelles mon propre business plan.
— Le PDG est passé dans mon bureau il y a cinq minutes, insista-t-elle, ignorant sa remarque. Il a été très clair. Si les signatures ne sont pas apposées sur le contrat avant ce soir, on est tous les deux sur le carreau. Il cherchera un fusible, Gabriel. Et ce fusible, ce sera toi.
— Je ne raterai pas ce train, d’accord ? répéta-t-il, une pointe de colère perçant sous son assurance habituelle. J’ai toujours tout contrôlé dans ma vie. Ma carrière, mes équipes, mon temps. Ce n’est pas aujourd’hui qu’un pauvre horaire de la SNCF va me dicter ma conduite. Je t’appelle depuis la voiture 4 dès que je suis assis. Prépare les annexes budgétaires sur le cloud.
Il coupa la communication d’un coup de pouce rageur sans attendre sa réponse. Devant lui, l’immense panneau d’affichage mécanique géant claquait dans un bruit de cartes à jouer qu’on mélange, changeant les destinations en temps réel. Ses yeux balayèrent les lignes de pixels lumineux à la recherche de sa bouée de sauvetage.
Départ 14h47. Train 8402. Voie L.
Gabriel abattit son bras d’un geste sec, brisant l’alignement parfait de sa manchette en lin blanc pour exposer le cadran. Ses yeux se posèrent sur sa montre. Le reflet agressif des néons de la gare frappa le verre de saphir inrayable, révélant la dureté de la sentence. La trotteuse en or blanc entamait son ultime révolution avec une régularité presque insultante. Il restait exactement quarante-cinq secondes avant le signal de départ. Quarante-cinq secondes avant que le mécanisme pneumatique de la portière ne se verrouille définitivement, emportant avec lui le contrat de fusion qui devait couronner sa carrière. Pour un homme qui avait érigé la gestion du temps en science exacte et en religion personnelle, ces quarante-cinq dernières impulsions électriques équivalaient à un gouffre. Chaque micro-oscillation du balancier résonnait dans ses tempes comme un verdict implacable, une seconde de perdue qu’aucun million d’euros ne pourrait jamais lui racheter.
Sous le tissu tendu et coûteux de son pantalon de costume, la douleur se rappela à lui avec une violence nouvelle. Ses jambes, bien que douloureuses sous l’effort inaccoutumé d’un sprint en milieu urbain, protestèrent. Ses muscles, atrophiés par des années de sédentarité dorée partagées entre le cuir de sa berline et les fauteuils ergonomiques des conseils d’administration, brûlaient. Une vague d’acide lactique paralysait ses cuisses, tandis que chaque impact brutal de ses souliers vernis sur le goudron transmettait une onde de choc glaciale à ses genoux et jusqu’à ses vertèbres. Son cœur, qu’il croyait entraîné par ses quelques séances hebdomadaires de squash, boxait sauvagement contre ses côtes, lui coupant la parole avant même qu’il ne puisse formuler une excuse.
Pourtant, Gabriel refusa de céder à la faillibilité de sa propre chair. Pour un esprit comme le sien, le corps n’était qu’une machine biologique, un vecteur matériel soumis à des lois de rendement qu’il appartenait à l’esprit d’optimiser. C’était une simple question de discipline, un calcul mathématique pur et froid où l’échec n’avait pas sa place. Si la machine manquait d’énergie, il suffisait d’augmenter la pression de la volonté.
Ignorant la morsure sauvage de l’air froid qui lui déchirait les bronches à chaque inspiration et la révolte ouverte de ses tendons qui menaçaient de rompre à chaque foulée sur l’asphalte gelé, il serra les dents. Une ligne de douleur blanche lui traversa le genou, mais il la balaya d’un revers de conscience. Il accéléra le rythme. Sa volonté, coulée dans le même moule inflexible que son ambition professionnelle, prit le pas sur la fatigue physique, la réduisant à un simple bruit de fond insignifiant. Il n’y avait plus de place pour la pitié envers lui-même.
Il projeta sa silhouette en avant, le buste penché pour fendre le vent, sa mallette de cuir noir balançant au bout de son bras comme un contrepoids frénétique, un pendule de métronome marquant la cadence de sa fureur. Ce bloc de veau pleine fleur, lourd de ses secrets et de ses plans de conquête, semblait dicter le tempo de sa course. L’impact de ses chaussures de cuir contre le sol résonnait comme un décompte militaire dans le silence de la rue. Dans son esprit, la réalité biologique s’était effacée : il n’était pas un homme en train de s’effondrer sous l’effort, un cadre ridicule courant après le temps ; il était le maître du cadran, une entité purement cérébrale bien décidée à soumettre les dernières miettes de ce compte à rebours à sa seule détermination. Les aiguilles de sa montre pouvaient bien tourner, sa montre en or blanc n’était pas son maître, elle était le témoin de sa victoire sur le temps.








