Chapitre 1 - L’inaccessible réalité
Le réveil fut un naufrage. La douleur ne revint pas par vagues, elle m’envahit comme une crue subite, transformant chaque nerf de mon corps en un fil barbelé porté à blanc. Mon épaule gauche n’était plus qu’un brasier, mon poignet une agonie sourde, et mon visage... mon visage semblait avoir été labouré par un soc de charrue. Je voulus hurler, mais ma gorge n’était qu’un puits de cendres sèches.
Puis, le chaos de la souffrance recula. Une sensation incongrue, presque onirique, s’insinua sous ma peau. Une odeur. Celle du parchemin ancien, de la poussière de bibliothèque et d’un froid d’hiver éternel. Un froid qui ne brûlait pas, mais qui apaisait l’incendie de ma fièvre.
Je sentis des bras se resserrer autour de moi. Une emprise ferme, possessive, d’une force que je connaissais trop bien. Je n’étais pas allongée sur la terre battue, mais assise sur quelque chose qui bougeait au rythme d’une respiration. J’étais nichée contre un torse solide, les jambes de mon sauveur berçant mon corps et mon esprit brisé.
Je luttai contre le poids de mes paupières. Mon œil droit, l’unique survivant de ce carnage, papillonna péniblement. La douce lumière des étoiles dans le ciel me parut agressive, mais elle se tamisa vite derrière une silhouette familière. Je levai les yeux, millimètre par millimètre, redécouvrant ces traits que mon esprit avait déjà commencé à transformer en souvenir. La ligne droite de son nez, la finesse de ses pommettes, la pâleur de sa peau, l’éclat tourmenté de son regard bleuté. James.
Je voulus lever la main vers sa joue, plonger mes doigts dans ses cheveux fins, caresser cette mâchoire crispée pour m’assurer qu’il ne s’évaporerait pas comme la fumée d’Onyxion, mais mon corps m’opposa un refus catégorique. J’étais une poupée de cire, prisonnière d’une enveloppe de douleur qui m’interdisait le moindre geste.
Il baissa délicatement les yeux vers moi. Son regard était un champ de bataille où se livraient une tendresse infinie, une inquiétude dévorante et un soulagement si puissant qu’il m’en donna le vertige.
« Je suis encore en train d’halluciner, » murmurai-je, ma voix n’étant plus qu’un souffle écorché. « Tu n’es pas vraiment là, n’est-ce pas ? »
Un pli amer se dessina au coin de ses lèvres, mais James ne s’évapora pas. Au contraire, il leva une main pour toucher tendrement ma joue, juste sous le bandage qui recouvrait mon œil meurtri. Le contact me fit tressaillir. Ce n’était pas la chaleur d’un rêve, mais le froid réel, tangible, de sa peau contre la mienne, m’appuyant contre sa main. Sous le tissu souillé, je sentis une larme, puis une autre, couler sur ma joue. Des larmes de gratitude, de douleur, d’épuisement.
« Comment as-tu pu me laisser derrière toi ? » demanda-t-il, sa voix douce vibrant d’une colère qui masquait mal son effroi. « Et ta parole ? N’a-t-elle aucune valeur ? »
Je secouai la tête d’un mouvement imperceptible, incapable de trouver les mots au milieu du tumulte de mes pensées. Le souvenir de la chute, du feu et de mon abandon volontaire me heurta de plein fouet, mes derniers souvenirs luttaient contre cette délicieuse réalité.
« Que vais-je faire de toi... » murmura-t-il, ses yeux plongeant dans les miens comme s’il cherchait à y lire mon âme.
Il laissa son pouce glisser lentement sur mes lèvres, une caresse si légère qu’elle aurait pu être le souffle du vent. Puis, il se pencha. Je sentis son visage s’enfouir dans le creux de mon cou, là où ma peau brûlait encore de la chaleur du nid. Il prit une profonde inspiration, s’imprégnant de mon odeur comme s’il avait besoin de cette preuve olfactive pour croire à ma survie. Je sentis le bout de son nez caresser délicatement ma peau, dessinant des formes que lui seul connaissait.
« J’ai bien cru que je devenais fou, Hannah... » dit-il finalement, son souffle frais contre ma peau me faisant frissonner. « J’avais beau t’appeler, te crier de m’attendre, de revenir à moi, tu restais inaccessible... Je ne te ressentais plus, je ne t’entendais plus... Je... »
Il ne finit pas sa phrase. À la place, il resserra son étreinte, m’écrasant presque contre son torse pour m’ancrer ici, dans le présent, loin des gouffres, loin des combats, loin de nos ennemis. Sa main remonta le long de mon dos, alors que l’autre se perdait dans mes cheveux emmêlés et poussiéreux. Je voulus lui rendre cette étreinte, crier mon propre soulagement, mais mes membres restèrent inertes, déclenchant un gémissement de douleur que je ne pus étouffer.
Aussitôt, il s’écarta avec une douceur infinie, ses yeux parcourant mon corps caché sous ma cape épaisse et les lambeaux de mes vêtements, comme s’il pouvait deviner chaque plaie, chaque hématome, chaque torture que je m’étais infligée.
« Je m’occuperai de toi plus tard, » murmura-t-il en une promesse, déposant un baiser léger sur mon front. « Avant, tu vas devoir faire face aux autres. »
Je relevai la tête vers lui, surprise par cette mention des “autres”, et il le sentit.
« Kaelen était tellement inquiet et furieux contre toi, que tu as réussi à lui faire pousser des poils blancs, et il n’y a vraiment pas de quoi être fière ! » poursuivit-il sur un ton faussement furieux.
Il saisit mon menton entre ses doigts froids pour m’obliger à le fixer, s’assurant de ma concentration sur ses mots.
« Leslie a bien failli finir sa transformation tant elle se sentait responsable… Dave a perdu des plumes et le Centaure est devenu un moulin à paroles... » ajouta-t-il dans un soupir, agacé.
Il s’interrompit, son regard s’égarant dans mon unique œil. Il y avait quelque chose qu’il voulait dire, une vérité qui brûlait ses lèvres de marbre, mais il se contenta de caresser à nouveau ma bouche du bout des doigts, se perdant un moment dans leur tiédeur, dans leur toucher. Quand je le vis déglutir.
« Hannah, je... »
« Hannah ! »
Le cri de Leslie déchira l’instant de grâce. Avant que je n’aie pu réagir, l’adolescente se jeta à ma taille, éclatant en sanglots, brisant le silence de la forêt. Sa douleur était si pure, si sonore, qu’elle me sortit définitivement de ma torpeur. Je fus frappée par l’intensité de ses émotions. Et avec un effort qui me fit voir des points lumineux, je réussis enfin à lever mon bras droit — le seul qui m’obéissait encore — pour caresser doucement ses cheveux ébouriffés.
Je vis alors Kaelen approcher à son tour. Il s’agenouilla devant moi, ses épaules larges voûtées par un poids invisible que je ne lui connaissais pas. Il semblait avoir vieilli de dix ans en quelques jours.
« Tu nous as fait une peur bleue, » finit-il par dire avec un sourire triste.
Je l’observai, incrédule, et mon regard s’arrêta sur sa tempe. Une mèche blanche, immaculée, tranchait désormais avec sa chevelure sombre. James n’avait pas menti.
« Vous êtes tous... là, » murmurai-je, ma propre émotion me serrant la gorge.
« Tu pensais vraiment qu’on... » commença le Lycan, sa voix s’étranglant sous le choc de ma remarque.
Il ne finit pas sa phrase, incapable d’exprimer l’offense de m’avoir vue douter d’eux, d’imaginer qu’ils écouteraient la Sorcière plutôt que leur amie. Il leva lentement une main vers mon visage.
« Laisse-moi voir tes blessures, je vais m’en occuper. »
Mais, je tournai la tête sur le côté, esquivant sa main, son intention aussi douce soit-elle.
« Il n’y a… plus rien à voir, » dis-je d’une voix éteinte, sans émotion.
Kaelen écarquilla les yeux, comprenant le sous-entendu de ma réponse. Derrière moi, je sentis James resserrer son emprise, sa tête s’abaissant légèrement comme pour masquer sa propre réaction. Le Lycan, refusant d’abandonner, voulut saisir à présent mon bras gauche, celui qui pendait comme une branche cassée. Mais j’eus, encore, un mouvement de recul, une grimace de douleur déformant pendant une fraction de seconde mes traits. Je savais qu’il ne pourrait rien faire pour ce poignet cassé ou pour cette épaule disloquée, et je refusais de voir la pitié dans leurs yeux. Pas eux.
Kaelen serra les lèvres, sa mâchoire se contractant sous l’impuissance et la signification de tout cela. Il se leva brusquement, tournant le dos pour cacher l’éclat de ses yeux et ce qui pouvait s’y lire.
« Je vais allumer un feu et te préparer quelque chose à manger, » lança-t-il d’une voix un peu trop forte. « Tu dois avoir faim ! »
Leslie continuait de pleurer contre mes genoux. James me décala légèrement entre ses jambes, pour s’installer dans mon dos, créant ainsi un rempart de froid protecteur contre le vent de la forêt puis referma ses bras autour de moi, une étreinte à la fois possessive et protectrice. Lorsqu’il enfouit son visage dans mon cou, son souffle artificiel, frais et régulier, venant apaiser la brûlure de ma peau.
Je restai là, un instant suspendue entre deux mondes. Je continuai de caresser machinalement la tête de Leslie, sentant ses sanglots s’espacer, et son corps se calmer, tandis que je penchais doucement ma tête contre celle de James, m’imprégnant de leur texture et de son odeur.
Dans le silence de la forêt, je me laissai enfin aller, savourant la présence de ceux qui avaient refusé de me laisser mourir seule dans l’obscurité.








