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La Théorie du Naufrage

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Résumé

On ne guérit pas d'avoir vu son monde s'effondrer. On apprend juste à tricher avec les ruines. À vingt-et-un ans, Esmée pense avoir dompté ses démons. Future psychologue, elle dissèque l'esprit humain sur les bancs de la fac pour ne plus jamais subir la réalité. Sa seule bouffée d'oxygène ? L'obscurité des raves parties, le rythme hypnotique des basses, et cette illusion absolue de tout contrôler. Elle observe le chaos des autres sans jamais y toucher. Jusqu'au soir où ses certitudes se heurtent à Alexei Volkov. Alexei a tout pour lui, ou plutôt, tout ce que l'argent et le privilège peuvent acheter. Mais derrière les apparences de ce garçon insaisissable se cache une dérive bien plus sombre. Il avance sur un fil au-dessus du vide, flirtant dangereusement avec ses propres dépendances. Il est le point de rupture qu'Esmée s'était jurée d'éviter. Le miroir parfait de ce qui a brisé son passé. Pour Esmée, le piège psychologique se referme. Elle sait qu’elle devrait fuir. Mais face à la noirceur d’Alexei, son besoin viscéral de réparer l'irréparable se réveille. Une obsession mutuelle s'installe, un jeu dangereux où les rôles s'inversent : qui étudie qui ? Qui est le sauveur, et qui est le bourreau ? Esmée pensait tendre la main à un homme qui coule. Elle n'avait pas compris qu'Alexei était l'océan, et qu'il était déjà trop tard pour remonter à la surface.

Genre :
Drama
Auteur :
vampyregxrl
Statut :
En cours
Chapitres :
2
Rating
n/a
Classification par âge :
18+

prologue

On dit que l’eau bout à cent degrés. On dit que le cœur d’un homme s’arrête après quelques minutes sans oxygène. On nous apprend la vie à travers des chiffres, des constantes scientifiques, des vérités physiques rassurantes parce qu’elles sont prévisibles. On nous explique la gravité pour justifier les chutes.

Mais personne ne nous donne les lois physiques de la douleur.

Personne ne nous dit à quelle température exacte notre propre sang se glace quand vous comprenez, dans une seconde de lucidité terrifiante, que vous êtes en train de regarder la personne que vous aimez le plus au monde s’enfoncer sous l’eau. On ne nous prévient pas du poids de l’air qui devient soudain trop lourd pour entrer dans vos poumons. On ne nous explique pas que le temps peut s’étirer comme du verre brûlant, vous forçant à contempler chaque milliseconde du désastre sans pouvoir l’interrompre.

Et le pire, ce n’est pas de voir la tempête faire rage. Le pire, c’est de réaliser que vous êtes debout sur la rive, les pieds ancrés dans le sol ferme, et que vous ne savez pas nager.

C’est cette impuissance-là qui tue. Pas le froid, pas le manque d’air. Juste la certitude absolue que votre amour, aussi immense et pur soit-il, est une arme dérisoire face à la marée qui l’emporte. Que vous ayez beau hurler contre le vent, l’océan s’en moque. Il prend ce qu’il a décidé de prendre, et vous laisse là, trempée de regrets, à regarder les cercles concentriques sur l’eau qui s’effacent lentement. Là où il y avait quelqu’un. Là où il n’y a plus rien.

J’ai quinze ans. La poignée de la porte est froide, métallique, presque coupante sous ma paume moite. J’hésite une fraction de seconde, le cœur lourd d’une mauvaise intuition qui me tord le ventre depuis le dîner. Quand je pousse enfin le battant, le silence me frappe en premier. Ce n’est pas le silence paisible d’une maison qui dort ; c’est un silence trop lourd, trop épais, une chape de plomb qui me prend immédiatement à la gorge et m’empêche de respirer.

Puis, l’odeur m’atteint. Une effluve acide, écœurante, un mélange de sueur froide, de tabac rassis et de brûlé qui s’est incrusté dans les tissus.

— Léo ?

Mon filet de voix n’est qu’un murmure terrifié qui se perd dans la pénombre. Mes doigts tremblants cherchent l’interrupteur, puis se rabattent sur la petite lampe de chevet. J’appuie sur le bouton. La lumière crue, jaunâtre, éclaire brutalement la pièce en désordre. Mes yeux se posent d’abord sur la table de nuit. Une cuillère en métal, noircie et déformée par la flamme d’un briquet, repose à côté d’une seringue en plastique transparente, vide, jetée là comme un objet ordinaire. Ma gorge se serre, je grimace déjà de ce que je sais que je vais voir, refusant de l’admettre.

Mon regard glisse lentement, centimètre par centimètre, vers le lit.

— Léo, arrête tes conneries… Lève-toi.

Il est étendu en travers du matelas, à moitié habillé, comme s’il s’était écroulé en pleine action. Son bras gauche pend dans le vide, inerte, les veines du pli du coude marquées de traces sombres. Ses lèvres n’ont plus leur couleur habituelle ; elles ont une teinte bleutée, presque violette, la couleur de l’asphyxie. Le pire, ce sont ses yeux. Ses yeux clairs, ces yeux d’un bleu si semblable aux miens, sont entrouverts. Ils fixent le plafond, mais il n’y a plus personne derrière la vitre. Le regard est fixe, vitreux, d’un vide terrifiant.

Le temps s’arrête. Une décharge d’adrénaline pure traverse ma colonne vertébrale. Mon cœur cogne si fort, si violemment contre mes côtes que j’ai l’impression qu’il va exploser dans ma poitrine.

— Léo !

Le cri m’échappe sans que je le contrôle. Je me jette à genoux sur le lit, le matelas grince sous mon poids. Je saisis ses épaules à pleines mains. Je le secoue de toutes mes forces de gamine, mais son corps est d’une lourdeur anormale, horriblement mou, une masse inerte qui bascule sans résistance. Le choc de sa peau sous mes doigts me donne envie de hurler : elle est glacée, couverte d’une pellicule de sueur moite, d’une texture qui n’appartient déjà plus au monde des vivants.

— Non, non, non… Léo, regarde-moi ! Ouvre les yeux, s’il te plaît !

Je plaque mes deux mains sur ses joues blêmes, tentant de redresser sa tête. Je me penche, approchant mon visage du sien, cherchant désespérément un souffle, un battement de cils, le moindre filet d’air sur ma peau. Rien. Le néant. Je glisse mes deux doigts tremblants contre sa carotide, enfonçant mes ongles dans son cou pour dénicher ce battement familier qui a bercé toute mon enfance. Rien. Rien d’autre qu’un grand vide sidéral.

Les larmes jaillissent d’un coup, brûlantes, brouillant ma vue. Mes mains tremblent tellement que je manque de faire tomber mon téléphone trois fois en composant le numéro des secours. L’appareil glisse contre mes doigts moites.

— Allô ? Allô, s’il vous plaît ! hurlé-je dans le combiné, la voix brisée, aiguë, déformée par les sanglots qui me tordent le diaphragme. Mon frère… il ne respire plus ! Il est tout froid ! Venez, je vous en supplie, venez vite !

Calmez-vous, mademoiselle. Quelle est votre adresse ? Est-ce que vous savez faire un massage cardiaque ? résonne la voix lointaine, robotique et calme de l’opératrice.

Je ne l’entends déjà plus. Le sol se dérobe sous moi. J’ai jeté le téléphone sur le tapis. Je me remets à genoux sur le lit, me positionnant au-dessus de son torse. J’entrelace mes doigts, je verrouille mes coudes et je pose mes paumes au centre de sa poitrine inerte, juste sur son sternum.

— Un, deux, trois… Allez, Léo, s’il te plaît ! m’époumoné-je, poussant de tout le poids de mon corps. Respire ! Tu n’as pas le droit de me laisser ! On est censés être deux ! Tu m’as promis qu’on s’en sortirait après la mort de maman et papa ! Tu m’as promis qu’on ne se lâcherait jamais !

Mes larmes s’écrasent sur son visage blafard, lavant la sueur de ses joues. Mes bras me brûlent, mes muscles crient de fatigue, mais je n’arrête pas. Je pousse, encore et encore, au rythme des battements de mon propre cœur paniqué, jusqu’à entendre un craquement sinistre, un bruit d’os sous mes paumes. Un spasme de dégoût me traverse, mais je continue, essoufflée comme si je courais un marathon, mes cheveux noirs collés à mon visage en larmes. Je n’arrêterai pas. Je ne peux pas l’abandonner.

Soudain, la porte d’entrée vole en éclats dans un fracas de bois brisé. Des bruits de rangers lourdes résonnent dans le couloir, faisant trembler le sol. Des ombres massives entrent dans la pièce. Dehors, les gyrophares bleus s’allument, projetant des reflets irréels, saccadés et agressifs sur le papier peint de la chambre.

— Reculez, mademoiselle ! Laissez-nous faire !

Des mains fortes, gantées de cuir, s’enroulent autour de mes poignets et m’arrachent à son corps. Je me débats comme un animal pris au piège, je griffe le tissu de leurs uniformes, je hurle de toutes les forces qui me restent dans les poumons, refusant de lâcher la manche en coton de son t-shirt.

— Non ! Lâchez-moi ! Léo ! LÉO ! Laisse-moi l’aider !

Un pompier me ceinture par la taille, me soulevant du sol pour me traîner de force dans le coin le plus éloigné de la pièce. De là, mes jambes flanchent et je m’écroule sur le parquet. Je vois tout au ralenti, comme à travers le filtre déformant d’un film d’horreur. Les gestes des médecins du SAMU sont d’une précision chirurgicale, mécaniques, froids. Ils coupent les vêtements de Léo aux ciseaux dans un bruit sec, installent des électrodes sur sa peau blanche.

— On y va, chargez à deux cents ! crie le médecin en chef. Écartez-vous !

Le sifflement de la machine monte en flèche. Le choc électrique traverse le torse de mon frère, faisant sursauter son corps inanimé dans un bruit sourd, une cambrure violente et artificielle. Mon cœur s’arrête en même temps.

— Rien. On recommence, chargez à trois cents !

Une deuxième décharge. Son corps se soulève, puis retombe lourdement, comme une poupée de chiffon, sur le matelas.

Et puis, le sifflement. Ce bip continu, rectiligne, strident, qui s’échappe du moniteur. Un sifflement aigu qui s’engouffre dans mes oreilles et balaye instantanément mes derniers espoirs, mes dernières illusions de gamine. C’est le bruit de la mort.

Le médecin s’arrête. Ses mains retombent le long de son corps. Il baisse la tête, pose une main lourde sur l’épaule de son collègue. Dans le brouhaha de mon esprit qui sombre, je n’entends pas le son de sa voix, mais je lis distinctement sur ses lèvres le mot qu’il chuchote : Overdose.

Je ne savais pas, sur le moment, à quel point ce mot allait s’ancrer dans ma chair. Je ne savais pas qu’il deviendrait le refrain de mes nuits, le poison de mes pensées, une sentence de mort psychologique qui allait me hanter chaque jour de ma vie d’adulte.

Le médecin se tourne enfin vers moi. Ses yeux sont remplis d’une pitié professionnelle, une compassion impuissante que je sais déjà que je ne supporterai jamais. D’un geste lent, presque respectueux, il attrape le haut du drap blanc et le remonte doucement sur le visage de mon grand frère.

Pour effacer son regard. Pour le cacher à jamais.

On survit au naufrage de sa famille, mais on reste à jamais brisée sur le rivage. On est hantée par le goût amer du regret. Celui de n’avoir pas vu les signes cachés dans ses manches longues, dans ses absences, dans ses yeux fuyants. Ne pas avoir été assez forte. Assez rapide. Assez salvatrice. Je m'en veux de ne pas avoir vu les signes, de ne pas avoir vu que mon frère se noyait dans son chagrin.

Depuis cette nuit, une question me ronge l’esprit à chaque battement de cœur : comment peut-on continuer à respirer quand on a laissé mourir la moitié de soi-même ?

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