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Les veilleurs de Kyiv

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Résumé

Kyiv, hiver 2026. Chaque nuit, les sirènes hurlent. Chaque matin, la ville recommence à vivre. Artem filme la guerre depuis sa fenêtre — un témoin de plus en plus seul, qui refuse de mourir mais n'a jamais appris à vivre vraiment. Une nuit, une frappe le force à descendre dans l'abri qu'il a toujours évité. Il y découvre une station de métro transformée en école, des enfants qui rient sous terre comme si de rien n'était, et une institutrice au manteau rouge qui lui glisse une phrase qu'il n'oubliera jamais : « Filmez aussi ceux qui essaient encore de vivre. » Elle s'appelle Olena. Elle a perdu son frère au front, et fait le serment de ne plus jamais aimer quelqu'un que la guerre pourrait lui reprendre. Mais Artem revient. Jour après jour, alerte après alerte, un café froid après l'autre — jusqu'à ce que deux êtres qui ne voulaient plus rien risquer se surprennent à tout risquer ensemble.

Genre :
Romance,Drama
Auteur :
Chris Evy
Statut :
Terminé
Chapitres :
3
Rating
n/a
Classification par âge :
16+

Chapitre 1 — Le ciel se déchire

3 h 17.

Je reconnais le son avant même d'ouvrir les yeux.

Ce n'est pas une sirène, pas encore.

C'est ce silence particulier qui précède les sirènes, celui où la ville semble retenir son souffle.

Kyiv dort mal depuis longtemps. Ici, même les nuits calmes ont un bruit de fond le ronronnement lointain d'un générateur, le passage rare d'une voiture dans une rue vide, le vent qui s'engouffre entre les immeubles.

Mais à cette heure précise, il n'y a plus rien, seulement cette attente.

Puis les haut-parleurs de la ville s'allument. Le hurlement traverse les rues.

Une alerte aérienne.

Je reste immobile quelques secondes, allongé sur mon canapé, les yeux fixés au plafond. Dans le noir, les fissures que je connais par cœur dessinent des chemins irréguliers dans le plâtre.

Je pourrais descendre.

Je connais le chemin: trois étages jusqu'au hall, la rue, deux cents mètres jusqu'à la station de métro, puis l'abri.

Tout le monde sait quoi faire.

Tout le monde sauf moi.

Enfin... ce n'est pas vrai. Je sais quoi faire. Je choisis simplement de ne pas le faire.

Je me lève, le parquet froid traverse mes chaussettes. J'attrape mon pantalon posé sur une chaise, puis mon vieux sweat gris.

Sur la table basse, ma caméra m'attend. Elle n'a jamais vraiment quitté cet endroit. Depuis trois ans, elle est devenue une extension de moi-même.

Certains prient.

Certains combattent.

Moi, je filme.

Je m'approche de la fenêtre de mon salon. La ville s'étend devant moi, sombre et silencieuse. Mon appartement est au huitième étage d'un immeuble construit à l'époque soviétique. Rien d'élégant, du béton, des murs épais, des fenêtres qui laissent passer le froid.

Mais cette fenêtre... Cette fenêtre est devenue mon poste d'observation, mon refuge et parfois mon tribunal.

J'installe la caméra sur son trépied. Je vérifie la batterie, quatre-vingt-deux pour cent. La carte mémoire est vide. J'appuie sur l'enregistrement, le petit voyant rouge apparaît.

— Kyiv. Trois heures dix-sept du matin, dis-je à voix basse.

Je parle toujours en anglais. C'est plus simple pour toucher des gens ailleurs. Des gens qui ne connaissent cette guerre qu'à travers des images choisies, filtrées, parfois déformées.

— Nouvelle alerte aérienne, les habitants sont invités à rejoindre les abris.

Je regarde dehors, quelques fenêtres s'allument dans les immeubles voisins, des silhouettes derrière des rideaux, des gens qui hésitent, des gens fatigués, des gens qui se demandent, comme moi, combien de fois encore ils devront courir.

Le premier bruit arrive quelques secondes plus tard.

Un bourdonnement.

Lointain.

Régulier.

Je rapproche la caméra. Dans le ciel noir, une petite lumière avance, un point presque invisible, mais je sais ce que c'est. Je connais ce son. Tout le monde à Kyiv connaît ce son.

— Drone Shahed, dis-je face au micro. Direction probablement nord-est.

Je zoome.

Je filme.

Je ne détourne pas les yeux.

Beaucoup pensent que regarder la guerre signifie ne pas avoir peur. Ils se trompent. La peur est toujours là. Elle vit avec nous. Elle mange avec nous. Elle dort avec nous.

Mais elle n'a pas le droit de décider.

Un éclair traverse soudain le ciel, une seconde plus tard, le tonnerre, puis vient l'interception. La vitre tremble légèrement. Je continue de filmer.

— Interception aérienne au-dessus de la ville.

Je sais déjà que cette vidéo sera regardée, peut-être par des milliers de personnes, peut-être par des millions, peut-être par personne, mais je dois enregistrer. Parce qu'une explosion peut être niée, une victime, réduite à une statistique, une ville, transformée en simple titre dans un journal.

Une image reste : une fenêtre brisée, un enfant qui dort dans un couloir, une rue détruite, un visage.

La vérité a parfois besoin d'un témoin.

Un second drone apparaît, puis un troisième. Cette fois, ils sont plus proches. Je baisse légèrement la caméra, pas par peur, mais par habitude professionnelle. Je regarde les angles, la lumière, la trajectoire. Je sais exactement où placer mon objectif.

Mon métier a toujours été de raconter des histoires. Avant la guerre, je passais mes journées devant des écrans à assembler des images pour des publicités, des courts-métrages, des vidéos d'entreprise. Je cherchais le bon rythme, le bon silence, le bon regard qui pouvait faire naître une émotion. Je ne créais pas les images, je leur donnais un sens.

Aujourd'hui, mon travail n'a pas vraiment changé. Je monte toujours des vidéos, mais les images sont différentes.

Chaque nuit, je prends ce que ma caméra a enregistré depuis ma fenêtre et j'essaie d'en faire autre chose qu'un simple spectacle de destruction. Je cherche le moment que personne ne pourra effacer. Le son d'une ville qui tremble. La lumière d'une explosion dans le ciel. La main d'un voisin qui aide un inconnu.

Une guerre peut être niée, pas une histoire racontée par ceux qui l'ont vécue.

Une explosion éclate plus près. Le sol bouge, pas beaucoup, juste assez. Un verre posé sur mon bureau tombe et se brise.

Je ne bouge pas. Je continue de filmer. J'ai appris à faire abstraction de mon environnement pour me concentrer sur ce que ma caméra capture.

Puis une seconde explosion retentit, plus violente. Cette fois, mon immeuble tremble. La caméra vacille. Un bruit sec résonne dans l'appartement. Je tourne la tête. La vitre de la fenêtre de ma chambre vient de se fissurer.

Pendant quelques secondes, je reste immobile. J'écoute. Le bâtiment gémit — un son étrange, comme s'il respirait lui-même.

Dans le couloir, des portes s'ouvrent. Des voix. Des pas précipités.

— Tout le monde descend !

C'est la voix de Viktor. Mon voisin du sixième. Toujours le premier à aider. Toujours calme. Toujours présent.

Je regarde de nouveau ma caméra. Le voyant rouge clignote. Elle enregistre toujours.

Je pourrais rester. C'est ce que j'aurais fait avant. Je serais resté derrière cette fenêtre, à filmer,à commenter, à attendre que ça passe.

Mais ce soir, je ne reste pas — peut-être à cause du tremblement du bâtiment, peut-être à cause du visage paniqué de la vieille dame du septième que j'aperçois dans l'escalier, ou peut-être simplement à cause de la fatigue. La fatigue de regarder les autres descendre pendant que je reste en haut.

J'éteins la caméra. Pour la première fois depuis longtemps.

Je prends mon manteau. J'attrape mon téléphone. Et je quitte mon appartement.

L'escalier est plongé dans le noir. L'électricité vient de couper. La lumière des téléphones éclaire les murs. Des voisins avancent lentement. Personne ne parle vraiment.

Dans ces moments-là, les mots deviennent inutiles.

Une mère tient son fils contre elle. Un homme âgé descend en tenant la rampe. Une jeune femme serre une couverture contre sa poitrine.

Des vies ordinaires, des vies suspendues entre deux explosions.

Arrivé au rez-de-chaussée, je lève les yeux vers mon immeuble. Une partie des fenêtres est noire. Certaines brillent encore. La ville entière ressemble à ça. Des morceaux de lumière dans une mer d'obscurité.

Nous sortons. Le froid me frappe immédiatement. L'air sent la fumée et la neige a envahit les rues. Au loin, les défenses aériennes continuent. Chaque flash illumine brièvement les façades.

Kyiv ressemble à une ville prise entre deux mondes. Celui qui existe encore. Et celui qui pourrait disparaître.

Nous avançons vers le métro. Je marche parmi les autres, pas devant, pas derrière, avec eux. Pour la première fois depuis longtemps.

Quand j'arrive devant l'entrée de la station, je m'arrête une seconde. C'est ici que tout le monde descend, sauf moi. Du moins, jusqu'à cette nuit.

Je franchis les portes et je disparais sous la ville.

La première chose que je remarque en descendant dans la station, ce n'est pas le bruit. C'est la chaleur. Une chaleur étrange, artificielle, presque incongrue.

Dehors, Kyiv est glacée par un hiver qui semble ne jamais vouloir finir. Un froid sec qui traverse les manteaux, qui s'accroche aux doigts, qui brûle les joues.

Mais ici, sous terre, l'air est différent. Il sent le café réchauffé plusieurs fois, le tissu humide des manteaux, la poussière, le métal des rails, respirée par des dizaines de poitrines à la fois.

Des dizaines de personnes sont installées le long des quais. Certaines assises sur des couvertures, d'autres sur des sacs remplis de vêtements. Des familles entières occupent des espaces délimités avec des valises, des coussins, des jouets.

Une femme dort contre un mur, son bébé contre sa poitrine. Un vieil homme regarde fixement son téléphone, attendant probablement un message de quelqu'un. Une adolescente porte un casque sur les oreilles, mais je doute qu'elle écoute réellement de la musique.

Personne ne dort profondément. Même ici, même sous plusieurs mètres de béton, la guerre trouve toujours un moyen d'entrer.

Je reste quelques secondes près de l'entrée. Je me sens étranger, comme si j'avais pénétré dans un endroit auquel je n'avais pas le droit d'appartenir. Je suis celui qui regarde. Celui qui filme. Celui qui reste derrière une vitre. Je ne suis pas habitué à être dans l'image.

— Artem ?

Je tourne la tête. Viktor est derrière moi, son visage éclairé par la lumière blanche d'une lampe de secours. Il a une cinquantaine d'années, des cheveux gris coupés court, et cette expression calme qu'il porte toujours, même lorsque les sirènes hurlent.

— Tu es venu finalement.

Ce n'est pas un reproche. C'est une constatation.

Je hausse les épaules.

— Mon appartement a été touché.

Il regarde mon manteau couvert de poussière, puis mes mains, puis mon visage. Il comprend. Tout le monde comprend ici.

— Tu as eu de la chance.

Je regarde vers les escaliers derrière moi.

— Oui, rien de grave

Les mots sortent plus bas que prévu. Viktor hoche simplement la tête. Il n'ajoute rien. À Kyiv, on apprend rapidement que certaines phrases ne nécessitent pas de réponse.

Un grondement traverse soudain la station, pas une explosion, juste le métro. Le bruit d'une rame qui passe sur une ligne voisine. Pendant une fraction de seconde, plusieurs personnes se figent — les corps réagissent avant l'esprit. Une mère serre son enfant plus fort. Un homme se redresse brusquement.

Puis le calme revient. Personne ne rit, personne ne fait de commentaire. Nous sommes devenus experts dans la différence entre les sons. Le son d'un train. Le son d'un drone. Le son d'un missile. Le son d'un bâtiment qui souffre.

Je m'avance lentement. Au bout du quai, des dessins sont accrochés sur un mur. Des feuilles colorées fixées avec du ruban adhésif, des maisons, des soleils, des familles, des animaux, des arcs-en-ciel.

Je m'arrête devant un dessin représentant une grande maison jaune avec un jardin. En haut de la feuille, écrit avec une écriture d'enfant :

« Après la guerre. »

Je reste longtemps devant. Plus longtemps que nécessaire.

— Ils les font quand ils ont peur.

La voix derrière moi me surprend. Je me retourne, une femme est accroupie près d'une petite fille. Elle doit avoir une trentaine d'années. Des cheveux blonds attachés rapidement, quelques mèches tombées autour du visage. Elle porte un manteau rouge, trop grand pour elle — les manches recouvrent presque ses mains. Elle tient une couverture autour des épaules de l'enfant.

— Les dessins ?

Elle acquiesce.

— Oui. Certains enfants dessinent ce qu'ils voient. D'autres dessinent ce qu'ils veulent voir.

Son regard se pose sur la feuille devant moi.

— Je préfère les deuxièmes.

Je regarde la petite fille. Elle tient un crayon bleu entre ses doigts.

— Elle n'arrive pas à dormir ?

La femme sourit légèrement.

— Pas encore.

Puis elle baisse la voix.

— Mais elle fait semblant de ne pas avoir peur. Alors je fais semblant de la croire.

Cette phrase me reste en tête.

Je remarque alors qu'elle n'est pas simplement venue s'abriter. Elle circule entre les familles. Elle parle aux enfants. Elle apporte des couvertures. Elle vérifie que les personnes âgées ont de l'eau. Elle semble connaître tout le monde, comme si cette station n'était pas seulement un refuge, mais son territoire.

Je porte instinctivement ma main vers mon sac. La caméra, elle est toujours là. Je l'avais presque oubliée.

Presque.

Je la sors doucement. Pas pour filmer les gens, pas cette fois. Juste pour vérifier qu'elle fonctionne.

Mais le petit mouvement attire son attention. Ses yeux se posent sur l'objectif, puis sur moi. Son expression change légèrement, pas de colère, plutôt interrogative.

— Vous filmez ?

Je baisse la caméra.

— Oui.

Elle regarde autour d'elle, les familles, les enfants, les couvertures, puis moi.

— Pourquoi ?

Je cherche une réponse simple. Je n'en trouve pas. Alors je dis la vérité.

— Pour montrer ce qui se passe.

Elle observe mon visage quelques secondes, comme si elle essayait de comprendre quel genre d'homme se cache derrière cette caméra.

— Montrer quoi, exactement ?

La question me désarme. Je regarde autour de moi. J'avais prévu de filmer les explosions, les dégâts, la violence.

Mais ici... Je ne sais pas.

— La vérité.

Elle baisse légèrement les yeux, puis regarde de nouveau les enfants. Sa voix est douce. Mais elle porte plus loin que le bruit des sirènes.

— Alors filmez aussi ceux qui essaient encore de vivre.

Je reste silencieux. Parce que je n'ai rien à répondre.

Elle retourne auprès de la petite fille. La conversation est terminée. Elle n'a duré qu'un court instant.

Mais quelque chose, dans la manière dont je tiens ma caméra, ne sera plus tout à fait pareil.

Je regarde ma caméra, puis les dessins, puis cette femme qui marche entre les familles comme si elle portait une lumière invisible.

Je ne connais pas encore son nom. Je ne sais rien d'elle. Mais pour la première fois cette nuit, je comprends que la guerre ne se résume peut-être pas aux explosions que je filme. Peut-être qu'elle se trouve aussi dans tout ce que les gens font pour empêcher leur monde de disparaître.

L'alerte continue encore pendant plus d'une heure. À 4 h 42, les bruits au-dessus de nous diminuent enfin. Les téléphones reçoivent tous la même notification.

Menace aérienne maintenue.

Pas encore terminé, juste plus calme.

Les gens ne remontent pas. Personne ne se précipite. À force, nous avons appris que le silence ne signifie pas toujours la sécurité.

Je m'assieds contre un pilier. Pour la première fois depuis longtemps, je ne regarde pas le ciel. Je regarde les gens.

Une vieille dame partage une bouteille d'eau avec une inconnue. Un père raconte une histoire à son fils, à voix basse. Un enfant dort avec un livre ouvert sur les genoux. Et un peu plus loin, la femme au manteau rouge range des crayons dans une boîte en plastique.

Je lève ma caméra.

Puis je m'arrête. Je ne filme pas, pas encore.

Cette image n'appartient peut-être pas au monde. Peut-être qu'elle m'appartient seulement à moi.

À 5 h 11, les sirènes finissent par se taire. Le silence qui suit est presque plus impressionnant que le bruit. Les habitants commencent doucement à bouger. Certains remontent. D'autres restent encore.

Je récupère mon sac. Avant de partir, je regarde une dernière fois vers le quai. La femme au manteau rouge est là. Elle parle à un enfant. Elle rit — un rire court, fatigué, mais réel.

Puis elle tourne la tête.

Nos regards se croisent.

Une seconde. Deux...

Elle ne sourit pas. Je ne souris pas. Nous sommes simplement deux inconnus dans une station de métro sous Kyiv. Deux personnes qui viennent de traverser la même nuit.

Je remonte les escaliers. Dehors, l'air glacé me frappe. Le ciel commence à devenir gris.

Dans quelques heures, la ville se réveillera. Les cafés ouvriront. Les gens retourneront travailler. Les enfants iront à l'école. Comme si la nuit n'avait jamais existé.

Je marche vers mon immeuble avec une seule pensée.

Cette nuit, j'ai filmé des missiles.

Mais l'image que je n'arrive pas à effacer, c'est celle d'une femme au manteau rouge, accroupie devant une enfant qui dessine une maison d'après-guerre — et qui me demande de regarder autre chose.

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