Prologue : le grincheux n'aime pas Noël
— Ta Gueule !
Ma voix retentit dans la cage d’escalier, résonnant malgré moi. Je risque d’avoir droit à une petite remarque de Madame Bonjoie, ma voisine de palier. Je ne suis pas encore arrivé au dernier étage, or je sais qu’elle va forcément surgir dès que j’ouvrirai ma porte. Et elle va m’alpaguer.
Elle le fait toujours.
— Mais arrête de tout renifler sur ton passage, pesté-je, tu as déjà fait ça quand on est descendus.
Relevant sa tronche écrasée, le chien me dévisage. Ce cochon miniature semble blasé de tout, tout le temps, un peu comme si résider avec moi lui avait enlevé sa joie de vivre. Je ne comprends pas pourquoi. Je ne suis désagréable qu’au moment des fêtes. Et lors de différentes occasions. Comme faire preuve de sociabilité, échanger avec les gens, supporter les conneries des uns et les habitudes des autres.
Non, sérieusement, je ne pige pas !
— J’ai encore tout un chapitre à écrire, Élise va me pourrir si je n’avance pas.
Bien entendu qu’il se tape totalement de ces détails-là. Lui, tant qu’il peut manger, péter et ronfler, rien ne le chagrine.
— Je te signale que ta bouffe est en jeu, mon vieux. Si tu veux continuer à avoir ta belle vie, il faut que je bosse !
Pourquoi est-ce que je m’évertue à avoir une conversation sensée avec lui ? Je l’ignore. Ma sœur commencerait-elle à avoir raison ? Ma solitude me pèse, je finirai seul, à parler à mon chien, et je deviendrai la version négative de Madame Bonjoie pour celui ou celle qui emménagera chez la vieille une fois qu’elle sera cannée…
Jamais ! J’achèterai plutôt l’appartement pour n’avoir personne en face et agrandir le mien.
Je capitule.
— Avoue, tu le fais exprès pour ne pas bouger ton gros cul.
J’attrape la bête et la porte sous mon bras. Le voilà heureux comme un pape et je devine m’être encore fait avoir. Forcément.
— J’endure énormément pour toi, pour que tu aies ta petite sortie. Les gens, l’esprit de Noël, les décos dégueulasses et tout le tintouin et toi, tu traînes !
Pas de réponse.
Je m’attendais à quoi ? Une conversation réelle ?
Je soupire, abdiquant face à sa bouille déconfite et je glisse la clé dans ma serrure. Le cliquetis que j’entends n’est pas celui de mon entrée…
[écoute : ►♫ Santa Baby - Eartha Kitt]
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— Monsieur Perez ! m’apostrophe la vieille coquette.
Avant de me retourner, je devine son sourire, son air doux, son expression de poule hyperactive. Elle a la même vibe que Betty White et cela m’angoisse. Son bon dieu sans confession, je n’y crois pas une seconde. J’inspire, dépose le chien au sol et lui ouvre pour qu’il puisse rejoindre son panier.
Il n’a pas mérité la vision de Madame Bonjoie, un pull atrocement rouge sur le dos, un slogan « Super mamie cookie de Noël » estampillé sur le devant.
Mais qui fabrique ce genre d’horreur ? Qui pense à y rajouter un grelot ? Qui est ainsi possédé par le démon ?
— Madame Bonjoie, souris-je.
— Monsieur Perez, je vous aime beaucoup, vous savez.
Tu parles, elle me brosse dans le sens du poil pour commencer ses petites piques de remontrances déguisées.
— Et vous êtes un jeune homme tout à fait appréciable malgré votre grincherie coutumière.
— Ce mot n’existe pas, Madame Bonjoie.
— Peu importe, lance-t-elle guillerette, m’attrapant par le bras. Pourriez-vous je vous en prie, crier un peu moins fort quand vous appelez votre chien ? Ce n’est pas que je ne l’aime pas ce pauvre petit, or ce nom…
— Est en adéquation avec sa tête, précisé-je.
— Je ne saisirai jamais pourquoi vous l’avez appelé comme ça.
— Ce n’est pas moi, c’est Agathe.
— Ah oui… Agathe…
Elle dodeline de la caboche, comme si elle venait de piger un secret quelconque. Je ne cherche pas trop et tente de dégager subtilement mon bras.
— La jolie jeune fille qui était tout le temps fourrée chez vous auparavant. Je comprends mieux…
— Vous comprenez… quoi ?
Augustine Bonjoie rit sous cape, espiègle, fanfaronne, elle m’offre un clin d’œil et mon instinct me dicte de ne pas continuer cette discussion.
— Pourquoi, vous…
Voilà qu’elle chuchote.
— … regardez désormais des films olé olé le soir chez vous.
— Pardon ?
— Rien de plus normal, un beau jeune homme, seul, célibataire. Bien fait. Vous avez la quarantaine, et la vigueur qui va avec. Je peux comprendre. Moi aussi, à la mort de mon Étienne… j’étais en pleine floraison.
Tu parles, elle avait déjà deux cents ans.
— Vous vous doutez bien que je vous ai entendu et quoi que l’on puisse croire, ma floraison est encore capable de…
Je ne veux pas savoir la suite ! Pitié !
— Enfin.
Ouf.
— Ne restez pas seul quand vous avez besoin de vous détendre.
Ew.
Elle vient de me faire un clin d’œil. J’ai envie de gerber. Raide comme la justice et pas dans le bon sens du terme, un pas en arrière me repousse de la proximité gériatrique.
— Cela ira Madame Bonjoie, je vous assure. Vous n’entendrez plus du tout ce genre de sons. Et nous n’aurons plus jamais ce type de conversation !
La porte claque derrière moi.
Les pupilles horrifiées j’essaie de chasser de mon esprit l’image de la vieille femme en tenue aguicheuse et qui voudrait…
Non, merci, ça suffit, beurk !
J’inspire et lâche mes clés dans le vide-poche de l’entrée. Cette cougar aura ma peau, le monde aura ma peau. Je l’entends rire.
— Ah les hommes, beaucoup moins timides à mon époque, fredonne-t-elle en rentrant chez elle.
Je m’éloigne, et m’isole dans mon chez-moi.
Les autres, quelle plaie !
N’allez pas croire que je suis agoraphobe, je n’ai pas peur de la foule, je supporte juste mal l’Univers en lui-même.
J’ai toujours été un peu asocial, du genre à détester les autres et quand les fêtes arrivent c’est encore pire.
Je n’ai jamais eu à me plaindre des gens, je les trouve souvent incompréhensibles, ce qui est paradoxal pour un écrivain. Je couche mieux sur papier les individus que je ne sais les déchiffrer dans la vraie vie. Bon après, je ne compose pas des romans philosophiques, ni même culturellement très intellectuels. Non, mes histoires sont des livres de cul. Des récits hard érotiques où les femmes apprennent à aimer leur corps, leurs envies, où le consentement est roi et où les couples se forment au gré d’un voyage sensoriel. Parfois c’est trash, souvent cela aborde des tabous, d’autres pas du tout.
Mais ce sont mes rédactions solitaires. Et la raison pour laquelle je matais du porno cette nuit : je suis en panne d’inspiration.
Il m’arrive de me perdre sur Pornhub, ou ailleurs, de visionner des vidéos, de les repenser de manière moins marteau-pilon et plus… sexualité féminine. Cela me permet d’écrire. Toutefois, en ce moment, c’est le vide intersidéral.
J’ai commencé ce parcours par hasard, il y a trois ans. Ma meilleure amie avait trouvé de vieux romans de ma jeunesse, ceux que je rédigeais encore puceau et excité par tout et n’importe quoi. Sous son encouragement, je les ai repris, réécrits et elle les a alors qualifiés de sex-toys de couple.
Bien entendu, elle m’a poussé à les faire publier.
Cela a fonctionné.
Mon succès est modeste, cependant constant. Cela paye plus que largement les croquettes de Ta Gueule et mon confort. Je suis auteur de romances érotiques sous pseudo. Je manie le porno-érotique à coup de dirty talk et d’émancipation féminine.
Cela ne veut pourtant pas dire que je vis une sexualité de fou furieux. De ce côté-là, c’est le calme plat et que l’ennui me pousse parfois à quelques branlettes. Rien de plus.
Mon petit monde allait bien, jusqu’à ce que mon éditrice me convainque, à grand renfort d’à-valoir, d’écrire un roman de Noël. Elle m’a affirmé : j’ai quatre livres d’avance de ta part, commence maintenant, il sera pour l’an prochain.
Génial.
Cela fait deux mois. Et je me sens victime d’une malédiction. Elle veut du féminin, du cosy, du sexy, des miracles à la con et des veufs énamourés. Nous sommes le 17 décembre, ma deadline est dans trois semaines, je ne suis même pas à la moitié de cet enfer.
Et non, aller me balader pour découvrir l’inspiration, jamais, autant crever. Si Agathe était là, elle trouverait THE idée ou me permettrait de m’enthousiasmer en me faisant brainstormer. Hélas, ma meilleure amie n’est plus.
Elle est pas morte, c’est pire. Elle est in love. En plein road trip en van autour du monde. J’ai hérité de Ta Gueule, trop vieux pour voyager.
Souvent, je lui en veux d’avoir laissé son ancien compère, de l’avoir abandonné. Je lui en veux de ne plus être présente, l’abandonnant à l’espoir qu’elle débaroule avec son air joyeux. Je lui en veux de ne pas être restée.
Avec moi.
Oui, je ne parlais pas du chien.
Et bien entendu que vous le saviez.
Ne faites pas les surpris.
Je vais arrêter de papoter d’elle, cela ne m’encourage pas à commencer ma séance d’écriture.
Rapidement, je me retrouve en jogging, un bol de céréales en main, prêt à rédiger quelque chose de potable.
Quelque chose…de…potable.
Vautré dans mon canapé, je relis mes dernières pages, sceptique. Ce n’est franchement pas fou. Je pourrais dire à Élise que je ne souhaite pas faire ce bouquin. La prévenir que j’arrête le massacre, malheureusement mon ego s’y refuse
Je déteste Noël, mais je pondrai une putain de romance de Noël !
— Enfin tu décroches !
Ma sœur hurle de l’autre côté du téléphone, non, elle m’engueule. C’est pire.
Je l’ai cherchée aussi, c’est le cinquième appel.
Et quand elle enchaîne ainsi les coups de fil, c’est qu’elle a décidé qu’elle voulait me parler.
Ma frangine est un tyran.
— Bonjour Alba, je vais bien, et toi ?
— Ne commence pas, Drianito !
Outch, quand elle m’appelle comme ça, c’est que ça pue.
J’éloigne le combiné de mon oreille pour éviter de perdre mon tympan. Je l’imagine furieuse chez elle, dans un horrible pull, dans une déco absolument parfaite, avec une attitude impeccable et un air de caporal sergent-chef.
Lançant le haut-parleur, je continue de pianoter sur mon ordinateur, entendant vaguement son excès de mots. De vagues hmm hmm lui sont balancés, histoire qu’elle sache que je suis toujours là.
Je ne l’écoute pas, pour moi, ma frangine tente de m’inviter pour les fêtes, espérant que cette année je ferai partie de sa photo idéale qu’elle enverra pour les vœux. Tous les ans, c’est la même rengaine et tous les ans, je ne bouge pas mon cul de ce canapé. Elle piaille, sans que je prête attention à ce qu’elle me raconte jusqu’à ce que j’entende :
— Tonton Drian, t’as l’air de t’en foutre…
La voix plaintive de ma nièce me pousse à réagir au quart de tour. Je ne suis pas le meilleur mec du monde, on pourrait aussi dire que je suis passable comme garçon sur bien des points, mais en ce qui concerne ma filleule, je suis toujours présent.
Elle me demanderait d’aller sur la Lune que je serais déjà dans une fusée…
—Lola, non, j’étais distrait par… Ta Gueule !
Le carlin redresse sa tête avec stupeur, se questionnant pourquoi on le mêle à des histoires d’humains. Je me désintéresse de son avis rapidement et les écoute.
— Mamie a fait un gros malaise, me répètent-elles en chœur.
— Comment ça un malaise ?
Je doute de la véracité des propos. Je connais ma grand-mère, elle veut me voir depuis deux ans, et face à mes refus, elle a tenté bien des entourloupes. Le chantage moral, affectif, les promesses en tout genre, et puisque j’ai toujours poliment repoussé, je me dis qu’elle pourrait…
— Elle ne se sentait pas très bien hier soir, on a passé la nuit à l’hôpital. Ce serait bien que tu descendes, je ne suis pas rassurée par son état et…
Ma sœur essaye de me raisonner. Elle sait comment me manipuler. Je pourrais trouver comment me défiler, je calcule déjà la manière dont je ne répondrai pas favorablement à son exigence.
— Non, mais, on ne devrait même pas avoir à te donner des raisons pour venir. Si tu ne viens pas, je te jure que je ne te parle plus jamais ! tranche Lola.
Roulant des yeux au ciel, j’admets que ma nièce est dans sa période drama. Pour l’avoir souvent au téléphone et connaître sa vie sentimentale, je sais qu’elle est dans l’horrible passage mélodramatique de l’adolescence. Je l’aime toutefois trop pour m’en formaliser.
Tandis que je réfléchis, la mère et la fille commencent à s’embrouiller. Leur cacophonie est un enfer, au point que je leur balance un peu trop brutalement :
— Cela suffit ! Je serai là, c’est promis !
Et merde…
Bon, elles ne l’ouvrent plus au moins.
Fait chier, je suis sûr qu’elles avaient prévu leur coup.