Chapitre 1
Le ballon frappa le poteau avec un bruit sec qui résonna sur le terrain presque vide du lycée Montclair, et je me redressai immédiatement sans prendre le temps de souffler, les gants déjà humides d’herbe et de terre, les genoux légèrement douloureux après une série de tirs répétés qui s’enchaînaient depuis plus d’une heure sous la lumière déclinante de fin d’après-midi, tandis que le ballon revenait vers la surface de réparation et que Théo Laurent, numéro 9 et capitaine de l’équipe, restait immobile quelques secondes avant de reculer de plusieurs pas avec une concentration presque exagérée, les yeux fixés sur le but comme s’il cherchait à le réduire à une simple équation qu’il pouvait résoudre d’un seul tir.
Il me regarda brièvement avant de lancer d’une voix calme mais assurée, presque provocante dans sa manière d’être naturelle :
— Prêt, Martin ?
Je laissai échapper un soupir discret sans quitter le ballon des yeux, ajustant légèrement ma position sur la ligne de but, conscient de chaque détail du terrain, du vent léger qui passait entre les grillages, du silence relatif des autres joueurs qui observaient la scène sans intervenir, et je répondis simplement, sans chercher à en dire plus que nécessaire :
— Je suis toujours prêt.
Un sourire apparut sur le visage de Théo, un sourire bref mais suffisant pour trahir son plaisir évident de me mettre à l’épreuve, et il répondit avec une assurance tranquille qui lui ressemblait trop bien :
— C’est ce qu’on va voir.
Il partit alors en course avec une fluidité naturelle, comme si le terrain lui appartenait déjà, et son pied frappa le ballon avec une précision nette, puissante, parfaitement contrôlée, tandis que je réagissais immédiatement en plongeant sur ma droite, étirant tout mon corps dans un mouvement instinctif travaillé des centaines de fois à l’entraînement, sentant l’impact du ballon contre mes gants au moment exact où mes doigts parvenaient à le dévier suffisamment pour qu’il frôle le poteau avant de sortir de sa trajectoire initiale.
Un silence bref suivit, immédiatement brisé par la voix du coach Delorme qui résonna depuis le bord du terrain avec une autorité habituelle :
— Arrêtez tout, on reprend depuis le début.
Théo se retourna vers lui sans perdre son calme, essuyant rapidement la sueur sur son front avant de répondre avec une neutralité presque trop polie :
— Quoi ?
Le coach s’approcha de quelques pas, les mains sur les hanches, observant tour à tour le capitaine et le gardien avec une attention critique, avant de reprendre d’un ton ferme mais posé :
— Théo, tu tires trop vite, tu ne laisses pas le temps à la construction de se faire correctement, et Noé, tu dois mieux communiquer avec ta défense, tu ne peux pas rester isolé comme ça sur chaque action.
Je hochai la tête sans discuter, acceptant la remarque comme une évidence à corriger, et je répondis simplement :
— D’accord.
Théo récupéra le ballon sans attendre davantage, le faisant rouler entre ses pieds avec une aisance presque distraite, puis il leva les yeux vers le coach et demanda avec un léger sourire :
— Je peux refaire ?
Le coach le fixa quelques secondes avant de répondre, comme s’il pesait l’utilité de lui accorder cette satisfaction supplémentaire :
— Une fois.
Le sourire de Théo s’élargit légèrement, satisfait de cette concession, et il répondit immédiatement :
— Parfait.
Je levai les yeux au ciel sans même essayer de le cacher, parce que ce genre de réponse était exactement ce que j’attendais de lui, et il le savait très bien, ce qui rendait la situation encore plus agaçante.
Le terrain du lycée Montclair était presque entièrement vide à ce moment-là, les autres élèves ayant déjà quitté les lieux depuis longtemps, tandis que le soleil descendait lentement derrière les bâtiments de Lyon et projetait une lumière orange sur les tribunes et les grillages, et nous étions à quelques semaines seulement du championnat régional, une échéance que tout le monde semblait prendre très au sérieux, comme si cette année devait forcément être différente des précédentes.
Moi, je ne cherchais rien de plus que de faire mon travail correctement, arrêter les tirs, éviter les erreurs, rester concentré sans attirer l’attention inutilement, parce que c’était ce que je savais faire de mieux et ce que je préférais, tandis que Théo donnait l’impression inverse, comme s’il existait uniquement dans le mouvement, dans le bruit, dans les décisions rapides et les situations où tout le monde le regardait.
Il était toujours au centre de quelque chose, une action, une remarque, une dispute, un entraînement, un match, et tout le monde connaissait Théo Laurent, son nom circulait naturellement dans les couloirs, dans les vestiaires, dans les conversations, alors que moi je préférais largement les espaces où personne ne faisait attention à moi.
— Noé !
La voix de Yanis me ramena brusquement à la réalité et je levai les yeux juste à temps pour voir le ballon arriver droit sur moi dans une trajectoire rapide et tendue, et je réagis instinctivement en levant les bras, mais le timing était légèrement trop tardif, et le ballon passa au-dessus de mes mains avant de terminer sa course au fond des filets.
Un silence bref s’installa avant que Yanis n’éclate de rire derrière moi, incapable de se retenir :
— Magnifique !
Je me retournai lentement vers lui sans expression particulière et répondis simplement :
— Merci.
Il secoua la tête en continuant de rire :
— Ce n’était pas un compliment.
— Je sais.
Théo récupéra le ballon et revint vers moi en marchant tranquillement, sans se presser, comme s’il analysait encore la situation dans sa tête, puis il me demanda avec un ton légèrement moqueur mais pas méchant :
— Tu regardais où ?
Je répondis sans hésiter, même si la réponse n’avait aucun sens :
— Le ciel.
Il haussa un sourcil, visiblement amusé :
— Intéressant.
— J’avais besoin d’une pause.
— Pendant mon tir ?
— Oui.
Il secoua la tête avec un petit rire bref, presque incrédule :
— T’es vraiment bizarre.
Je haussai les épaules sans chercher à me défendre davantage :
— Et toi, t’es vraiment agaçant.
Yanis siffla immédiatement derrière nous, ravi de la situation, tandis que Lucas lui donnait un coup d’épaule pour le calmer, et je pris une nouvelle balle sans attendre, prêt à reprendre l’exercice comme si rien ne s’était passé.
— On peut continuer ?
Théo me regarda un instant sans répondre, et son expression changea légèrement, perdant son sourire habituel pour quelque chose de plus concentré, plus sérieux, presque inattendu, avant qu’il ne réponde simplement :
— Ouais.
Il se remit en position sans ajouter un mot, et cette fois je ne regardai pas ailleurs.
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L’entraînement se termina presque une heure plus tard, dans une fatigue générale qui s’installait progressivement dans les jambes et les épaules de chacun, et les joueurs quittèrent le terrain les uns après les autres en récupérant leurs affaires, en discutant encore des actions du jour, en plaisantant sur les tirs ratés ou les passes manquées, tandis que Gabriel rangeait les plots avec méthode, que Jules essayait de convaincre Léo de lui prêter une paire de gants oubliée dans son sac, et qu’Arthur vérifiait déjà le calendrier des prochains matchs sur son téléphone.
Je retirai mes gants lentement, encore légèrement essoufflé, quand j’entendis la voix de Théo derrière moi :
— Martin.
Je levai les yeux vers lui.
— Quoi ?
Il tenait un ballon sous le bras, debout à quelques mètres, comme s’il hésitait à partir immédiatement :
— Tu restes ?
— Pour ranger les buts.
— Je peux t’aider.
— Pas besoin.
Il fronça légèrement les sourcils, comme si ma réponse ne lui convenait pas :
— Pourquoi tu refuses toujours de l’aide ?
Je m’arrêtai un instant, surpris par la question qui semblait simple mais qui ne l’était pas vraiment, et je répondis après une courte hésitation :
— Je ne refuse pas toujours.
— Si.
— Non.
— Si.
Je le regardai sans comprendre pourquoi il insistait autant sur ce point, et il ajouta avec un léger sourire :
— Tu comptes continuer longtemps ?
— Probablement.
Je secouai la tête, fatigué de la discussion :
— Alors aide-moi.
Nous commençâmes à déplacer les cages ensemble sans vraiment parler au début, dans un silence étrange qui n’avait rien de gênant mais qui contrastait fortement avec son habitude de parler constamment, et je finis par remarquer qu’il était inhabituellement calme, comme s’il réfléchissait à quelque chose de précis.
— Pourquoi tu joues au foot ? demanda-t-il finalement.
Je le regardai, surpris par la question :
— Quoi ?
— Pourquoi tu joues ?
Je pris quelques secondes avant de répondre :
— J’aime être gardien.
— C’est tout ?
— Oui.
Il me regarda comme s’il n’était pas entièrement convaincu, puis il reprit :
— Tu sais que t’es très bon, non ?
Je baissai légèrement les yeux sans répondre immédiatement :
— Je pourrais être meilleur.
— Tout le monde pourrait être meilleur.
Je ne répondis pas, et il posa la cage contre le mur avant de reprendre :
— Tu te mets trop de pression.
Je relevai la tête immédiatement :
— Tu ne me connais pas assez pour dire ça.
Il resta silencieux un instant, puis un sourire léger apparut sur son visage :
— Peut-être.
Il attrapa son sac et ajouta simplement :
— À demain, Martin.
— À demain.
Il partit vers les vestiaires sans se retourner, et je restai immobile quelques secondes, sans vraiment comprendre pourquoi cette conversation me restait en tête plus longtemps que les autres.
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Dans le bus du retour, je m’installai près de la fenêtre tandis que Lyon défilait lentement derrière la vitre, les rues prenant une teinte orange sous la lumière du soir, et je sortis mon appareil photo pour capturer quelques images du Rhône, du pont, des reflets sur l’eau, comme je le faisais souvent pour me calmer après les entraînements.
Mon téléphone vibra.
Gabriel :Tu as survécu à l’entraînement ?
Je souris légèrement.
Moi :De justesse.
Une nouvelle notification apparut presque immédiatement.
Théo Laurent :Tu as oublié tes gants.
Je regardai mes mains et réalisai qu’il avait raison.
Moi :Tu peux les garder jusqu’à demain ?
La réponse arriva très vite.
Théo :Bien sûr.
Puis une seconde ligne :
Théo :Mais maintenant tu me dois quelque chose.
Je fronçai les sourcils.
Moi :Pourquoi ?
Quelques secondes passèrent.
Théo :Parce que je viens de sauver tes gants.
Je restai un moment à fixer l’écran avant de répondre.
Moi :Merci, capitaine.
La réponse arriva presque immédiatement.
Théo :De rien, gardien.
Je posai mon téléphone sur mes genoux et regardai à nouveau par la fenêtre, sans vraiment comprendre pourquoi je souriais légèrement.
Le championnat approchait, et à ce moment-là, je pensais que le plus difficile serait de garder notre cage inviolée.
Je me trompais largement, parce que le plus difficile allait être de comprendre ce qui se passait entre le gardien et le capitaine.








