Step Bro
« Tu te souviens de la fois où tu m’as dit que j’étais comme ta sœur de bureau ? Devant tout le monde ? »
J’ai vu la confusion se transformer en méfiance sur le visage de Dante. Il connaissait bien ce petit sourire narquois maintenant ; trois ans à travailler à six mètres l’un de l’autre m’avaient appris à le lire à travers la pièce. Je l’avais coincé dans le couloir devant nos bureaux, en l’arborant exprès.
Il a haussé les sourcils. « Ah oui ? »
« Tu crois que je ne sais pas ce que c’était ? »
« Ce que c’était, quoi ? »
« Le fait de me caser dans la catégorie la plus inoffensive possible. » J’ai croisé les bras en m’appuyant contre le mur. La climatisation ronronnait au-dessus de nous, transportant le brouhaha des appels téléphoniques et le bruit d’une chaise qu’on déplace. « Je veux juste mettre les choses au clair. Tu n’es pas mon frère de bureau. »
Les lèvres de Dante se sont étirées en un sourire amusé. « Bon à savoir. »
« Par contre, je pourrais m’habituer à l’idée de step bro de bureau. »
Pendant une seconde, il a été totalement décontenancé. Sa bouche s’est entrouverte, et il avait l’air si offensé que j’ai éclaté de rire avant même qu’il puisse placer un mot.
« Non. Putain, absolument pas. » Il m’a pointée du doigt, luttant contre un sourire qui ruinait toute l’autorité qu’il essayait d’avoir. « Tu ne viens pas de me sortir un délire de step-bro au boulot. »
« Si. »
« Putain, Isabel. »
Il s’est passé une main sur le visage et s’est détourné, les épaules secouées alors qu’il tentait de reprendre contenance. Mon rire a résonné plus loin dans le couloir que je ne l’aurais voulu, et j’ai baissé la voix dès que j’ai aperçu un mouvement derrière la vitre d’un bureau voisin.
Dante l’a remarqué aussi.
Inutile de dire quoi que ce soit. Trois ans de collaboration avaient rendu ce genre de réaction automatique.
Quand il s’est tourné vers moi, le sourire était toujours là. « J’essaie d’avoir une vraie conversation avec toi, et c’est ça que je récolte ? Du cerveau pourri par Internet ? »
« Tu fais semblant de ne pas savoir ce que ça veut dire ? »
Ça l’a un peu calmé. Il a posé une hanche contre le mur, avec une décontraction telle que n’importe qui passant par là aurait cru qu’on tuait le temps entre deux réunions. « S’il te plaît. Je bosse dans le marketing. Je passe la moitié de ma vie en ligne. »
« Donc tu sais. »
« Oh, je sais. » Sa voix a baissé d’un ton. « Ce que je ne savais pas, c’est que tu aurais l’audace de me dire ça en face. »
« Peut-être que tu me sous-estimes. »
« C’est clair que je le faisais. »
La photocopieuse s’est mise en route dans la salle de reprographie derrière nous, comblant le silence de son cliquetis mécanique. Dante n’est pas parti. Moi non plus.
« Tu fais ça souvent ces derniers temps », a-t-il lâché.
« Faire quoi ? »
« Pousser le bouchon. »
Ce mot a changé l’atmosphère.
J’ai jeté un coup d’œil vers l’autre bout du couloir, où un collègue sortait d’un bureau avec une pile de dossiers avant de disparaître dans un autre. Un téléphone a sonné derrière une porte fermée. Tout autour de nous était désespérément banal, ce qui rendait cette conversation d’autant plus intense.
« J’essaie toujours de repousser les limites », ai-je admis en baissant la voix. « Un peu plus loin à chaque fois. »
Les doigts de Dante ont tambouriné sur le mur, près de sa cuisse. « Ouais. J’ai remarqué. »
Je m’attendais à une autre blague. Pas à ça.
« C’est un jeu dangereux, putain, Isabel. »
« Pourquoi ? »
« Parce que tu n’y vas pas d’un coup. » Il a basculé son poids, se rapprochant légèrement sans que ce soit trop évident. « Tu fais juste des petites conneries. Une réflexion ici. Un regard là. Te tenir un peu trop près de moi. »
« Tu as compté ? »
« Difficile de faire autrement. »
La réponse est venue assez vite pour m’arracher un sourire.
Dante l’a vu immédiatement. « Oh, ne fais pas cette tête si fière. »
« Je ne suis pas fière. »
« Ton visage dit le contraire. »
« C’est l’hôpital qui se fout de la charité. Tes oreilles sont rouges. »
Sa main s’est dirigée vers l’une d’elles avant qu’il ne réalise ce qu’il faisait et ne la laisse retomber. Ça m’a fait rire.
« Il fait chaud dans ce couloir. »
« Il gèle ici. »
« T’es vraiment chiante, putain. »
« Et pourtant, tu es toujours là. »
J’ai désigné le couloir vide derrière lui. « Tu peux y aller. »
« Je pourrais. »
« Allez, vas-y. »
Il ne l’a pas fait.
Une porte s’est ouverte non loin de nous et nous nous sommes tournés vers le bruit. Un de nos collègues est arrivé dans le couloir, nous a adressé un signe distrait et est parti dans la direction opposée. J’ai répondu au signe comme si Dante et moi parlions de sujets totalement insignifiants.
Ses pas se sont évanouis au coin du couloir.
Dante était toujours là.
J’ai haussé les sourcils.
« Mon Dieu, qu’est-ce que tu es arrogant aujourd’hui. »
« J’ai tort ? »
« J’ai pas dit ça. »
Ça m’a un peu surprise, et la satisfaction tranquille sur son visage m’a confirmé qu’il le savait.
« Ouais, a-t-il dit. C’est moins drôle quand c’est moi qui le fais, hein ? »
« Moi, je m’amuse beaucoup. »
« J’en suis sûr. »
J’aurais pu en rester là. J’avais déjà poussé assez loin pour en obtenir plus que prévu, et le couloir n’était pas vraiment un lieu privé.
Au lieu de ça, j’ai fait un petit pas vers lui et j’ai laissé mon bras frôler le sien.
C’était presque rien, juste le contact de ma manche contre la sienne, assez discret pour que personne n’y prête attention. Dante, lui, l’a fait. Ses doigts ont cessé de tapoter contre le mur.
Nous étions collègues. Les gens se frôlent tout le temps.
Sauf que je l’avais fait exprès, et qu’il le savait.
Aucun de nous ne s’est écarté.
« C’est le but », ai-je dit doucement.
Il a froncé les sourcils. « Quel but ? »
« Ça. Voir ce qui se passe. »
Dante s’est décollé du mur, mais au lieu de mettre de la distance, il s’est retrouvé juste devant moi. Son parfum a tranché avec l’odeur aseptisée du bureau, et j’ai soudain réalisé à quel point l’espace était réduit.
« Isabel. »
La façon dont il a prononcé mon nom suffisait à me mettre en garde.
J’ai penché la tête. « Quoi ? »
« Tu continues à faire ça, et à un moment donné, l’un de nous va finir par faire une connerie. »
Il n’y avait plus aucune trace d’humour dans sa voix. Il l’a dit simplement, presque froidement, ce qui a rendu l’impact bien plus fort qu’une menace dramatique.
« Et ensuite ? »
« Ensuite, ce ne sera plus de la petite drague de bureau mignonne. »
Pendant trois ans, nous avions vécu confortablement derrière cette excuse. Chaque remarque pouvait passer pour une blague. Chaque regard appuyé pouvait ne rien vouloir dire. Nous pouvions flirter jusqu’à ce que l’un de nous s’approche trop, en rire, et retourner dans nos bureaux respectifs sans jamais admettre qu’il y avait quelque chose de plus profond.
C’était ce qui se rapprochait le plus d’un aveu de sa part.
Alors, forcément, j’ai poussé un peu plus loin.
« Jusqu’où peut aller cette fameuse drague de bureau mignonne ? »
Il a ri brièvement, mais sans grande conviction. « Je ne sais pas. »
« Tu ne sais pas ? »
« Non. » Son pouce frottait distraitement le bord de sa poche. « C’est ça le putain de problème. »
La réponse est restée suspendue entre nous alors que la photocopieuse derrière moi finissait par se taire. Sans le bruit mécanique, l’espace semblait soudain beaucoup plus restreint. Mon bras touchait toujours le sien, et cette fois, c’est moi qui ai rompu le contact.
C’est alors que la pensée évidente a fait irruption, ramenant la réalité dans la conversation.
« Et ta toute nouvelle copine ? »
Dante a détourné le regard.
C’était la première fois depuis que j’avais commencé ce jeu qu’il semblait vraiment mal à l’aise, et j’ai immédiatement su que je venais de toucher au seul point de la conversation qu’aucun de nous ne pouvait transformer en plaisanterie.
« Quoi, elle ? »
Je n’ai pas répondu. Il n’y avait pas besoin.
Dante s’est frotté la nuque. « Je sais que j’ai une copine. »
« Encore heureux. »
Il m’a lancé un regard sec. « Ce n’est pas ce que je voulais dire. »
« Alors, qu’est-ce que tu voulais dire ? »
Il a hésité alors que le bureau continuait de vivre autour de nous. Quelqu’un a ri derrière une porte fermée. Une chaise a roulé sur le carrelage. Plus loin, l’ascenseur a fait « ding » en s’ouvrant.
Finalement, Dante a fait un geste entre nous. « Ça. Ça devient un peu trop réel. »
« Flirter ? »
« Évidemment. »
« Et alors ? »
Il a pris son temps pour répondre. « Et alors, je sais que ce n’est plus vraiment inoffensif. »
Pour une fois, je n’avais pas de repartie cinglante sous la main.
« D’accord. »
Flirter avec Dante avait toujours été facile tant que ce qu’il y avait entre nous nous appartenait exclusivement. C’était un jeu privé, fait d’insultes, de regards et de blagues toujours explicables si l’un de nous avait besoin d’une porte de sortie.
Sa copine avait changé la donne. Elle donnait des contours à ce jeu. Des conséquences. Elle le rendait capable de blesser quelqu’un qui n’était même pas là.
J’ai fait un pas en arrière, rétablissant la distance professionnelle qui aurait dû exister depuis le début.
Dante l’a remarqué, mais il n’a pas cherché à réduire l’écart.
Un collègue est apparu à l’autre bout du couloir, et le changement chez nous deux a été immédiat. Je me suis redressée tandis que Dante plongeait nonchalamment la main dans sa poche arrière. Quand l’homme a été assez près pour nous entendre, nous avions l’air de ce que tout l’immeuble supposait : des collègues tuant le temps dans le couloir.
« Salut », a-t-il dit en passant.
« Salut. »
Dante lui a fait un signe de tête.
J’ai attendu qu’il disparaisse au coin du couloir avant de regarder Dante à nouveau.
Trois ans d’entraînement.
Je ne savais pas pourquoi cette idée me dérangeait autant maintenant.
« Je devrais probablement retourner faire ce pour quoi on me paie. »
Le coin de sa bouche s’est relevé. « Concept novateur. »
« Va te faire foutre. »
« Voilà, c’est ça. »
J’ai secoué la tête et me suis dirigée vers mon bureau, mes pas résonnant doucement sur le carrelage. J’ai fait quelques mètres avant que l’envie ne devienne impossible à ignorer.
J’ai regardé en arrière.
Dante n’avait pas bougé. Il était toujours là où je l’avais laissé, à me regarder m’éloigner, et quand il a compris que je l’avais surpris, il n’a même pas essayé de faire semblant.
J’ai haussé un sourcil.
Ses lèvres ont formé un seul mot.
Ne le fais pas.
Je me suis retournée avant de faire une bêtise dans un couloir rempli de gens qui pensaient toujours que nous étions juste des collègues.
Quand je suis arrivée dans mon bureau, le rythme ordinaire de la journée avait déjà commencé à absorber ce moment. Je me suis assise, j’ai réveillé mon ordinateur et j’ai fixé sans conviction ce sur quoi je travaillais avant que Dante ne fasse dérailler ma matinée.
Mon téléphone a vibré sur le bureau.
Je n’aurais pas dû regarder.
Je l’ai fait.
Ne commence pas quelque chose que tu ne finiras pas.
Pas de nom. Je n’en avais pas besoin.
J’ai ravalé un sourire et j’ai tapé.
Qui a dit que j’avais fini ?
Envoyer.
J’ai posé le téléphone face contre table et je me suis replongée dans mon écran.
La photocopieuse a redémarré. Quelqu’un a appelé au bout du couloir. Un téléphone a sonné deux fois avant que quelqu’un ne décroche. Autour de moi, tout était redevenu parfaitement, ennuyeusement normal.
Mon téléphone est resté silencieux.
Peut-être que Dante avait enfin décidé d’être raisonnable.
Je le connaissais mieux que ça.
Il était en train de réfléchir. Bien. Qu’il réfléchisse.
Le coin de l’auteur : À votre avis, qui fera le premier pas ? Dante ou Isabel ? Dites-le-moi en commentaire.









their back and forth is hilarious
Isabel is going to break first. Calling it.