Début et fin
Il fait chaud.
Trop chaud.
Et mon lit est bien trop petit pour supporter deux personnes.
Je tourne légèrement la tête vers Nate.
Il semble encore endormi. Son bras est étendu à l’endroit où je dormais quelques secondes plus tôt, ses sourcils légèrement froncés même dans son sommeil.
Je reste quelques instants à le regarder.
C’est étrange comme quelqu’un peut devenir à la fois si familier… et si lointain.
Je ne veux pas le réveiller.
Alors je l’enjambe doucement avant de me diriger vers la salle de bain.
Le carrelage froid sous mes pieds contraste brutalement avec la chaleur étouffante de la chambre.
Je ferme la porte derrière moi et m’appuie quelques secondes contre celle-ci.
Mon reflet dans le miroir me paraît épuisé.
Mes cheveux sont en bataille, mes yeux légèrement gonflés par le manque de sommeil.
Ou peut-être par tout le reste.
J’ouvre le robinet et passe de l’eau fraîche sur mon visage avant de relever les yeux vers mon reflet une nouvelle fois.
Je réalise soudainement qu’il est toujours là.
Chez moi.
Il aurait dû partir hier soir.
On n’était pas censés s’endormir.
La soirée était censée être simple.
Un dernier moment ensemble.
Un dernier verre.
Quelques souvenirs avant de tourner définitivement la page.
Mais finalement il est resté.
Et maintenant tout ça ressemble à une erreur.
Je prends quelques minutes de plus avant de sortir.
Je sais que c’est la dernière fois qu’on se voit.
Et je ne suis pas prête pour ça.
On en a longuement parlé.
Encore et encore.
On était d’accord.
Sur le coup, une dernière soirée pour se dire adieu semblait être une bonne idée.
Nous avions l’habitude de dormir ensemble.
De passer nos nuits enlacés devant des films qu’on ne regardait même plus au bout de vingt minutes.
De nous réveiller l’un chez l’autre sans vraiment savoir qui avait proposé de rester.
Mais nous n’avions jamais réellement « finalisé » les choses jusqu’au bout.
Cette nuit ne fait pas exception.
Nous voulions simplement rester une dernière fois dans notre bulle.
Arrêter le temps.
Profiter l’un de l’autre avant que la réalité nous rattrape.
Quelle erreur.
Je sors finalement de la salle de bain et le vois immédiatement.
Réveillé.
Habillé.
Prêt à partir.
Évidemment.
Il ne dormait pas.
Il évitait simplement une conversation gênante.
J’essaie de feindre l’indifférence et retourne m’asseoir sur mon lit en attrapant mon téléphone pour éviter de le regarder.
Le silence entre nous est pesant.
Avant, même nos silences semblaient naturels.
Aujourd’hui ils ressemblent juste à la fin de quelque chose.
Au moment où il pose la main sur la poignée de la porte, les mots m’échappent avant même que je puisse les retenir :
— « Tu es sûr de toi ? »
Il se fige à peine.
Même pas une seconde.
Il ne se retourne pas.
Il ouvre simplement la porte avant de répondre d’une voix calme :
— « On était d’accord. Cette nuit était un point final. Je t’aime Romy… mais c’est comme ça. »
Puis il part.
Comme ça.
Je reste assise au bord de mon lit sans bouger.
À revivre les quatre dernières années dans ma tête.
Nous n’avions pas le même groupe d’amis.
Lui faisait partie des personnes populaires, toujours entouré, toujours au centre de l’attention.
Tandis que moi… j’étais plutôt une fille discrète.
Je n’aimais pas vraiment les grands groupes et je passais la plupart de mon temps uniquement avec ma meilleure amie.
Puis un soir, en première année de lycée, il est venu m’aborder pendant l’anniversaire d’une fille de ma classe.
Comme ça.
Avec cette assurance nonchalante qui le caractérisait déjà.
Il s’était assis à côté de moi comme si on se connaissait depuis toujours.
La conversation avait été simple. Fluide. Naturelle.
Je me souviens même avoir pensé ce soir-là que c’était la première fois qu’un garçon comme lui me regardait réellement.
Puis nous avions commencé à nous écrire.
De plus en plus.
Les appels tard le soir.
Les messages au réveil.
Les sorties après les cours.
Et puis toutes les premières fois… ou presque.
Le premier baiser.
La première fois où il m’a dit qu’il m’aimait.
La première dispute aussi.
Très vite nous étions tombés amoureux l’un de l’autre.
Cet amour de jeunesse brûlant, passionné… presque destructeur.
Et justement, tout est devenu destructeur très vite.
Les crises de jalousie.
Les disputes interminables.
Les ruptures suivies de retrouvailles encore plus intenses.
Toujours plus fort.
Toujours plus loin.
Comme si nous étions incapables d’exister autrement.
Je me souviens même qu’il y avait déjà eu de la violence.
Pas constamment.
Pas assez pour me faire fuir à l’époque.
Mais suffisamment pour que mes amis commencent à le détester.
Ma mère aussi ne l’aimait pas.
J’aurais dû comprendre que ça ne mènerait nulle part.
Mais quand on aime quelqu’un depuis aussi longtemps… on finit parfois par confondre souffrance et passion.
Cette relation a duré de mes quinze ans à mes dix-neuf ans.
Et aujourd’hui… elle est terminée.
Nate est le futur Alpha de notre meute.
Son père, l’actuel dirigeant, ne s’est jamais réellement mêlé de notre relation.
Mais il a toujours voulu une compagne destinée comme future Luna pour son fils.
Et je ne le suis pas.
Je n’ai même pas de louve.
Apparemment Nate partage désormais cet avis lui aussi.
Je suis brusquement ramenée à la réalité par la sonnerie de mon téléphone.
Le nom de Sophie s’affiche à l’écran.
— « J’espère que tu es déjà en chemin et que tu es prête ! »
— « Bonjour à toi aussi. En fait… j’ai un peu de retard. Je me suis couchée tard et je n’ai pas entendu mon réveil. »
— « Hum… tu t’es couchée tard… »
Je grimace légèrement.
Elle sait.
Elle non plus ne l’a jamais aimé.
Plus d’une fois elle m’a suppliée de mettre un terme à cette relation.
— « Si tu veux que j’arrive un jour, il faut me laisser raccrocher. On en parlera plus tard. »
Je coupe l’appel avant qu’elle puisse répondre.
Puis je ferme les yeux une seconde.
J’inspire profondément.
Comme pour me donner le courage de tourner la page.
De commencer autre chose.
Il est temps.
L’heure des vacances a sonné.