Prologue
2050.
Le chaos des cartons ouverts et du ruban adhésif qui claque résonne dans toute la maison. C’est le bruit de la fin d’une époque. Au milieu du salon à moitié vide, je croise les bras, le regard lourd, fixant ma cadette de quinze ans qui refuse de m’aider à fermer une énième valise. Elle me donne mal à la tête... elle tient bien ça de son père. Une vie de famille construite ici, pleine de souvenirs, mais c’est pour la bonne cause.
— Ouais, maman, ben moi je veux pas déménager ! lâche-t-elle, la voix tremblante de colère et de frustration. Je suis bien ici, j’ai toute ma vie ici !
Je suspends mon geste, ferme les yeux un court instant pour puiser dans mes forces, masse mes tempes et pose un regard doux mais fatigué sur elle.
— Ma chérie, s’il te plaît... On en a déjà discuté une centaine de fois. Notre décision est prise avec ton père, on déménage. Tu auras beau parler, ça ne va rien changer. S’il te plaît, aide-nous, arrête de radoter. Par pitié ma chérie, ça n’amènera à rien.
— Oui, mais moi je veux pas quitter Los Angeles ! réplique-t-elle en haussant le ton. Quitter la Californie pour Londres ? Sérieusement ? Il ne fait jamais beau là-bas, maman ! Tout est gris, il pleut tout le temps. Pourquoi je dois gâcher ma vie ? J’ai mes amis, j’ai mes habitudes... Je dois rentrer au collège là-bas ! Il n’y aura jamais de bal, je pourrai jamais aller au bal. Dylan ne pourra jamais m’inviter, et mon permis et ma voiture… je pourrai jamais ! Et puis toutes mes copines, elles vont évoluer ici et moi non. Au mon dieu, vous êtes en train de gâcher ma vie !
Je lève les yeux au ciel en soupirant doucement devant son sens du drame, je vais sûrement l’inscrire dans un club de théâtre, je suis sûre qu’elle aura un succès fou, j’en met ma main a coupé.
— Oh là là, tu dramatises. Tu pourras très bien faire ta vie à Londres, ce n’est pas un problème. Tu sais très bien pourquoi on fait ça. Ta sœur, qui vient d’avoir dix-huit ans, a été sélectionnée pour intégrer une prestigieuse école de danse classique là-bas. C’est la chance de sa vie.
— Ouais, mais c’est bon, et alors ? réplique-t-elle du tac au tac, révoltée. Et pourquoi est-ce qu’on doit vivre pour elle ? Pourquoi est-ce que toutes nos vies sont dictées pour elle, hein ? Déjà que notre frère, son jumeau, lui aussi vous l’avez mis sur un piédestal ! Et moi ? Moi je suis la petite dernière, on me calcule même pas !
C’est le moment que choisit mon mari pour entrer dans le salon, les bras chargés d’un gros carton. Il pose sa cargaison, jette un regard amusé à la situation et s’approche de sa plus jeune fille avec un sourire tendre.
— Ma chérie, mon petit bébé, tu sais très bien que tu es ma préférée, dit-il pour tenter de désamorcer la bombe.
Elle recule d’un pas, refusant de se faire amadouer, tu m’étonnes mon mari est très fort à ce jeu.
— Non papa ! Vous êtes en train de gâcher ma vie, je suis dégoûtée !
Il abandonne temporairement les négociations et avance vers moi, m’entoure de ses bras, dépose un baiser affectueux sur ma tempe et me murmure à l’oreille :
— Ça va ?
Je me tourne vers lui, à bout de patience, en désignant notre fille du menton.
— S’il te plaît, calme ta fille, parce que sinon... sinon je ne sais pas ce que je vais lui faire.
Il lâche un petit rire franc, ses yeux brillant de cette lueur que j’aime tant. Malgré les années qui ont passé il est toujours aussi canon à mes yeux à croire qu’il m’a ensorcelé moi aussi.
— C’est rare que tu pètes les plombs, tu ne vas pas commencer maintenant.
Il se retourne ensuite vers notre adolescente, reprenant son ton de père, doux mais ferme.
— Monte dans ta chambre et descends ce qu’il y a à descendre ma chérie, allez.
Elle lâche un soupir rageur, donne un grand coup de pied de frustration dans le carton le plus proche et se dirige vers l’escalier.
— C’est bon, vous me dégoûtez. Je vous déteste !
Elle grimpe les marches quatre à quatre et va s’enfermer dans sa chambre en faisant trembler les murs. Mon mari me regarde, un sourire en coin.
— Quand elle découvrira sa nouvelle voiture là-bas, elle va oublier ce qu’elle vient de dire.
Je fronce les sourcils, surprise, et me tourne brusquement vers lui.
— Tu lui as acheté une voiture ?
Il hausse les épaules, amusé, en reprenant son scotch de déménagement.
— Pas le choix, non ? Sinon, elle va nous faire un caca nerveux.
Je secoue la tête en levant les yeux au ciel, mi-amusée, mi-exaspérée.
— À force de la gâter, regarde son comportement !
Mon mari lâche un petit rire et s’approche de moi. Il m’entoure de ses bras, me serrant tendrement contre lui. Je me laisse aller contre son torse, j’aime beaucoup trop son odeur. Je resserre mes bras autour de sa taille tandis qu’il commence à me déposer une pluie de baisers légers dans le cou.
— Arrête..., murmurai-je en tentant faiblement de me dégager. Il y a les enfants.
— Et alors ? réplique-t-il avec un sourire en coin contre ma peau. Ils savent très bien comment ils sont venus au monde, non ?
Je ne peux m’empêcher de rire. C’est à ce moment-là que notre fils passe la tête par la porte du salon. Il s’arrête net en nous voyant.
— Euh-hum, même si je suis ravi de vous voir dans cet état-là... Papa, j’ai besoin de toi pour un truc, s’il te plaît.
— Oui, fils, j’arrive, répond mon mari en desserrant doucement son étreinte.
Il me lance un dernier regard complice, me donne un baiser rapide et sort de la pièce pour le suivre.
À peine est-il parti que notre prodige de la danse classique entre à son tour dans le salon. Elle tient quelque chose de volumineux entre ses mains.
— Maman ?
— Oui, ma chérie ?
— J’étais en train de ranger les livres de la bibliothèque dans les cartons, et... je suis tombée sur ça.
Je fronce les sourcils en observant l’objet qu’elle me tend.
— Qu’est-ce que c’est que ça ?
Elle ouvre le grand livre cartonné, un immense sourire aux lèvres, les yeux brillants de surprise.
— Maman... tu étais cheerleader ?! Je ne savais pas du tout que tu avais fait ça !
Un immense élan de nostalgie me traverse le cœur. Un sourire un peu mélancolique s’étire sur mes lèvres.
— Oh... Oui, il fut un temps.
— Non mais... pourquoi on ne l’a jamais su ? s’exclame-t-elle en fixant la page ouverte. Attends, mais maman, il y a même papa sur la photo et toutes tes amies. Ouah, tu étais trop belle ! Ce n’est pas que tu sois moche maintenant, hein, tu es la plus belle femme au monde. Mais maman ! Punaise, je vois tout à fait pourquoi papa t’a épousée. Dis-moi que c’est bien toi sur la photo, s’il te plaît... Et dis-moi que c’est lui qui t’a courtisée !
Je redresse la tête, feignant d’être outrée, un rire fuyant mes lèvres.
— Et oui, c’est bien moi. Mais tu me prends pour qui, ma fille ? Évidemment que c’est lui qui m’a courtisée ! Il m’a couru après, même !
Je la regarde et nous éclatons de rire toutes les deux. Doucement, je lui prends le livre des mains. Mes doigts effleurent la couverture rigide, un peu poussiéreuse, que je n’avais pas touchée depuis des décennies. Je tourne lentement la première page.
Mes yeux se posent sur les lettres dorées inscrites en haut de la page de garde :
Kingswood College — Année 2026.
Un frisson me parcourt l’échine alors que les souvenirs de mes dix-sept ans refont surface, intacts, comme si c’était hier.








