diagnostiqué Oméga
La demeure des Roskoff s’élevait au sommet de la colline, loin
des regards, protégée par des grilles noires et des caméras dissimulées dans les haies taillées au millimètre. À l’intérieur, le silence
avait un poids. Ce n’était pas l’absence de bruit — c’était l’absence de liberté.
Bictor descendit l’escalier de marbre, la cravate encore desserrée autour du cou. Dix-huit ans, un mètre quatre-vingts de carrure qu’aucun costume sur-mesure n’arrivait à discipliner complètement.
Il avançait comme quelqu’un qui n’avait jamais eu besoin d’apprendre à s’imposer — ça venait naturellement, dans la façon dont il tenait ses épaules, dans son regard qui ne fuyait jamais celui des autres.
Ce qui rendait tout le reste d’autant plus absurde.
— Tu es en retard, dit une voix depuis le bureau entrouvert.
Son père. Dimitri Roskoff ne levait jamais la voix. Il n’en avait pas besoin. Vingt ans à la tête d’un empire qui prospérait dans
l’ombre lui avaient appris qu’un ton posé faisait plus de dégâts qu’un cri.
Bictor entra dans la pièce sans un mot. Le bureau sentait le cuir et le tabac froid. Sur le mur, un portrait de famille figé dans une élégance qui n’existait que sur la toile.
— Tu voulais me parler, dit Bictor. Je suis là.
Dimitri leva enfin les yeux de ses dossiers. Il observa son fils
comme il observait toujours — en évaluant, en soupesant, comme si chaque trait de son visage devait justifier quelque chose.
— Le conseil se réunit dans deux semaines, dit-il. Ils veulent savoir qui portera le nom après moi.
— Tu connais déjà la réponse.
— Je connais ce que dit le rapport médical. Un rapport que
j’aurais aimé ne jamais lire. Le mot ne fut pas prononcé, il n’avait pas besoin de l’être. Oméga. Il flottait entre eux comme une sentence.
Bictor serra les mâchoires. Il avait entendu ce silence-jugement toute son adolescence — dans les regards des associés de son père, dans les messes basses des cousins, dans la déception à peine masquée de l’homme qui lui avait donné son nom.
— Je ne dégage aucune phéromone, dit Bictor d’une voix calme
mais tranchante. Je mesure vingt centimètres de plus que la moyenne des Alphas de cette famille. Je n’ai jamais reculé devant personne
- Mais ça — il désigna un dossier fermé sur le bureau — ça dit que je suis un Oméga, alors soudain plus rien de tout ça ne compte.
— Le monde ne fonctionne pas à l’instinct, Bictor. Il fonctionne aux statuts. Tu le sais mieux que quiconque.
— Alors trouve quelqu’un d’autre pour porter ce nom.
Le silence qui suivit était différent des autres. Plus dur. Dimitri se leva, contourna le bureau, s’arrêta à quelques centimètres de son fils

— assez proche pour que Bictor sente, malgré lui, cette autorité que son père dégageait sans effort. Une autorité qu’on attendait de lui aussi. Qu’on lui refusait.
— Tu es mon premier-né, dit Dimitri. Que ça te plaise ou non, ce nom finira sur tes épaules. La seule question, c’est de savoir si tu le portes debout, ou si on te le colle de force quand tu n’auras plus le choix.
Bictor ne répondit pas immédiatement. Il pensait à la seule chose qui lui restait une bulle d’air avant que tout ne se referme sur lui.
— Laisse-moi une année, dit-il enfin. Une année normale. Un lycée, des gens qui ne savent pas qui je suis. Après ça, je reviens, et je fais ce que tu attends de moi.
Dimitri le fixa longuement. Ce genre de silence où l’on cherche à savoir si l’autre bluffe.
— Une année, dit-il finalement. Mais tu portes déjà ce nom, Bictor, même caché derrière les grilles d’un lycée public. N’oublie jamais ce que tu es censé devenir.
Les mots restèrent accrochés à Bictor bien après qu’il eut quitté le bureau, remontant l’escalier de marbre deux marches à la fois, comme s’il pouvait fuir plus vite que son propre nom.
Dans sa chambre, il retira sa veste, la jeta sur le lit sans un regard.
Face au miroir, il observa ce que tout le monde refusait de voir correctement : une carrure qui ne pliait devant rien, un regard qui ne cherchait jamais l’approbation, un silence qui n’avait jamais eu besoin de soumission pour exister.
Oméga.
Le mot ne collait à rien de ce qu’il voyait. Et pourtant, c’était son étiquette. Celle qu’on inscrirait sur chaque document, chaque présentation, chaque premier regard qu’on poserait sur lui à partir du lendemain.
Il ouvrit le tiroir de son bureau et en sortit l’uniforme qu’il avait fait livrer discrètement, sans que son père le sache. Un lycée ordinaire, à l’autre bout de la ville. Des visages qu’il n’avait jamais croisés. Une chance — la seule qu’il aurait — de marcher dans un couloir sans que son nom précède chacun de ses pas. Il ne savait pas encore que cette même bulle d’air allait devenir le lieu de sa chute.
Fin du chapitre 1
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