Chapitre 1
IRIS
La neige tombe sur Oslo depuis le milieu de l’après-midi et, derrière les grandes baies vitrées du studio, la ville commence déjà à disparaître sous une couche blanche. À cette période de l’année, la nuit s’installe avant que les Norvégiens aient terminé leur journée ; les lampadaires se reflètent sur les trottoirs humides, les phares avancent lentement dans les rues encombrées et le ciel semble assez bas pour toucher les toits.
Je regarde pourtant à peine dehors, toute mon attention retenue par l’écran accroché au mur de la loge. Soren Vinter apparaît en gros plan pendant qu’une technicienne ajuste son oreillette. Il écoute une consigne donnée hors champ, acquiesce, puis baisse les yeux vers les fiches posées devant lui.
Costume sombre, chemise noire, cheveux bruns repoussés en arrière et visage parfaitement calme, il possède exactement le genre de présence que la télévision adore : élégante, maîtrisée et magnétique pour compliquer le simple fait de détourner les yeux. Une fine cicatrice traverse sa joue sous son œil gauche. Elle devrait durcir ses traits, mais ne fait qu’accentuer ce qui le rend déjà impossible à confondre avec un autre. Ses yeux vairons achèvent le travail, le droit d’un bleu très clair et le gauche d’un marron froid que les éclairages du studio rendent encore plus saisissant.
Il ressemble exactement à l’homme qu’un pays entier pense connaître. Un présentateur brillant, légèrement mystérieux et séduisant pour apparaître régulièrement dans des magazines, qui n’ont absolument aucun rapport avec son métier. Personne, en revanche, ne semble s’être demandé pourquoi Soren Vinter a si peu changé depuis ses premières apparitions télévisées, alors que j’ai pris la peine de remonter beaucoup plus loin.
Je déverrouille mon téléphone et retrouve la photographie enregistrée trois semaines plus tôt dans les archives numérisées d’un journal de Bergen. Le cliché date de 1928 et montre une douzaine de personnes posant devant un théâtre. Les hommes portent de longs manteaux, les femmes des robes sombres, et la mauvaise qualité de l’image aurait pu rendre toute identification discutable si Soren ne s’était pas tenu légèrement en retrait, reconnaissable.
Près d’un siècle sépare cette photographie de l’homme affiché sur l’écran devant moi, mais son visage n’a pas changé. La cicatrice est déjà là, tout comme cette façon singulière de regarder l’objectif avec l’impression de voir davantage que ce qu’on lui montre. Je pourrais invoquer une ressemblance familiale, si je n’avais pas consacré une partie de ma vie à découvrir que certaines explications ne rassurent que parce qu’elles épargnent la vérité.
— Madame Balmont, nous passons à l’antenne dans cinq minutes. Monsieur Vinter terminera son introduction et je viendrai vous chercher juste après.
Je verrouille mon téléphone et adresse un signe à l’assistante.
— Merci, je serai prête.
— Tu es certaine que tout va bien ?
Je tourne la tête vers Henrik. Mon attaché de presse norvégien s’appuie contre l’encadrement de la porte, mon manteau sur le bras et une expression qui suggère qu’après trois jours passés avec moi, il considère déjà chacun de mes silences comme le prélude à une catastrophe.
— Pourquoi est-ce que ça n’irait pas ?
— Parce que tu regardes cet écran depuis dix minutes avec l’air d’essayer de résoudre un meurtre.
— J’observe simplement mon futur interlocuteur.
— C’est exactement le genre de phrase qui me donne envie de prévenir la production.
Je souris malgré moi. Henrik ignore tout, et mon éditeur aussi. Aucun des deux ne sait ce que je suis réellement venue chercher sur ce plateau, ni ce que je passe mes journées à observer lorsqu’ils croient que je travaille.
Les vampires possèdent des habitudes que la plupart des humains ne remarquent jamais, rien de spectaculaire, seulement une accumulation de détails insignifiants lorsqu’on ignore ce qu’on cherche : une immobilité trop parfaite, des réflexes légèrement trop précis, un souffle suspendu une seconde de trop, ou une attention particulière portée aux déplacements de ceux qui les entourent.
Soren maîtrise presque tout. Même devant une caméra assez proche pour saisir le moindre battement de cil, il ne laisse rien apparaître qui puisse éveiller les soupçons, et sa respiration demeure sans doute sa concession la plus visible à l’humanité. Régulière, mesurée et totalement inutile, elle est l’une des premières choses que j’ai remarquées en étudiant ses interviews.
Il respire parce que les humains respirent, et qu’après assez de temps passé parmi eux, certains réflexes finissent par devenir aussi naturels que le mensonge lui-même. Je ne sais pas depuis combien de temps Soren Vinter fait semblant d’être l’un des nôtres — seulement que cela a dû commencer bien avant ma naissance.
Pour Henrik, pour mon éditeur, pour tous ceux qui n’ont jamais eu de raison de douter, Ils vivent parmi nous est un essai consacré à l’origine des croyances vampiriques européennes et à leur évolution au fil des siècles. Le livre contient effectivement des années de recherches historiques, auxquelles s’ajoutent beaucoup de choses que personne n’aurait dû pouvoir écrire sans avoir observé certaines créatures de bien trop près.
J’ai simplement pris soin de présenter les vérités comme des hypothèses et, jusqu’ici, cela fonctionne. Le public adore hésiter entre croire que je suis une universitaire légèrement obsessionnelle et considérer que je suis assez dérangée pour avoir transformé des années de recherches en théorie du complot élégamment reliée. Ces deux versions me conviennent beaucoup mieux que la vérité.
— Essaie seulement de ne pas transformer l’interview en interrogatoire, reprend Henrik.
— Je ne vois absolument pas pourquoi je ferais une chose pareille.
— Tu as passé la moitié du trajet à lire des articles sur Soren Vinter alors que, normalement, c’est plutôt au journaliste de préparer l’interview.
Je prends mon verre d’eau et bois une gorgée, ce qui m’évite opportunément de répondre. L’assistante réapparaît avant qu’Henrik ait le temps de poursuivre.
— Madame Balmont, c’est à vous.
Je repose mon verre et me lève tandis qu’il récupère mon téléphone. Avant de quitter la loge, je vérifie machinalement que la manche de ma veste tombe correctement sur mon poignet gauche et dissimule toujours la lame fixée contre mon avant-bras.
Je ne compte pas m’en servir. Soren ne m’a donné aucune raison de penser qu’il représente une menace immédiate, et tuer un présentateur de télévision en direct compliquerait un peu la tournée promotionnelle, mais je ne rencontre jamais un vampire sans arme.
Je suis l’assistante dans le couloir menant au plateau lorsque la voix de Soren s’élève à travers les enceintes. Elle est plus grave que sur les enregistrements, plus posée aussi, avec cette maîtrise tranquille qui semble avoir été travaillée jusqu’à ne plus ressembler à un effort.
— Mon invitée de ce soir a consacré plusieurs années à une question que la plupart d’entre nous préféreraient probablement ne jamais avoir à se poser : et si les monstres que nous avons enfermés dans nos livres n’avaient jamais réellement disparu ?
Les applaudissements éclatent et l’assistante m’indique l’entrée. Je franchis le rideau, aussitôt frappée par la lumière des projecteurs, puis distingue les gradins, les silhouettes du public, les caméras et, au centre du plateau, Soren qui vient de se lever.
Ses yeux rencontrent les miens et sa réaction, aussi infime soit-elle, ne m’échappe pas. Sa main se resserre autour de la fiche qu’il tient et son sourire se fige une fraction de seconde, pas assez pour alerter le public, ni même son équipe. Mais j’ai passé trop de temps à observer ce que les autres ne remarquent pas pour manquer un changement aussi brutal chez un homme qui contrôlait chacun de ses mouvements quelques secondes plus tôt.
Son expression retrouve presque aussitôt sa maîtrise habituelle et il avance vers moi. Je réduis la distance qui nous sépare et constate qu’il est plus grand que je ne l’imaginais, détail inutile qui m’agace d’autant plus de l’avoir remarqué.
De près, ses traits se durcissent, sa peau pâlit encore, et sa beauté perd toute sa douceur télévisuelle pour devenir quelque chose de plus dangereux, de plus vrai. Je sais exactement ce qu’il est. Cela ne m’empêche malheureusement pas de comprendre pourquoi des milliers de personnes le trouvent séduisant.
— Iris Balmont, je suis ravi de vous recevoir.
Sa voix n’a pas changé de volume, pourtant quelque chose dans son intonation s’est tendu. Je lui tends la main.
— Soren Vinter. Je suis ravie de pouvoir enfin vous rencontrer autrement qu’à travers un écran.
Son attention descend vers mes doigts avant qu’il ne les prenne et, cette fois, sa réaction n’a plus rien d’infime. Sa main est glacée, ce qui ne m’apprend rien que je ne sache déjà, mais ses doigts se referment brusquement autour des miens tandis que ses pupilles s’élargissent. Tout son corps semble se tendre sous l’effet d’un réflexe qu’il n’a pas anticipé.
Je relève les yeux et, pendant une seconde, le présentateur disparaît. Il me fixe sans sourire, avec une intensité presque incrédule, comme si le simple fait de me toucher venait de provoquer quelque chose qu’il ne comprend pas lui-même. Il n’y a aucune agressivité dans son expression, aucune trace de faim non plus. Seulement un trouble brut. Un trouble si étranger à l’homme que j’observais depuis ma loge, si sûr de lui, si maître de chaque geste, qu’il éveille aussitôt ma curiosité.
Je retire doucement ma main. Ses doigts résistent une fraction de seconde avant de me libérer.
— Tout se passe comme prévu ? demandé-je assez bas pour que le public ne nous entende pas.
Ses yeux restent sur moi.
— Tout va très bien.
Le mensonge est évident pour que je ne prenne même pas la peine de le relever. Une voix annonce dix secondes avant la reprise et Soren finit par détourner la tête pour m’indiquer le fauteuil installé face au sien. Je m’assois, il prend place à son tour et la lumière rouge de la caméra s’allume tandis que le présentateur réapparaît avec une facilité impressionnante.
— Iris Balmont, merci d’avoir accepté notre invitation. Avec un titre comme Ils vivent parmi nous, j’aurais difficilement pu résister.
Il récupère l’exemplaire posé sur la table.
— Vous ne cherchez pas exactement à rassurer vos lecteurs.
— Ce n’était effectivement pas l’objectif.
— Qu’espériez-vous provoquer alors ?
Je croise les jambes.
— Leur faire remettre en question ce qu’ils considèrent comme impossible.
Son attention se fixe sur moi.
— C’est une ambition assez importante pour un livre consacré aux légendes.
— Les légendes survivent rarement plusieurs siècles sans raison.
— Vous pensez donc qu’il existe toujours une part de vérité derrière elles ?
— Pas toujours, mais assez souvent pour qu’on évite de les mépriser simplement parce qu’elles nous dérangent.
Soren ouvre mon livre à une page marquée.
— Vous êtes sévère avec la représentation moderne des vampires.
— Je suis surtout sévère avec les incohérences.
— Prenons l’ail, par exemple. Aucun fondement sérieux ?
— Pratiquement aucun.
— Et les crucifix ?
— Historiquement, c’est beaucoup plus complexe.
Il ne consulte pas sa fiche avant de poursuivre.
— Le soleil ?
Je laisse passer une courte seconde, consciente que nous venons enfin d’arriver à une question réellement intéressante.
— Disons que la combustion spontanée relève surtout d’une imagination spectaculaire.
Une lueur traverse ses yeux.
— Vous semblez très certaine de cette conclusion.
— J’ai passé plusieurs années à travailler sur le sujet.
— Principalement dans les archives, j’imagine.
Ce n’est pas faux, même si je ne précise évidemment pas que certaines de mes sources avaient encore du sang sur les mains.
Soren tourne une nouvelle page.
— Vous écrivez également que les capacités d’un vampire pourraient évoluer avec son âge. Sur quoi repose cette hypothèse ?
La véritable réponse tient à des corps retrouvés, des témoignages transmis de génération en génération et aux carnets de chasse que mon père conserve dans une pièce verrouillée depuis mon enfance, mais je lui offre une version légèrement plus publiable.
— Les mêmes caractéristiques apparaissent dans des récits provenant de régions qui avaient parfois très peu de contacts entre elles. Les vampires les plus anciens y sont généralement décrits comme plus rapides, plus résistants et surtout beaucoup plus difficiles à identifier.
— Parce qu’ils apprennent à se cacher ?
— Parce qu’ils apprennent à vivre parmi nous.
Un bref silence s’installe. Je ne sais pas ce que le public perçoit de notre échange, sans doute, rien de plus qu’une conversation autour de mon livre. Pourtant la façon dont Soren me regarde m’indique, qu’il a entendu ce qui se cache derrière ma réponse.
— Cela les rendrait nécessairement plus dangereux, suppose-t-il.
— Pas nécessairement.
Pour la première fois depuis le début de l’interview, je le prends réellement au dépourvu.
— Vous ne semblez pas d’accord.
— La dangerosité n’est pas une conséquence automatique de la nature d’un individu.
— Vous êtes en train de défendre les vampires ?
— Je dis seulement qu’être capable de tuer quelqu’un et choisir de le faire sont deux choses différentes.
Son attention demeure sur mon visage, plus attentive encore qu’auparavant. Je ne sais pas exactement pourquoi j’ai répondu ça. Peut-être parce qu’il est assis devant moi depuis plusieurs minutes sans avoir essayé de m’arracher la gorge, ce qui constitue certes une barre assez basse mais reste toujours préférable à l’alternative.
— C’est une distinction étonnamment généreuse venant de vous.
— Ne vous emballez pas, je n’ai encore innocenté personne.
Le coin de sa bouche se relève et, cette fois, son amusement paraît sincère. L’interview se poursuit, et il devient rapidement évident que Soren connaît mon livre beaucoup trop bien pour s’être contenté des questions préparées par son équipe. Il cite des passages, revient sur des détails relégués en notes et m’interroge sur le choix de certains témoignages plutôt que d’autres.
Plus nous parlons, plus son comportement m’intrigue, non pas seulement à cause de ce qu’il demande, mais de l’attention presque démesurée qu’il me porte. Lorsqu’il consulte ses fiches ou se tourne vers une caméra, ses yeux reviennent vers moi comme par réflexe. Il suit mes gestes avec une précision inhabituelle, semble écouter jusqu’aux variations de ma respiration et, à plusieurs reprises, son regard s’attarde sur ma bouche avant qu’il ne se reprenne.
Lorsqu’une technicienne traverse son champ de vision, il déplace même légèrement son fauteuil pour me retrouver. Je connais la faim vampirique pour savoir que ce n’est pas ce que j’observe chez lui.
La faim possède quelque chose de fixe et de prédateur qui réduit un être humain à ce qu’il peut offrir. Chez Soren, je ne vois ni calcul ni avidité. Ce qui l’agite ressemble davantage à une fascination involontaire, accompagnée d’une contrariété croissante devant son incapacité à la contrôler, et ce constat m’intéresse malheureusement beaucoup plus qu’il ne devrait.
— Vous observez énormément, remarque-t-il soudain.
Je reporte toute mon attention sur lui.
— C’est une habitude utile lorsqu’on veut rester en vie.
Sa main s’immobilise sur ses fiches et je laisse apparaître un sourire.
— Cette réponse était trop dramatique ?
— Je me demandais surtout ce que vous aviez pu vivre pour qu’elle vous vienne aussi naturellement.
Je détourne brièvement les yeux vers le public, déjà certaine qu’il n’obtiendra aucune réponse à cette question ce soir. La régisseuse annonce la dernière minute et Soren referme mon livre.
— Vous terminez sur une phrase assez particulière : « Le véritable avantage du prédateur n’est pas sa force, mais la certitude de sa proie qu’il n’existe pas. » Vous pensez réellement que quelque chose pourrait vivre parmi nous pendant des décennies sans jamais être découvert ?
Je regarde l’homme assis en face de moi. Une caméra filme chacun de ses mouvements et des centaines de milliers de personnes verront cette émission sans jamais soupçonner que la créature dont nous parlons se trouve sous leurs yeux.
— Je pense que ce serait même beaucoup plus facile qu’on ne l’imagine.
Il penche légèrement la tête.
— Avec autant de certitude ?
— Les humains sont très doués pour ne pas voir ce qu’ils ne veulent pas comprendre.
— Et vous, qu’est-ce que vous faites ?
Je soutiens son regard.
— Je préfère regarder longtemps pour ne pas avoir ce problème.
Le silence dure juste assez pour devenir perceptible avant que Soren retrouve le sourire, celui qu’il réserve aux caméras.
— Sur cette conclusion légèrement inquiétante, je vous rappelle que Ils vivent parmi nous d’Iris Balmont est disponible depuis cette semaine en Norvège.
Les applaudissements commencent, la lumière rouge s’éteint et le générique retentit dans le studio. Je décroche le micro fixé à ma veste et le tends à une technicienne avant de me retourner vers Soren, qui ne parle ni à son équipe ni à l’assistant attendant quelques mètres plus loin.
Il n’a plus besoin de sourire maintenant que les caméras sont coupées, et la façon dont il me regarde devient presque plus troublante sans le masque professionnel. J’attends qu’un technicien s’éloigne avant de récupérer mon livre sur la table.
— Vous avez une manière assez particulière d’observer vos invités une fois l’émission terminée.
Ses sourcils se rapprochent.
— Est-ce que je vous ai mise mal à l’aise ?
La sincérité de la question me surprend davantage que son insistance.
— Pas du tout. Je me demande simplement ce que vous cherchez depuis que je suis entrée sur votre plateau.
Ses yeux glissent vers la main qu’il a serrée quelques minutes plus tôt, puis remontent jusqu’à mon visage.
— J’aimerais beaucoup pouvoir vous répondre, mais je n’en sais rien.
Je m’attendais à une pirouette, éventuellement à un mensonge, certainement pas à une réponse aussi directe. Soren semble d’ailleurs prendre conscience de ce qu’il vient d’admettre, car son expression se referme aussitôt tandis qu’un homme de son équipe l’appelle depuis l’autre bout du plateau, sans obtenir la moindre réaction.
Je devrais raisonnablement partir puisque j’ai confirmé ce que je voulais savoir : Soren Vinter est un vampire et il ne semble pas avoir compris que la femme qu’il vient d’interviewer sait exactement ce qu’il est. Plus intéressant encore, ma présence provoque chez lui une réaction qu’un homme aussi entraîné à se contrôler, ne parvient pas totalement à dissimuler.
La décision logique consisterait à rentrer à l’hôtel, ouvrir mon ordinateur et commencer à chercher une explication. Je referme pourtant mon sac sans bouger, consciente que ma curiosité n’est plus la seule raison pour laquelle je n’ai aucune envie de partir.
Soren est dangereux, beaucoup plus ancien que la plupart des vampires que j’ai rencontrés, et séduisant pour que je sois agacée de continuer à le remarquer malgré tout ce que je sais de lui. Sa voix, sa présence et cette manière de concentrer sur moi, une attention presque indécente, n’arrangent rien. Parce que j’ai envie de comprendre ce qui lui arrive autant que de découvrir ce qu’il devient lorsqu’aucune caméra ne lui impose de jouer à l’être humain parfait.
— Vous avez quelque chose de prévu maintenant, ou votre équipe vous retient toute la soirée ?
Son attention revient entièrement sur moi.
— Pourquoi cette question ?
— Parce que j’ai envie d’aller boire un verre.
Il reste silencieux, assez longtemps pour que je voie l’instant exact où il comprend ce que je suis en train de proposer.
— Vous êtes en train de m’inviter ?
— C’est précisément ce que je suis en train de faire.
Cette fois, il ne parvient pas à cacher sa surprise, et je devrais peut-être trouver inquiétant de prendre autant de plaisir à déstabiliser une créature capable de me tuer avec une facilité vexante. À la place, j’apprécie beaucoup trop de voir une fissure apparaître dans le contrôle d’un homme qui, une heure plus tôt, me semblait impossible à prendre au dépourvu.
Soren m’étudie encore quelques secondes et son regard descend brièvement vers ma bouche avant de retrouver le mien.
— Vous avez l’habitude d’inviter des inconnus que vous venez de passer une heure à analyser ?
Je glisse mon manteau sur mes épaules.
— Seulement lorsque l’inconnu en question m’intrigue assez pour que j’aie encore des questions.
Cette fois, le changement dans son expression est trop net pour que je puisse prétendre l’avoir imaginé. Lorsqu’il récupère son manteau à son tour, je comprends que quelque chose vient de commencer entre nous. Je ne sais pas encore si j’ai envie de le comprendre, de m’en méfier, ou des deux à la fois.








