La liste
Léa
M. Girard a une manie que je déteste : il adore les rebondissements. Ce mardi matin, debout devant le tableau, il annonce le concours régional d’écriture avec l’enthousiasme d’un metteur en scène qui dévoile son casting.
« Vous travaillerez en binômes. Et pour une fois, ce ne sera pas vous qui choisirez. »
Un murmure parcourt la classe. Je serre mon stylo. J’écris seule depuis toujours — mes carnets, mes nuits, mes phrases que je rature jusqu’à ce qu’elles sonnent juste. L’idée de partager ça avec quelqu’un me donne la sensation qu’on va fouiller dans mes tiroirs sans permission.
Il déroule la liste. Les noms tombent un à un, dans un ordre qui ne doit rien au hasard — sauf que si, justement, tout est fait pour ressembler au hasard alors que ça ne l’est jamais, dans une salle de classe.
« Léa Moreau… et Nathan Carrel. »
Je lève les yeux. Au fond de la salle, Nathan Carrel arrête de faire tourner son stylo entre ses doigts et me regarde comme si je venais de lui annoncer une mauvaise nouvelle médicale. Le sentiment est réciproque.
Nathan Carrel. Capitaine de l’équipe de basket. Celui dont le nom résonne dans les couloirs avant même qu’il n’y entre. Celui qui, en seconde, a écrit une dissertation sur Camus en quarante minutes et a eu 14, alors que j’y ai passé trois nuits pour 15. Ce genre de détail, on ne l’oublie pas.
« Un problème, Moreau ? » lance-t-il, un sourire en coin.
« Aucun, Carrel. Je me demandais juste si tu savais ce qu’est une virgule. »
Des rires étouffés. M. Girard réprime un sourire et enchaîne avec le nom suivant. Je me retourne vers mon cahier, mais je sens encore son regard, amusé, sur ma nuque.
Nathan
Moreau. Évidemment. La fille qui prend des notes même pendant les évaluations facultatives. Celle qui a fini le livre qu’on avait à lire pour septembre… en juin dernier.
Je ne la déteste pas, en vrai. C’est plus compliqué que ça. Elle me regarde comme si j’étais une case cochée par erreur sur une fiche — le sportif, le populaire, celui qui ne lit pas. Elle n’a pas tort sur le basket. Elle a tort sur le reste, mais je ne vais pas perdre du temps à corriger ça.
À la pause, Enzo me rejoint, un paquet de chips à la main.
« Alors, partenaire de littérature. Ça va être un carnage ou une romance ? »
« Ni l’un ni l’autre. Ça va être deux personnes qui se supportent le temps d’un devoir. »
Il hausse un sourcil, ce sourcil qui veut dire je n’y crois pas une seconde, et je l’ignore, parce que moi non plus, je n’y crois pas totalement — mais pas dans le sens qu’il imagine.
La vérité, c’est que mon père a vu la lettre du proviseur sur ce concours régional avant même que je ne l’annonce. « Un prix littéraire, ça fait bien sur un dossier », a-t-il dit, avant de retourner à son ordinateur. Il ne m’a pas demandé si ça m’intéressait. Il ne demande jamais. Il évalue.
Alors si je dois écrire une nouvelle avec la meilleure plume de la classe, autant que ce soit avec quelqu’un qui prend ça au sérieux. Même si cette personne pense que je suis un abruti qui ne sait pas placer une virgule.
Je le lui prouverai. Je ne sais pas encore pourquoi ça compte autant pour moi qu’elle change d’avis.








