La Proie Du Diable Noir par Alice Spade chez Inkitt
Personnaliser la lisibilité
Aa

LA PROIE DU DIABLE NOIR

Tous droits réservés ©

Résumé

Lys croyait avoir échappé aux hommes qui voulaient décider de son destin. Sa liberté ne survit pourtant pas à sa rencontre avec Rafe Blackthorn, le pirate que les mers ont surnommé le Diable Noir. Impitoyable, redouté jusque dans les ports les plus dangereux, Rafe ne l’a pas capturée par hasard. Sur le dos de Lys est tatouée une carte menant au trésor légendaire du Roi Mort — une fortune enfouie derrière des eaux dont aucun navire n’est jamais revenu. À bord du Revenant, Lys refuse cependant de devenir une prisonnière docile. Face à celui qui prétend la posséder, elle résiste, provoque et découvre peu à peu les failles dissimulées sous sa violence. Entre eux naît une attirance aussi irrésistible que dangereuse, dans laquelle le désir se mêle au pouvoir, à la peur et au besoin de liberté. Mais d’autres convoitent la carte. Trahisons, mutineries et navires ennemis se lancent à leur poursuite tandis que la mer elle-même semble vouloir les empêcher d’atteindre le royaume du Roi Mort. Rafe était prêt à sacrifier n’importe qui pour s’emparer du trésor. Il n’avait simplement pas prévu que sa plus précieuse captive deviendrait la seule chose qu’il ne pourrait se résoudre à perdre.

Genre :
Fantasy/Adventure
Auteur :
Alice Spade
Statut :
Terminé
Chapitres :
58
Rating
n/a
Classification par âge :
18+

Chapitre 1

La Tortuga Rouge ne devait son nom ni à la couleur de ses murs ni à celle de son enseigne. Les premiers avaient depuis longtemps disparu sous la fumée des pipes, la graisse des lampes et les éclaboussures de rhum ; la seconde grinçait au-dessus de la porte, mangée par le sel, au point qu’on n’y distinguait plus qu’une femme aux jambes écartées tenant un sabre dans chaque main.

On prétendait que le rouge venait du sang qu’il fallait laver chaque matin entre les lames du plancher.

C’était faux, évidemment.

Personne ne lavait jamais le plancher.

Ce soir-là, la taverne puait le rhum rance, la sueur, le tabac mâché et le poisson frit. Des marins de six nations s’entassaient sous les poutres noircies, mêlés aux contrebandiers, aux filles des quais et aux marchands venus acheter à bas prix des cargaisons dont ils auraient préféré ignorer l’origine. Des pièces changeaient de main sous les tables. Des accords se concluaient dans les alcôves. On buvait, on jouait, on mentait.

Au-dehors, Tortuga poursuivait ses affaires avec un semblant d’ordre. Des lanternes éclairaient les quais. Les commis des entrepôts tenaient leurs registres. Les gardes du port prélevaient leur part sur les marchandises avant de détourner les yeux. Mais, passé la porte de la Tortuga Rouge, il ne restait de la civilisation que le prix inscrit à la craie derrière le comptoir.

Deux hommes se cognaient déjà la tête contre une table en pariant sur celui qui resterait conscient le plus longtemps. Près de l’escalier, une femme assise à califourchon sur un matelot lui fouillait les poches pendant qu’il cherchait sa bouche. Un accordéoniste borgne massacrait une chanson espagnole dont personne ne connaissait plus les paroles, ce qui n’empêchait pas la salle entière d’en hurler le refrain.

Au milieu de ce vacarme, un vieux loup de mer s’efforçait de faire entendre sa voix.

Il avait une barbe couleur d’écume sale, un nez traversé de petites veines rouges et la peau tannée de ceux qui avaient passé trop d’années à défier le soleil. Une cicatrice lui fermait presque entièrement l’œil gauche. Devant lui s’alignaient trois chopes vides et une quatrième dont il renversait la moitié chaque fois qu’il frappait la table.

— Une femme, je vous dis !

Quelques rires lui répondirent.

Le vieux se redressa, offensé que l’on puisse douter de lui alors qu’il avait manifestement consacré la soirée à rendre son récit plus crédible.

— Une vraie femme ! Pas une de ces créatures à queue de poisson que les hommes prétendent avoir vues après six mois sans toucher terre. Celle-là marche sur deux jambes. Elle mange. Elle boit. Elle paie même ses chambres, ce qui la rend déjà plus respectable que la moitié d’entre vous.

— Et plus solvable que toi ! lança quelqu’un.

La salle éclata de rire.

Le vieillard leva un doigt noueux.

— Riez. Mais quand vous apprendrez qu’un autre a trouvé le trésor, vous vous souviendrez que le vieux Merek vous avait prévenus.

Le mot produisit son effet.

Les dés continuèrent de rouler, les chopes de s’entrechoquer et l’accordéon de gémir, mais plusieurs visages se tournèrent vers lui. À Tortuga, on pouvait plaisanter sur la potence, les fièvres et les maladies rapportées des bordels. On ne plaisantait jamais tout à fait avec un trésor.

— Quel trésor ? demanda un homme au crâne rasé.

Merek ramena sa chope contre lui, comme s’il craignait qu’on ne lui vole ce qu’il restait au fond.

— Celui d’Abraham.

Cette fois, les rires furent moins nombreux.

Un matelot fit un signe de croix. Son voisin lui donna un coup de coude, mais baissa tout de même la voix lorsqu’il demanda :

— Le Roi sans Couronne ?

— Il n’a jamais été roi de rien, grogna le crâne rasé. Abraham était un pirate, comme les autres.

— Comme les autres ? Merek eut un ricanement qui se termina en quinte de toux. Il possédait cinq navires quand les gouverneurs de ces îles n’arrivaient pas à en armer deux. Il faisait payer les Espagnols pour traverser leurs propres eaux. Il connaissait des routes qu’aucune carte ne montre et des ports où un homme pouvait disparaître avec son équipage sans laisser derrière lui jusqu’à l’ombre de ses voiles.

— Et pourtant, il est mort.

Merek essuya sa bouche du revers de la main.

— C’est ce qu’on raconte.

Un bref silence se forma autour de la table, fragile comme la flamme d’une chandelle. Même l’accordéon sembla s’éloigner.

— Abraham a disparu avec son bâtiment amiral, reprit le vieux. Son or, ses pierres, les tributs qu’il avait arrachés aux marchands et tout ce qu’il avait amassé pendant trente ans de pillage… personne n’en a retrouvé une seule pièce. Ceux qui sont partis à sa recherche ne sont jamais revenus. Alors les hommes ont cessé de parler du Roi sans Couronne. Ils l’ont appelé le Roi Mort.

— Une jolie histoire, dit le crâne rasé. Mais ta femme, dans tout ça ?

Merek se pencha au-dessus de la table. Les hommes les plus proches l’imitèrent malgré eux.

— Elle porte la route.

Un éclat de rire jaillit au fond du cercle.

— Dans sa poche ?

— Sur elle.

— Elle a avalé la carte ?

Merek abattit sa paume sur le bois.

— Tatouée dans son dos !

Cette fois, le rire emporta toute la salle. Un homme recracha son rhum. La femme près de l’escalier profita de la distraction pour extraire une bourse du pantalon du matelot et s’éloigna sans que celui-ci s’en aperçût.

Merek attendit que le vacarme retombe. Il ne riait pas.

— Pas une ancre, reprit-il. Pas un cœur percé d’une flèche. Une carte entière. Des îles. Des récifs. Une rose des vents. Et une route qui conduit au dernier mouillage d’Abraham.

— Tu l’as vue ?

La question venait d’une table voisine.

Merek tourna la tête, mais celui qui l’avait posée restait caché derrière deux joueurs de cartes.

— Pas moi, admit-il. Un homme de Port-Royal. Un homme qui n’avait jamais menti de sa vie.

— Il est mort avant ou après te l’avoir raconté ?

Nouveaux rires.

Le vieux les ignora.

— La carte ne se montre pas à n’importe qui. La plupart du temps, sa peau paraît nue. Il faut l’éveiller.

— Comment ?

Merek hésita.

Pour la première fois depuis le début de son récit, une hésitation troubla son assurance. Son œil valide glissa sur les visages rassemblés devant lui, comme s’il regrettait d’avoir conduit l’histoire jusque-là.

— La peur, murmura-t-il. La douleur, peut-être. Certains parlent du désir. D’autres disent qu’il faut mêler les trois.

Les plaisanteries s’éteignirent d’elles-mêmes.

— Alors les lignes remontent sous sa peau, poursuivit Merek. Elles s’allument une à une, comme si une main invisible les traçait depuis l’intérieur de son corps. Et quand la carte apparaît tout entière…

Il n’acheva pas.

Un homme venait de se lever au fond de la salle.

Il était assis là depuis assez longtemps pour qu’une bouteille presque vide repose devant lui, mais personne ne se souvenait de l’avoir vu boire. La lumière des lampes glissait sur les épaules de son manteau noir sans parvenir à en adoucir la silhouette. Il était grand, large sans lourdeur, et se déplaçait avec l’économie tranquille d’un homme qui n’avait jamais eu besoin de se presser pour obtenir ce qu’il voulait.

Une cicatrice irrégulière barrait le côté gauche de sa mâchoire. Elle aurait dû enlaidir son visage. Elle ne faisait que retenir le regard un peu plus longtemps.

Sur son passage, les conversations diminuèrent. Un marin rentra les jambes sous son banc. Un autre posa lentement sa chope, comme si le moindre bruit risquait soudain de lui être reproché. Près du comptoir, l’aubergiste cessa d’essuyer son verre.

Rafe Blackthorn traversa la salle.

Il contourna les deux hommes qui se battaient encore à terre. L’un d’eux leva les yeux, reconnut les bottes noires arrêtées près de son visage et relâcha aussitôt la gorge de son adversaire.

Le Diable Noir ne leur accorda pas un regard.

Il s’arrêta devant Merek et posa une pièce d’or sur la table.

Le vieux fixa la monnaie, puis la main restée auprès d’elle. Une main large, marquée de cicatrices pâles. Lorsqu’il releva enfin les yeux, son ivresse semblait avoir reculé de plusieurs verres.

Rafe parla d’une voix basse, presque courtoise.

— Recommencez.

Merek déglutit.

— Depuis le début ?

Le regard de Rafe ne quitta pas le sien.

— Depuis la femme.

Merek regarda autour de lui, comme s’il espérait trouver parmi les hommes rassemblés quelqu’un d’assez courageux pour détourner l’attention du Diable Noir.

Il ne trouva que des visages soudain passionnés par le fond de leurs chopes.

— Elle est jeune, commença-t-il. Vingt ans, peut-être un peu plus. Les cheveux châtain clair. Des yeux…

Rafe fit glisser la pièce sous son index.

— Les faits.

Le vieux referma la bouche.

— Elle voyage seule. Elle change souvent de nom et ne dort jamais plus de deux nuits au même endroit. Elle paie en pièces étrangères, toujours comptées à l’avance. Elle évite les grandes auberges et les rues où les hommes de la garde posent des questions.

— Où a-t-elle été vue ?

— Port-Royal, il y a trois semaines.

— Par qui ?

Merek hésita de nouveau.

— Un marchand.

Rafe ne réagit pas. Rien ne changea dans son expression. Pourtant le silence autour de la table devint plus lourd.

— Quel marchand ?

— Un marchand. Il achetait du sucre pour un armateur de Kingston. Il l’a croisée dans une pension près des quais.

— Et il a vu son dos ?

— Non.

— Alors comment connaissait-il la carte ?

Une goutte de sueur descendit le long de la tempe du vieillard.

— Il… il avait partagé sa chambre avec un marin qui disait l’avoir vue.

Rafe retira lentement son doigt de la pièce.

Merek comprit qu’il risquait de perdre bien davantage que son paiement.

— Attendez. Ce marchand n’était pas le premier à parler d’elle. Les mêmes rumeurs circulaient déjà à La Havane. Et avant ça, à Cartagena. Toujours la même description. Une jeune femme seule, des pièces venues d’ailleurs et des hommes qui posaient des questions après son départ.

— Quels hommes ?

— Je ne sais pas.

— Vous savez.

Le vieux baissa la voix.

— Des hommes bien habillés. Pas des marins. Ils ne demandaient jamais la femme directement. Ils cherchaient un tatoueur. Un prêtre africain. Un sorcier, peut-être. Quelqu’un qui aurait travaillé sur une enfant des années auparavant.

Quelques regards se croisèrent autour de la table.

Rafe, lui, ne regardait toujours que Merek.

— Qui les paie ?

— Je l’ignore.

Cette fois, le vieux disait vrai. Sa peur avait changé de nature : elle n’était plus celle d’un menteur pris au piège, mais celle d’un homme comprenant qu’il avait déjà trop parlé.

Rafe reprit la pièce et la fit rouler entre ses doigts.

— Où est-il ?

Merek fixa l’or qui venait de lui échapper.

— Mort.

— Depuis quand ?

— Deux semaines. On l’a trouvé derrière un entrepôt de Port-Royal. La gorge ouverte, mais sa bourse était encore sur lui.

Rafe resta silencieux.

Quelqu’un cherchait la femme. Quelqu’un d’assez riche pour envoyer des hommes de port en port et assez prudent pour supprimer ceux qui pouvaient remonter jusqu’à lui.

La rumeur ne devenait pas moins fragile. Elle devenait dangereuse.

Et les rumeurs dangereuses étaient souvent celles qui valaient le plus cher.

— La dernière trace, dit-il.

— Un sloop venu du nord a accosté hier matin. Son second prétend l’avoir transportée jusqu’à Tortuga il y a une dizaine de jours.

Un murmure parcourut la table.

Rafe posa de nouveau la pièce.

— Elle est venue ici ?

— Une nuit seulement. Peut-être deux. Elle aurait logé chez Mara Voss, près de l’ancien marché aux cordages. Ensuite, elle a pris passage sur un caboteur.

— Pour quelle destination ?

Merek posa enfin sa main sur l’or. Ses doigts tremblaient.

— L’Île des Brumes.

Cette fois, personne ne rit.

Un homme recula légèrement son tabouret. Celui au crâne rasé détourna les yeux et vida sa chope.

L’Île des Brumes n’était pas un endroit dont on parlait volontiers à voix haute. Les navires honnêtes n’y accostaient que pour éviter une tempête, et les autres n’y conservaient leur cargaison qu’à condition de payer les bonnes personnes. On disait qu’un homme pouvait y acheter une arme, un passage ou un cadavre avec la même facilité. La seule différence tenait au prix.

— Quel port ? demanda Rafe.

— Brumelame. Sur la côte sud.

Merek referma le poing sur la pièce.

— Mais si elle a un peu de bon sens, elle n’y est déjà plus. Là-bas, tout se vend. Même le nom d’une femme qui ne veut pas être retrouvée.

— Surtout son nom, corrigea Rafe.

Il se redressa.

Le cercle formé autour de la table s’ouvrit devant lui. Les hommes s’écartèrent avec une précipitation qu’ils tentèrent de dissimuler. Rafe fit deux pas, puis s’arrêta.

— Merek.

Le vieux leva la tête.

— Si l’histoire est fausse, je reviendrai reprendre ma pièce.

Un sourire inquiet découvrit ses dents abîmées.

— Et si elle est vraie ?

Rafe tourna légèrement le visage. La lumière accrocha sa cicatrice.

— Vous pourrez garder la main qui la tient.

Il reprit sa marche.

La salle demeura silencieuse jusqu’à ce que la porte se referme derrière lui. Alors seulement, les conversations reprirent, d’abord à voix basse, puis de plus en plus fort, comme si le bruit pouvait effacer ce qui venait de se passer.

Dehors, l’air de la nuit était tiède et chargé de sel.

Tortuga n’avait rien du cloaque que les prédicateurs du continent décrivaient dans leurs sermons. À quelques rues de la Tortuga Rouge, les façades étaient blanchies à la chaux, les balcons protégés par des ferronneries et les enseignes des négociants peintes avec soin. Des lanternes suspendues à intervalles réguliers éclairaient les rues pavées menant au port. On croisait encore des marins ivres, mais aussi des commis transportant des registres, des domestiques ramenant des paniers et des hommes en habit sortant de maisons où l’on jouait plus d’or en une nuit qu’un matelot n’en gagnerait dans toute sa vie.

La ville ne refusait pas le crime. Elle exigeait seulement qu’il paie sa taxe.

Rafe descendit vers les quais.

Une patrouille apparut au bout de la rue. Les quatre gardes reconnurent l’homme en noir et ralentirent. Leur chef inclina la tête.

— Capitaine Blackthorn.

Rafe passa sans répondre.

Derrière lui, aucun des hommes ne protesta. Les lois de Tortuga étaient assez souples pour reconnaître les puissances qu’elles ne pouvaient contraindre.

À mesure qu’il approchait de la mer, les demeures cédaient la place aux entrepôts. L’odeur des fleurs nocturnes disparut sous celle du goudron, du poisson et de la marée basse. Les mâts se dressaient au-dessus des toits comme une forêt sans feuilles.

Rafe s’arrêta devant une petite maison coincée entre une voilerie et un magasin de cordages. Une lampe brûlait encore derrière les volets.

Il frappa trois fois.

Une femme lui ouvrit presque immédiatement. Elle avait dépassé la cinquantaine, portait une robe sombre et tenait un pistolet armé le long de sa cuisse.

— Je ferme avant minuit.

Puis elle reconnut son visiteur.

— Pour les autres, ajouta-t-elle.

Mara Voss s’effaça.

La pièce principale était propre, pauvrement meublée et silencieuse. Trois clés pendaient derrière un comptoir. Rafe n’entra pas davantage.

— Une jeune femme. Châtain clair. Seule.

Mara ne posa aucune question.

— Elle se faisait appeler Anne.

— Ce n’était pas son nom.

— Non.

— Vous connaissez le véritable ?

La logeuse hésita à peine.

— Elle ne me l’a jamais donné.

Rafe observa son visage. Cette fois, il n’y trouva aucune dissimulation.

— Quand est-elle partie ?

— Il y a huit jours. Avant l’aube.

— Pour l’Île des Brumes.

Mara serra les lèvres.

— Vous connaissez déjà la réponse.

— Je vérifie.

— Alors oui. Le Saint-Jude. Un vieux caboteur qui transporte plus de contrebande que de passagers. Il devait accoster à Brumelame trois jours plus tard.

— Elle fuyait qui ?

La femme eut un rire bref.

— Tous les hommes, à ce que j’ai compris.

— Avait-elle peur ?

— Elle dormait avec un couteau sous son oreiller, poussait une armoire contre sa porte et changeait de trottoir lorsqu’un homme marchait trop longtemps derrière elle. À vous de décider.

Pour la première fois, Rafe manifesta un semblant d’intérêt.

— Sa chambre.

Mara décrocha une clé.

La pièce se trouvait à l’étage. Un lit étroit, une table, une cuvette ébréchée. Rien n’y avait été laissé, sinon une trace plus claire sur le plancher à l’endroit où l’armoire avait été déplacée chaque nuit.

Rafe ouvrit les volets.

De là, on voyait le port et l’enchevêtrement des navires. La chambre avait deux issues : la porte et la fenêtre. En contrebas, un auvent permettait de rejoindre facilement la ruelle.

Elle avait choisi la pièce pour pouvoir s’enfuir.

Sur le montant intérieur de la fenêtre, trois fines entailles marquaient le bois. Rafe les effleura du pouce. Elles étaient récentes et presque parallèles, comme les traces laissées par une lame que l’on aurait ouverte et refermée en attendant un danger.

Mara resta près de la porte.

— Si vous la retrouvez, ne lui dites pas que je vous ai parlé.

Rafe se retourna.

— Pourquoi l’avoir protégée ?

— Je lui ai loué une chambre. Ce n’est pas la même chose.

— Pourquoi me parler, alors ?

Le regard de Mara descendit vers les sabres à sa ceinture, puis revint à son visage.

— Parce que ce n’est pas la même chose non plus.

Rafe passa devant elle.

Au bas de l’escalier, il s’arrêta une dernière fois.

— Le Saint-Jude a-t-il repris la mer ?

— Il est revenu hier. Son capitaine boit au Goéland Gris.

— Qu’il reste sobre jusqu’à mon arrivée.

— Et s’il refuse ?

Rafe ouvrit la porte.

— Dites-lui que je ne cherche qu’une femme.

Mara considéra sa silhouette noire découpée dans la lumière des lanternes.

— Cela devrait le rassurer ?

Il posa les yeux sur elle.

— Non.

Puis il sortit.

Au bout de la rue, le Revenant attendait à l’ancre, plus noir encore que la mer.

Avant l’aube, il prendrait la route de l’Île des Brumes.

Le capitaine du Saint-Jude avait confirmé l’essentiel avant même que Rafe ait posé son second verre devant lui.

La jeune femme s’était fait appeler Anne. Elle avait payé deux fois le prix d’une traversée ordinaire pour qu’on ne lui demande ni son origine ni sa destination après Brumelame. Pendant les trois jours de voyage, elle avait dormi sur le pont plutôt que dans la cabine qu’on lui proposait, le dos appuyé contre un tonneau et une main glissée sous sa chemise. Aucun homme n’avait réussi à l’approcher sans la réveiller.

Le capitaine ignorait ce qu’elle cachait.

Il se souvenait seulement qu’au matin de leur arrivée, un matelot avait voulu l’aider à descendre. La jeune femme avait sorti son couteau si rapidement que personne ne l’avait vue le tirer.

Rafe ne demanda pas si elle avait blessé l’homme.

Il demanda quelle main elle utilisait.

La droite.

Lorsqu’il quitta le Goéland Gris, le ciel commençait déjà à pâlir au-dessus des toits de Tortuga.

Le Revenant attendait au bout du quai principal.

Même parmi les bricks, frégates et bâtiments marchands entassés dans le port, il semblait occuper un espace que les autres navires lui abandonnaient. Sa coque avait été enduite d’un mélange de brai et de peinture mate qui avalait les dernières lueurs de la nuit. Ses voiles serrées pendaient le long des vergues comme des linceuls. À la proue, un spectre encapuchonné tendait vers la mer un visage dont le sel avait presque entièrement effacé les traits.

Deux navires auraient pu s’amarrer dans l’espace laissé libre autour de lui.

Aucun capitaine ne l’avait fait.

Rafe posa le pied sur la passerelle. L’homme de quart se redressa aussitôt.

— Capitaine.

— Garrick.

Le matelot transmit l’ordre sans discuter.

Sur le pont, la relève approchait. Des hommes roulaient des cordages, vérifiaient les poulies et vidaient au seau l’eau accumulée dans la cale. Ils travaillaient avec la précision de ceux qui savaient qu’une erreur pouvait coûter plus cher qu’une retenue sur leur part.

Un rire éclata près du grand mât.

Rafe tourna la tête.

Le rire mourut.

Il poursuivit son chemin jusqu’au gaillard arrière.

Garrick le rejoignit quelques instants plus tard. Sa jambe gauche se raidissait après une nuit humide, mais il ne s’appuyait jamais sur la rambarde lorsque Rafe pouvait le voir. Il avait enfilé son manteau à la hâte et tenait encore sa ceinture dans une main.

— Nous partons ?

— À la marée.

Garrick acheva de nouer sa ceinture.

Il ne demanda pas comment Rafe occupait ses nuits à terre. Il attendit la suite.

— Île des Brumes. Brumelame.

Le regard du second se porta vers l’entrée du port, où la mer commençait à prendre une couleur de métal.

— Nous devions descendre vers Curaçao.

— Plus maintenant.

— La prise espagnole ne restera pas au mouillage jusqu’à notre retour.

— Alors un autre la prendra.

Cette réponse attira enfin les yeux de Garrick.

Le Revenant suivait depuis deux semaines la trace d’un galion chargé de cacao, d’argent et d’armes. Trois informateurs avaient été payés. Deux ports avaient été surveillés. Rafe ne renonçait jamais à une prise lorsqu’il l’avait presque refermée entre ses mains.

— Qu’y a-t-il à Brumelame ?

— Une femme.

Garrick ne sourit pas. Sa prudence était l’une des raisons pour lesquelles il respirait encore après tant d’années passées auprès du Diable Noir.

— Elle transporte quelque chose ?

— Une carte.

— Dans ses bagages ?

— Sur sa peau.

Le silence de Garrick dura juste assez longtemps pour signifier qu’il mesurait la valeur de chaque réponse avant de risquer la suivante.

— Vous l’avez vue ?

— Non.

— Quelqu’un de fiable l’a vue ?

— Non.

Cette fois, le second fronça les sourcils.

— Nous abandonnons un galion espagnol pour une histoire que personne n’a vérifiée ?

Rafe posa les mains sur la rambarde.

— Des hommes ont suivi cette histoire de Cartagena à La Havane, puis jusqu’à Port-Royal. Un marchand a parlé. On lui a ouvert la gorge sans prendre sa bourse. La femme a traversé Tortuga sous un faux nom, dormi derrière une armoire et payé le silence d’un capitaine. Elle se cache avant même de savoir qui la cherche.

— Cela ne prouve pas qu’elle porte une carte.

— Cela prouve qu’elle porte quelque chose.

Garrick observa son profil. La cicatrice contre sa mâchoire blanchissait toujours légèrement lorsque ses dents se serraient.

— Et si ce n’est pas le trésor ?

— Nous reprendrons la chasse au galion.

— Il sera loin.

Rafe tourna enfin les yeux vers lui.

— Pas assez.

Garrick inclina lentement la tête. La discussion était terminée, mais son inquiétude ne l’était pas.

— De combien d’hommes aurez-vous besoin à terre ?

— Tous ceux qui savent obéir.

— Cela réduit les choix.

Un bref silence passa entre eux.

Chez un autre homme, la remarque aurait pu coûter quelques dents. Garrick était le seul à bord à pouvoir se l’autoriser, peut-être parce qu’il ne la prononçait jamais devant l’équipage.

L’ombre d’un sourire frôla la bouche de Rafe sans parvenir à s’y fixer.

— Prenez Tom.

Garrick regarda vers le pont inférieur.

— Le gamin ?

— Il voit ce que les autres négligent. Et personne ne se méfie encore de lui.

— Il n’a jamais mis les pieds à Brumelame.

— Il apprendra pourquoi il aurait dû s’en réjouir.

Garrick fit signe à un matelot.

Tom arriva en courant, manqua de glisser sur une planche humide et se rattrapa au dernier instant à un cordage. Il se redressa aussitôt, les joues rouges. Il n’avait pas encore appris à dissimuler son embarras sous la colère, comme le faisaient les hommes plus âgés.

— Vous m’avez demandé, capitaine ?

— Nous appareillons pour l’Île des Brumes.

Le visage du jeune homme trahit d’abord la surprise, puis une inquiétude qu’il tenta de masquer.

— Oui, capitaine.

— Vous descendrez à terre avec Garrick et moi.

Cette fois, Tom ne parvint pas à retenir son regard.

— Moi ?

Garrick lui donna un coup sec derrière la tête.

— Lorsque le capitaine t’annonce un ordre, gamin, tu réponds. Tu ne lui demandes pas s’il est certain de ne pas s’être trompé d’homme.

— Oui. Pardon. Oui, capitaine.

— Vous chercherez une femme, reprit Rafe. Jeune. Cheveux châtain clair. Droitière. Elle voyage seule et peut utiliser un faux nom. Elle ne reste jamais longtemps au même endroit.

Tom acquiesça avec application.

— Comment la reconnaîtrai-je ?

— Elle surveillera les issues avant de regarder les visages. Elle évitera les groupes. Si un homme marche derrière elle, elle changera de direction. Si vous l’approchez trop vite, elle tirera un couteau.

Tom hésita.

— Et si je la trouve ?

— Vous ne la touchez pas. Vous ne l’effrayez pas. Vous venez me chercher.

— Et si elle essaie de repartir ?

Rafe le regarda.

— Elle ne repartira pas.

Le jeune homme baissa les yeux.

Garrick posa une main sur son épaule et le fit pivoter vers le pont.

— Réveille ceux qui dorment. Fais remplir les tonneaux d’eau et vérifier les vivres. Et si tu répètes à quelqu’un que nous cherchons une femme, je te suspends moi-même au grand mât par les chevilles.

Tom s’éloigna au pas de course.

— Il parlera ? demanda Rafe.

— Non.

— Vous en êtes certain ?

Garrick regarda le jeune mousse manquer de nouveau une marche, jurer à voix basse, puis reprendre contenance devant deux matelots.

— Non. Mais il aura tellement peur que je le pende qu’il devrait tenir jusqu’à Brumelame.

Rafe quitta la rambarde.

— Faites préparer le navire.

Il redescendit vers sa cabine tandis que Garrick lançait les premiers ordres. Le calme du pont se rompit aussitôt. Des hommes surgirent des écoutilles. On détacha les aussières, on remonta les dernières caisses et l’on déploya les voiles afin qu’elles prennent le vent dès la sortie du port.

Personne ne remarqua Silas derrière le cabestan.

Il avait cessé de graisser le mécanisme lorsque Garrick avait prononcé le nom de l’Île des Brumes. Son visage étroit restait penché vers son travail, mais ses mains ne bougeaient plus.

Une femme.

Une carte sur sa peau.

Une chasse espagnole abandonnée pour elle.

Silas ne croyait pas aux légendes. Il croyait aux hommes capables de renoncer à une fortune certaine pour poursuivre une fortune plus grande.

Et il savait que Rafe Blackthorn ne renonçait jamais à rien sans avoir de bonnes raisons.

Il reprit lentement son ouvrage lorsqu’un matelot passa près de lui.

Pour l’instant, il n’avait personne à prévenir. Une fois en mer, aucun message ne quitterait le Revenant. Mais l’information ne perdrait pas sa valeur. Elle en gagnerait peut-être à chaque mille parcouru.

Silas savait attendre.

Le soleil apparut derrière les hauteurs de Tortuga au moment où les dernières amarres furent larguées. La ville blanchie à la chaux prit une teinte dorée. Sur les quais, les marchands ouvraient leurs entrepôts et les gardes du port reprenaient leur ronde, indifférents au brick noir qui glissait vers la passe.

Rafe se tenait à la proue.

Devant lui, la mer s’étendait jusqu’à l’horizon, lumineuse et calme. Quelque part au-delà se trouvait une île noyée de brume, et sur cette île une femme qui dormait peut-être encore avec un couteau sous son oreiller, croyant n’appartenir à personne.

Il posa une main sur la garde de son sabre.

Il ne connaissait pas son nom.

Cela n’avait aucune importance.

Il allait la trouver.

Dites à Alice Spade ce que vous avez pensé de ce chapitre !
J'adore ça

0

J'adore ça

Drôle

0

Drôle

Épicé

0

Épicé

Plein de suspense

0

Plein de suspense

Émouvant

0

Émouvant

Profond

0

Profond

Réconfortant

0

Réconfortant

Choquant

0

Choquant

Bien écrit

0

Bien écrit

Intrigue captivante

0

Intrigue captivante

Super personnage

0

Super personnage

Dialogues forts

0

Dialogues forts

Autres recommandations

La jumelle perdu et ses fréres maffieux

kafrine974: Histoire bien avec beaucoup de rebondissement de tristesse

Lire maintenant
Surprenante

user-tqUT2Qsa53: Au début c'est une histoire qui démarre un peu timidement je pourrais même dire encore une histoire de différence de classe sociale, puis de rebondissements en rebondissements on plonge dans l'intrigue. Histoire de résilience et de reconstruction pour Sarah qui a trouvé l'amour là où elle s'y attend...

Lire maintenant
Azarias & Zoé

Cerise 🍒 : Histoire classique traitée avec une trame très originale !Pour le coup, envie de savoir ce qui va se passer par la suite pour toute cette petite équipe de surnaturels 😅Bravo

Lire maintenant
Mes chaussettes dépareillées

Christine: J'ai pas les mots...j'ai tellement adorée ce livre pleins de sentiments ! J'ai beaucoup pleurée énormément même... un véritable bijoux je recommande à tous les lecteurs et félicite vivement l'auteur... bravo!!!

Lire maintenant
Beresford Empire - Tome 1 - Un Autre Monde

Selima: J'ai adoré. Bien écrit, à la fois drôle et palpitant. Merci

Lire maintenant
Destin caché

Latifa: Ce qui m'a déplu c'est cette coupure brusque, brutale. Si j'avais su qu'il y aurait cette semi- fin qui défigure cette belle histoire, je ne l'aurais jamais lue.

Lire maintenant
Enchaîné à son Destin

Latifa: Cette histoire m'a plu elle est presque humaine, je voudrais seulement un happy end. Merci.

Lire maintenant
L'Alpha

Sarah: J'aime beaucoup cette histoire qui est assez addictive. Le scénario et les actions sont bien imaginés. Il y a juste un problème au niveau de la conjugaison des verbes : l'auteur n'a pas su choisir entre le passé simple et le présent. Le résultat est assez perturbant. Il y a également pas mal de faut...

Lire maintenant
Fuir son âme-soeur - TOME 1

Stéphanie: J'aime beaucoup l'histoire le suspense entre Anna et Chase.Le côté on parle des autres mais pas trop non plus, les informations qui arrivent petit a petit.Rien que je n'aime pas pour l'instant , 😀

Lire maintenant