La cultivatrice du cœur
La prairie d’automne
Chapitre 1 La cultivatrice du cœur
Il était cinq heures du matin. Alita venait de se retourner dans son lit pour la troisième fois, devançant de quelques minutes son réveil. La veille, elle avait appris qu’une grosse commande devait être livrée à l’aube, et sa camionnette faisait toujours des siennes dès les premières fraîcheurs de la saison.
Il faut dire que la camionnette n’était plus toute jeune. C’était pourtant la deuxième chose au monde à laquelle Alita tenait le plus, un précieux héritage de sa grand-mère Odette.
Odette l’avait recueillie huit hivers plus tôt.
Au début, Alita était simplement venue à la ferme chercher du travail. C’était l’automne 2003, et elle n’avait que seize ans.
Odette l’avait longuement toisée, debout au bord de son champ de choux. Dans sa robe fleurie sans manches, un gant en latex à la main et un vieux bonnet enfoncé jusqu’aux sourcils, la vieille femme semblait persuadée que cette gamine trop maigre ne ferait pas long feu dans les labours.
Sous ce regard rond et intimidant, Alita avait baissé la tête, certaine de repartir bredouille.
Elle n’avait nulle part où aller.
— Bonjour madame, je m’appelle Alita. Vous n’auriez pas besoin d’aide dans votre ferme, par hasard ? Je vous promets que je sais tout faire. Je vous donnerai satisfaction sans jamais me plaindre. Je ne demande pas grand-chose. Juste le gîte et le couvert.
Odette l’avait jaugée en silence.
— Si vous le souhaitez… ou si vous n’avez pas d’endroit pour moi, je pourrais même dormir dans la paille que voilà, dans votre débarras.
Toujours rien.
Alita, à bout de forces, se demandait ce qu’elle avait bien pu faire au ciel pour mériter un tel destin. Elle n’attendait presque plus de réponse. Ses yeux s’humidifiaient et ses mains commençaient à trembler, mais elle luttait encore pour ne pas paraître trop fragile devant cette femme au caractère bien trempé.
Elle n’y parvint pas.
Une première larme perla sur ses cils. Puis une autre.
— Eh, ma petite, pourquoi pleurez-vous ainsi ?
Odette s’était approchée d’un pas vif et lui avait frotté le dos d’une main chaleureuse. Ce geste n’avait fait qu’amplifier les sanglots de la jeune fille. Il y avait si longtemps que personne ne s’était soucié de ses peines. Personne pour savoir si elle pleurait, si elle était malade ou si elle avait seulement mangé à sa faim.
— Où sont vos parents ? Pourquoi êtes-vous venue vous perdre dans cette campagne, seule à votre âge ?
— Je… je…
Ce furent les seuls mots qui réussirent à franchir ses lèvres.
Odette la regarda encore un instant.
Puis elle lui tendit un cageot de choux et lui demanda simplement de la suivre jusqu’à la maison, au bout du chemin.
~~~~~~
Huit ans plus tard — Alita.
Je m’élançai hors du lit, refusant d’abandonner mon esprit aux délices de la paresse. Pourtant, cette vieille couche grinçante prolongeait l’enchantement, m’offrant, aux premières heures du jour, son doux refrain qui me transportait jusqu’aux souvenirs de ma grand-mère.
Les effluves du bois consumé dans la cheminée une bonne partie de la nuit s’entremêlaient au parfum âcre des épluchures de pommes rapportées du pressoir pour mes volailles.
Depuis mon installation en ces lieux, Odette avait accepté d’ouvrir sa porte à quelques modernités pour le confort de sa petite-fille chérie. Elle prétendait volontiers que si je devais un jour convaincre un homme de partager ma vie à la ferme, il ne faudrait point demeurer ainsi coupée du progrès.
Avant de s’éteindre, elle s’était donc fait une joie de vendre une parcelle de ses terres. Ce cadeau nous valut un nouveau téléviseur — l’ancien ayant rendu l’âme bien avant mon arrivée —, la réfection des fenêtres des chambres hautes, ainsi qu’une bouilloire et une machine à café électrique. Elle avait seulement regretté qu’il ne restât pas assez d’argent pour remplacer la vieille camionnette.
Après la délicate caresse que j’adressai au plan de travail, telle ma prière du matin pour le remercier d’avoir exaucé mes vœux le premier jour de mon arrivée, je mis la machine en route.
Au-dessus de ma tête pendaient les feuilles de tilleul mises à sécher. J’en détachai quelques-unes et les glissai dans ma tasse à l’effigie d’un nain de jardin. Encore un souvenir d’Odette qui vint étirer les coins de mes lèvres.
Pendant que les feuilles infusaient paisiblement, je pris ma douche pour achever mon réveil, avant de gravir les escaliers deux à deux pour aller m’habiller.
Aujourd’hui était un grand jour.
Le premier jour de ma saison préférée.
Et ce soir aurait lieu la fête de la pomme.
J’écartai les rideaux suspendus aux deux immenses fenêtres de bois, qui s’ouvraient comme des portes dérobées sur la rivière en contrebas. Une fine nuit l’enveloppait encore de ses voiles, mais déjà se devinait l’approche de son compagnon céleste : le soleil étirait ses premiers rayons tel un chevalier indiscret, pressant le pas pour rejoindre sa bien-aimée.
Mon réveil pleurait sa musique depuis près d’une heure, répétant encore et encore le même passage de la chanson préférée d’Odette. J’avais ignoré ses plaintes et, plutôt que de l’assommer, je fredonnais avec lui depuis qu’il avait annoncé cinq heures quarante-cinq.
Il ignorait que j’étais debout bien avant qu’il accomplisse son travail.
Odette n’était pas ma grand-mère de sang. Elle l’était devenue par le cœur, tout comme j’étais devenue sa petite-fille. Tout, dans cette maison, portait encore quelque chose d’elle : sa voix chaleureuse, ses habitudes, ses bras vigoureux qui savaient pourtant se faire tendres quand il le fallait.
Il était maintenant six heures trente lorsque j’allai enfin donner à mon réveil le coup de grâce tant espéré, avant de dévaler l’escalier de bois bruni par les années.
Sur le palier, je jetai un coup d’œil à la photographie de ma grand-mère et moi accrochée au mur. Je redressai le cadre, puis portai deux doigts à mes lèvres avant de déposer le baiser sur sa joue rosée.
Ce cliché avait été pris le jour où elle m’avait accompagnée à mon permis de conduire.
L’idée lui était venue un soir.
— Tu sais, ma petite, maintenant que tu as dix-huit ans, le moment est venu.
Elle m’avait glissé ces mots dans la pénombre du salon, alors que la cheminée crépitait doucement après une longue journée aux champs.
— Le moment de quoi, mamie ?
— De passer ton permis, pardi ! Pour les besoins de la ferme.
Submergée par la gratitude, je sentis mes yeux se mouiller. Je me levai pour serrer Odette contre mon cœur. En femme pudique qu’elle était, elle me repoussa gentiment avant d’essuyer, d’un revers de coude, les larmes qui roulaient déjà sur ses joues rosies.
— Allons, ne me fais pas monter les larmes… Je prends de l’âge et la terre n’attend pas. Il nous faut un chauffeur pour livrer nos récoltes. Voilà tout.
Un sourire complice passa dans ses yeux encore humides.
La soirée de ce premier jour d’automne s’étira. Nous nous abandonnâmes à la contemplation du feu. La pièce était lourde de l’odeur boisée de la flambée et du parfum enveloppant de la soupe de poulet qui achevait sa lente cuisson.
Je fus la première à m’arracher à cette douce léthargie.
— À table, mamie ! Une grande nouvelle, ça se fête ! m’exclamai-je en disposant les couverts.
Dans mon esprit, le défi était lancé. Je m’étais juré d’obtenir ce précieux sésame en trois mois.
L’argent manquait et les tuiles du toit criaient famine ; le budget n’admettrait aucun échec. Mamie m’avait prévenue : échouer et attendre l’année suivante n’était tout simplement pas une option.
Le jour de l’examen, elle tendit son téléphone au moniteur et lui demanda fièrement de nous prendre en photo.
Avant même mon retour, comme si elle avait toujours su que j’obtiendrais mon permis ce jour-là, elle était partie faire tirer le cliché et avait acheté un cadre.
C’était notre cadeau à toutes les deux, en ce début d’automne.
Je sortis enfin de la maison, mon sac sur l’épaule et mon thermos d’infusion au tilleul et au miel de pin sous le bras.
Diego, mon voisin apiculteur, m’attendait déjà de pied ferme devant ma camionnette rose orangé, dont la carrosserie avait tant pâli avec les années qu’elle approchait désormais la couleur d’une coquille d’œuf.
Pourtant, elle démarrait encore au quart de tour lorsque la nuit n’avait pas été trop fraîche.
Didi, comme tout le monde le surnommait, était né dans ce village, mais l’avait quitté au moment même où j’y posais mes valises. Comme tant de jeunes d’ici, il était parti étudier dans la capitale. Le journalisme, dans son cas.
Son retour au pays, quelques années plus tard, avait fait beaucoup parler.
Personne ne savait vraiment ce qui l’avait ramené parmi nous.
Moi, en attendant de percer son secret, j’appréciais ô combien son aide. Chaque matin depuis son retour, il venait me prêter main-forte pour charger la camionnette. Qu’il pleuve ou qu’il vente, il répondait présent.
Et comme je n’aimais point être redevable, je lui offrais en échange mon jus de pommes, quelques légumes de saison ou de la viande de mouton lorsque j’en faisais abattre un pour passer l’hiver.
— Bonjour, Alita. Bien dormi ?
— Bonjour, Diego. Et toi ?
— Ça va. Je m’étais allongé pour bouquiner un peu, mais le sommeil m’a très vite emporté.
— C’est une bonne chose, alors.
— Pas vraiment… J’ai fini par être réveillé à deux heures du matin par le miaulement d’une bête. Un gros chat ou un raton-laveur peut-être.
. Impossible de refermer l’œil après ça.
Nous achevâmes de charger les derniers bidons de jus avant de prendre la route.
Après quelques minutes de silence, Diego demanda timidement :
— Tu vas à la fête, ce soir ?
Je ne répondis pas immédiatement. Je lui accordai un rapide regard avant de reporter les yeux sur la route et sur ce paysage spectaculaire dont je ne me lassais jamais.
Le jeune se racla légèrement la gorge puis reprit.
— Je… je me…
Il s’interrompit, un léger voile de confusion dans le regard.
— Je me doute que oui… vu tous les bidons de jus que nous allons déposer sur la place du villa…
La fin du mot mourut sur ses lèvres.
Je déglutis en cherchant les miens qui ne venaient pas non plus. Je savais pertinemment ce qu’il s’apprêtait à me demander sitôt ma réponse donnée.
De ma main droite, je saisis le thermos, mais Diego s’empressa de me le retirer pour l’ouvrir avant de me le tendre à nouveau, sans mot dire.
Je tournai les yeux vers lui, un bras tendu sur le volant, l’autre vers lui. Je ne sentais pourtant pas le thermos frôler mes doigts. Je cherchai à le rattraper.
Son regard heurta le mien.
Ce bleu persan…
Je connaissais pourtant Diego depuis quelque temps. J’avais déjà croisé ses yeux des dizaines de fois. Alors pourquoi me semblaient-ils différents ce matin-là ? Pourquoi avais-je cette impression qu’un tourbillon s'agitait en leur centre aujourd’hui…
Quelque chose dans leur éclat me traversa avec une telle force que j’en oubliai mon thermos, ma main toujours suspendue entre nous.
Je secouai la tête, comme pour rompre une emprise invisible.









Un beau début :)
🤗 Merci !
Je suis emballée. Diego est timide ou il fait semblant ? Son secret, peut-être ? En tout cas, il doit aller doucement. Qui va piano etc. Ya tibia lioubliou