Chapitre 1
Au commissariat de Monton-les-Bougres, on pouvait trouver, sur le bureau du seul inspecteur de la région, des titres de plusieurs unes de journaux datant de trois ans, protégés dans un cadre. Ce cadre en bois, posé à côté de l’écran de son ordinateur, accueillait les civils venus faire appel à ses services.
Ces cinq petites coupures faisaient référence à une affaire troublante et mystérieuse dont l’inspecteur, porté par sa bonne étoile, avait résolu l’enquête.
Il avait réussi l’exploit d’« attraper la bête », selon le Journal de Grône (le journal local), voire d’« exorciser le démon », si l’on prenait au sérieux le journal catholique Jésus et moi. D’autres presses de faits divers s’étaient moquées de la présence d’exorcistes envoyés par le Vatican. Ils profitaient de l’affaire pour publier des pamphlets contre l’Église : « L’Homme derrière le costume de démon » ou encore « L’inspecteur Baptiste Lapuie chasse le naturel du surnaturel ». Ces deux articles glorifiaient les exploits de Baptiste et rabaissaient les lecteurs croyant en la conjecture d’une véritable entité démoniaque comme ennemi du comté.
Cette affaire avait beaucoup marqué l’esprit commun, en particulier l’homme l’ayant élucidée.
Baptiste ne s’était jamais imaginé parvenir à un tel exploit en postulant dans ce petit coin calme de la France. Il avait bossé dur l’examen de l’École de police, motivé à faire carrière dans un lieu sans danger et à s’occuper des problèmes entre voisins. Tout se passait selon ses désirs depuis sa mutation à Monton-les-Bougres, un vrai havre de paix. Puis, un artiste se cachant sous les traits d’un démon, ou d’une bête selon la croyance de l’interlocuteur, l’avait souillé.
La scène de crime était un grand bois, le bois de Naval. Il servait auparavant de lieu de détente et de rencontre pour les habitants de cette communauté de communes. Deux barbecues avaient été mis à disposition sur une étendue herbeuse par l’association de la commune. Avec ces deux infrastructures en briques et les tables de pique-nique, c’était l’endroit idéal pour partager un instant convivial à l’approche du printemps ou des fortes chaleurs d’été. Les arbres recouvraient la zone d’ombre et le lac Beau-Prein était non pollué et peu profond, suffisamment pour pouvoir faire quelques brasses. C’était ici que les grandes rencontres se faisaient. Baptiste avait rencontré sa femme, Ludivine Gartier, alors qu’ils promenaient chacun leur chien.
Début d’été 2023, la fête laissa place à l’incompréhension, puis à la peur, lors de la découverte d’un cadavre dans l’un des deux barbecues. L’assassin l’avait complètement désossé ; avec un œil d’expert, on pouvait remarquer les tracés chirurgicaux qui maintenaient le corps entier. Seul son abdomen était ouvert, et on pouvait y voir les abats de la victime tentant une échappée. Son corps fut trouvé un mardi matin, aux alentours de 10 heures, par des promeneurs aguerris. Sans aucune trace de ses vêtements ou de documents pouvant attester l’identité du défunt, la gendarmerie locale dut attendre deux longs jours pour connaître son nom et son âge. Ce n’était pas de leur faute : elle ne possédait pas les mêmes infrastructures et gadgets que les grandes villes. Ils étaient toujours à l’époque de l’après-guerre, où il fallait l’aide d’un médecin légiste pour répondre à toutes ces questions. Et encore, la science n’était pas des plus précises ; ce fut le père du petit Henry, six ans, qui sonna le glas de son petit dernier. L’homme était l’épicier de la ville voisine, Marlo-en-Vigne. Il était gentil et serviable, même avec la concurrence. Il n’avait aucun ennemi. Quant à Henry, il était certes discret, mais personne n’avait connaissance de harcèlement à son encontre.
Les autorités de Monton-les-Bougres n’étaient pas formées pour traiter un tel cas. Aucune police ne l’était. Sans parler de la précision gargantuesque, prouvant une dextérité démesurée de l’assassin, il n’avait laissé aucune empreinte ni aucune trace d’ADN près de l’autel funéraire, malgré la pluie des deux derniers jours. Le souci était que les empreintes de plusieurs randonneurs s’étaient mêlées à la sienne. Et parmi ces empreintes se trouvaient celles des deux personnes ayant découvert l’affreux spectacle. Les gendarmes ne faisaient que visiter le bois, encore et encore, à la recherche d’une trace laissée maladroitement par le coupable, sans succès.
Gontrand Melnier, le commissaire en chef, décida de garder le bois ouvert à tous. Il balisa le barbecue et s’attendait sûrement à trouver une nouvelle victime. Le commissariat se vit endosser le costume de Sherlock Holmes sans son talent.
Plusieurs tableaux au goût douteux pour la chair furent entreposés par-ci, par-là dans le bois avec la même expertise. Gontrand ne comptait toujours pas sur ses collègues de la métropole pour les aider. Que ce soit par ego ou par manque de maîtrise sur la situation, la vérité était que la gendarmerie de Monton-les-Bougres était dans le flou total. L’assassin se jouait allègrement de leur manque d’expérience et de déduction. À part que le démon s’en prenait à des enfants de moins de douze ans, sans distinction de genre, rien ne liait les victimes entre elles. Les riverains ne pouvaient que rester spectateurs de la folie artistique du meurtrier.
Ce ne fut qu’à partir du quatrième cadavre que tout bascula. Le démon s’en était pris à la fille de Gilbert Poffoin, l’homme le plus riche de la communauté. La pauvre Cindy avait été taillée pour modéliser une chaise. Ses fémurs servaient de pieds pour l’avant, pendant que ses tibias et ses pieds maintenaient l’arrière de la chaise. Le bassin servait d’assise pour la tête de l’enfant et son tronc de dossier. Quant à ses bras, ils prenaient le rôle d’accoudoirs.
Le père alerta les médias des métropoles et la gendarmerie nationale pour agir et attraper la personne ayant déconstruit sa fille. Lorsque le drame atteignit les oreilles du monde, un groupe de curieux se mit à trouver une signification aux hors-d’œuvre du sculpteur. Pour eux, les positions, l’environnement et l’état des pauvres enfants étaient un moyen d’exprimer un art bien trop élitiste pour être compris du commun des mortels. Le bois ne servait que de fond bucolique pour servir ses natures mortes.
L’accès au bois fut interdit par le ministre de l’Intérieur et une ordonnance de confinement pour les enfants de moins de douze ans avait été décrétée. Le ministre était venu sur place pour épauler la gendarmerie nationale à reprendre l’affaire. Gontrand Melnier ne se laissa pas voler son affaire et ouvrit une autre chambre d’enquête à leur niveau. Il avait fini par partager avec son équipe sa vision de la tragédie. Selon lui, on pouvait discerner un parallèle entre les horreurs du bois et l’histoire duChien des Baskerville, à cause de l’aspect surnaturel et grotesque de l’affaire. Il avait ordonné à son équipe de lire l’ouvrage comme outil d’apprentissage. « Si un personnage fictif a réussi à élucider ce mystère, nous aussi, nous pouvons y parvenir ! » avait-il rugi dans leur petite caserne. Le nom dudémon du bois de Navalfinit par être donné au meurtrier, et l’Église rejoignit l’équipe de Monton-les-Bougres, plus apte à accepter l’irrationnel que les inspecteurs de l’unité nationale. Le Vatican avait fait appel à leurs meilleurs éléments spécialisés dans l’exorcisme.
Tout le monde s’y plia, mais les cadavres continuaient à affluer. Un total de vingt-trois décès avait été décompté avant que Baptiste n’arrête le criminel par accident. La seule chose que l’équipe d’enquête trouva comme information sur le démon, c’était sa manie de déposer l’un de ses tableaux une fois par semaine dans sa galerie naturelle.
On ne savait comment le démon s’y prenait, mais il avait fini par cueillir ses sujets artistiques directement depuis leur domicile. Il profitait que les parents aient le dos tourné pour se servir.
Baptiste venait tout juste de rentrer chez lui après avoir cherché, en vain, une énième fois dans les bois une nouvelle victime. C’était maintenant au tour des envoyés du Vatican de surveiller la zone, pendant que les gendarmes nationaux continuaient à chercher un suspect fantôme.
Il était seul, aucune trace de sa femme et de son petit garçon de neuf ans. Son cerveau ne tourna pas deux fois ; ce fut plutôt sa clé de voiture qui le fit.
L’esprit à chaud, tourmenté à l’idée de trouver le cadavre de son fils, à cette heure de la nuit, les rues étaient vides ; alors Baptiste ignora pour la première fois les limitations de vitesse et les feux rouges.
Il atteignit rapidement le bois à bord de sa Citroën C3 et ne l’abandonna pas sur le parking. Il roula à toute allure dans le sous-bois. Son moteur toussait et ses roues crachaient de la terre. Les agents sur place entendaient le fou furieux faisant du tout-terrain sous les cimes des arbres. Baptiste faillit percuter certains exorcistes tirant au flanc. Aucun d’eux ne cherchait ardemment la prochaine victime. Concentré à chercher son fils, Baptiste ne remarqua pas que ses alliés investiguaient, lampe-torche éteinte.
Il filait droit, le bruit assourdissant des vieux pistons et les pleins phares dévoilaient au démon sa position, et pourtant il finit par croiser sa route. Le meurtrier était un homme de plusieurs mètres, assez maigre, dissimulé sous une cape noire. Il n’avait pas fui, le regard figé sur le trou béant d’un tronc.
Une simple arrestation ne suffisait pas à notre inspecteur, il devait le percuter pour rendre justice, sa justice. Il braqua ensuite son véhicule à quelques mètres de la collision. Il se jeta sur lui pour lui mettre les menottes. Le criminel ne tenta pas de se débattre ou de le charmer, il se laissa faire. Son patchwork était fini, il n’avait plus besoin d’exister.
L’adrénaline à son paroxysme, Baptiste tira l’individu jusqu’à sa voiture et le jeta avec difficulté sur sa banquette arrière. Puis, ses yeux se posèrent sur la jeune fille coincée dans le tronc creux de l’arbre. Baptiste s’était empêché de déglutir, autant dégoûté par la triste destinée de la victime que ravi qu’elle ne soit pas son fils. Il n’était pas encore temps pour lui de festoyer ; il se dirigea auprès de l’enfant et déglutit à sa vue. L’homme, caché sous les traits d’un démon ou d’une bête, avait dépecé la pauvre enfant. Par le pouvoir du Saint-Esprit, elle respirait encore malgré sa chair à vif, mais sa mort n’était qu’une question de temps. Baptiste s’était senti médiocre face à l’inévitabilité. Il avait tenté à trois reprises de la sortir de sa prison naturelle. Des insectes commençaient à grimper sur elle tandis que l’écorce de l’arbre la coupait. L’aider revenait à la faire souffrir, que ce soit par l’arbre ou les mains de Baptiste à même la chair. Il aurait pu appeler les secours et laisser la tâche à des professionnels ; pourtant, il s’obstina jusqu’à la réussite. Il était comblé et heureux lorsqu’il avait pu sentir l’enfant contre son torse. Une étrange chaleur le parcourait au niveau du ventre, mais il n’en tenait pas rigueur.
Ce ne fut pas le cas de ses collègues. Il fut arrêté par la Gendarmerie nationale, pris sur le fait. De leur point de vue, Baptiste portait sa dernière victime. Un bruit étrange et repoussant interpella notre inspecteur. Ce ne fut que lorsque ses collègues de la capitale l’éloignèrent de la fille qu’il remarqua les yeux éteints de l’enfant et ses intestins glisser hors de son corps. Sans le vouloir, Baptiste avait tranché le ventre fragile de la fille. On ne saura jamais si sa bienveillance avait été la cause de sa mort prématurée ou si elle avait succombé auparavant à la douleur.
Baptiste fut interrogé et blanchi par le commissaire en chef de sa brigade. Son succès atteignit les oreilles du monde et il fut sacralisé par le président de la République française en recevant la médaille de la Sécurité intérieure.
Le nom du coupable du bois de Naval resta un mystère, pour lui laisser la marque du démon et non d’un homme. Il n’eut pas non plus de procès à son encontre ; il mourut dans sa geôle précaire de Monton-les-Bougres dans d’étranges circonstances. La caméra surveillant les cellules captura une image grotesque, incompréhensible. On voyait le démon se débattre contre une force inconnue, se tordant sous des angles impossibles. Puis, une masse gazeuse noire inconnue sortit de son corps par le nez, la bouche et les yeux, avant de s’échapper par la fenêtre fermée de la pièce.
Aujourd’hui, le bois de Naval n’était qu’un lointain souvenir. Seul Baptiste le fréquentait encore le matin avant d’aller au travail. Comme investi d’une mission divine, il se fit le gardien de ces lieux.
Pour quelle raison ? Sûrement par culpabilité, ou pour le repos de l’âme des victimes.
L’absence des riverains dans le bois permit à la nature de reprendre ses droits dans ce sanctuaire. L’air y était pur et non pollué par celle de la décomposition. Le lac avait récupéré sa clarté naturelle ; plus aucun élément humain ne gâchait la vie des poissons. La pêche pouvait reprendre pour les amateurs de sport. Aucune prise indélicate ne se retrouverait accrochée à leur hameçon. Quant aux sentiers, ils appelaient à la découverte du bois avec leurs hautes herbes et leurs pâquerettes. Sans compter l’absence des chasseurs en toutes saisons. Les animaux s’épanouissaient à la vue de Baptiste. Ils avaient accepté sa présence, sans pour autant être amicaux avec lui.
Il garda pour lui le renouveau du bois. Il n’invita pas ses collègues et sa famille à le suivre. Il voulait garder ce lieu tabou. Ainsi, ce lieu restait un endroit d’entente et de commémoration, pas un cimetière.




![The dark night [Terminée]](https://cdn-gcs.inkitt.com/vertical_storycovers/ipad_d3b58b36c3031823ebbe8130363011f7.jpg)



