Par-delà les derniers horizons Tome 1 - Le Croc du Néant

Résumé

Lieutenant au sein du programme Stargate, Shaun Callahan a traversé les champs de bataille de la Terre avant de découvrir ceux des étoiles. Tireur de précision, chef d'équipe et soldat d'une loyauté inflexible, il a appris à survivre là où d'autres renoncent. Mais face à l'immensité de l'univers, même les hommes les mieux préparés peuvent perdre leurs certitudes. Lorsqu'une mission d'exploration entraîne son équipe aux confins de la galaxie, ce qui devait être une opération de reconnaissance prend une tournure inquiétante. Derrière les vestiges d'une civilisation oubliée se dissimule une menace dont personne ne soupçonne encore la véritable nature : le Croc du Néant. À mesure que les découvertes se succèdent et que les communications avec la Terre deviennent incertaines, Shaun doit conduire ses hommes à travers un monde où les règles de la guerre ne s'appliquent plus. Entre décisions impossibles, alliances fragiles et secrets enfouis depuis des millénaires, chaque pas vers la vérité pourrait les éloigner davantage du chemin du retour. Pour cet homme habitué à trouver une issue à chaque combat, une question demeure : que reste-t-il du devoir lorsque survivre exige de tout sacrifier ? Aux frontières de l'inconnu, certains horizons ne devraient jamais être franchis.

Genre :
Scifi
Auteur :
LyreArt
Statut :
il y a 4 heures
Chapitres :
4
Rating
n/a
Classification par âge :
18+

Chapitre 1 - L'Opération Griffon

Le coup de feu partit entre deux rafales de vent, et la montagne le reçut comme une offense ancienne.

Il roula d’escarpement en escarpement, alla frapper les grandes parois que le matin n’avait pas encore délivrées de l’ombre, puis se perdit dans les bois du versant inférieur, où les cimes serrées oscillaient sous une houle d’argent. Au-delà s’ouvrait le continent, vaste et presque intact, avec ses vallées noyées de brume, ses lignes de crête bleues et cette lumière étrangère qui semblait donner aux distances une profondeur supplémentaire. On aurait pu croire la Terre très proche, à ne considérer que la rosée sur les herbes et la buée suspendue devant les bouches ; il suffisait pourtant de lever les yeux vers le ciel pour sentir tout ce que cette ressemblance avait de trompeur.

Allongé derrière son arme, le soldat conserva la joue contre la crosse. À son côté, Shaun Callahan observait la cible dans une longue-vue montée sur un trépied bas. Une douille fumait encore entre deux pierres. Le vent la fit tinter contre l’une d’elles, avec ce petit bruit sans importance qui demeure parfois plus nettement dans la mémoire que la détonation elle-même.

- À droite, dit le lieutenant Callahan. Vous avez corrigé le premier vallon. Pas le second.

Le tireur ne répondit pas tout de suite. Plus bas, une bande d’herbes couchées venait de se redresser, tandis que les branches, sur l’autre pente, poursuivaient leur mouvement contraire. Shaun laissa passer quelques secondes ; il tenait à ce que son élève voie ce qu’il venait de manquer, à ce que la faute prenne une forme dans le paysage avant de devenir une annotation dans un carnet.

- Reprenez.

L'homme se releva dans le froissement épais de son treillis, dégagea d’un revers de main la poussière accumulée sur son genou et parcourut du regard la ligne des postes de tir. Les soldats avaient pris place sur une terrasse naturelle, à l’abri d’une épaule rocheuse que des filets de camouflage prolongeaient jusqu’aux premiers arbres. Derrière eux, les tentes du campement formaient des volumes bas entre les troncs ; une bâche retenait la pluie de la nuit dans le creux de son ventre, et, près des caisses de munitions, un réchaud entretenait l’odeur amère d’un café trop longtemps chauffé. Des câbles couraient sous des passerelles de fortune. Plus loin, une piste tracée dans la terre sombre descendait vers le point de ravitaillement.

On lui avait donné ce relief, plusieurs environnements de tir, une réserve de cartouches assez généreuse pour que l’apprentissage ne se fasse pas à l’économie, et toute latitude pour mener les candidats jusqu’à leur certification du mois suivant. Il avait organisé le reste. Les déplacements avant l’aube, les longues immobilités dans l’humidité, le relevé des distances, les exercices où une mauvaise lecture du terrain comptait davantage qu’un impact heureux : chaque journée avait sa progression, et chaque homme ses lacunes, dont Shaun conservait un inventaire plus précis que celui du matériel.

La plupart commençaient à comprendre. Ils cessaient de considérer la lunette comme un moyen de rapprocher une cible et apprenaient à y lire une portion du monde, avec ses mouvements, ses obstacles et les mensonges de la lumière. C’était un travail dont il appréciait la rigueur patiente. Les résultats ne dépendaient ni de promesses ni d’intentions ; ils restaient inscrits là-bas, dans le carton déchiré ou la peinture arrachée au métal.

Un second coup partit. Cette fois, la plaque lointaine répondit après un intervalle infime, clair et juste.

La radio grésilla avant qu’il ait pu faire un commentaire.

- Lieutenant Callahan, ici le commandement. Interrompez votre instruction. Vous êtes attendu auprès du colonel Caldwell à bord du Dédale.

Il porta deux doigts à son oreillette. Le soldat, devant lui, venait déjà de mettre son arme en sécurité ; un autre avait suspendu son geste au-dessus d’une boîte de cartouches.

- Quel délai ?

- Trente minutes. Votre remplaçant est en route. Transmettez-lui vos consignes et tenez-vous prêt pour la téléportation. Vous êtes mobilisé sur l’opération Griffon.

Le nom demeura un instant au milieu du vent, plus lourd que ne l’avait été le claquement des armes.

- Reçu.

Shaun abaissa la main, consulta sa montre et se tourna vers les hommes.

- Cessez le feu. Contrôle des chambres. On reprend dès que mon remplaçant est en place.

Il n’éleva pas la voix. Elle portait suffisamment, et ceux qui travaillaient avec lui avaient appris qu’il n’était pas nécessaire qu’un ordre fût crié pour être exécuté sans retard.

L’activité du camp se replia aussitôt autour de son départ. Il remit les tableaux de progression à jour, identifia les exercices qui réclamaient encore une surveillance particulière, fit vérifier les stocks et rassembla ses affaires dans un sac dont il connaissait assez bien l’ordonnance pour y chercher chaque objet sans regarder. Son successeur arriva avec la terre du chemin collée aux rangers et la respiration courte ; Shaun lui transmit l’essentiel debout, près de la table où des pierres empêchaient les fiches de s’envoler. Il avait encore de la poudre dans les plis des doigts, de l’humidité au bas du pantalon et, sur l’épaule, la marque plus claire de la sangle qu’il venait d’enlever.

On ne l’avait pas convoqué pour une cérémonie.

Il avait lu les rapports de Griffon. Comme les autres officiers, il avait vu croître l’épaisseur du dossier à mesure que la situation se dérobait à ceux qui prétendaient l’éclaircir. Une planète s’effondrait sous une succession de catastrophes dont les scientifiques ne parvenaient ni à établir l’origine ni à prévoir le terme. La terre tremblait, les constructions cédaient, les relevés contredisaient les hypothèses ; à peine un phénomène recevait-il un commencement d’explication qu’un autre venait ruiner l’ensemble. Les comptes rendus avaient cette sécheresse administrative qui permettait d’écrire la disparition d’un quartier sur une ligne et de passer, à la suivante, aux moyens nécessaires pour déblayer ses accès.

La population, pourtant, était considérable. Les Wraiths n’y avaient plus pratiqué de sélection depuis un temps que les témoignages locaux rendaient difficile à mesurer. Il était question d’une ancienne bataille en orbite, d’une violence telle que le souvenir en avait survécu aux générations ; après quoi les prédateurs avaient cessé de revenir. Ce silence aurait pu constituer une chance. À présent, il laissait sur un monde en ruine des foules dont nul ne pouvait assurer qu’elles auraient le temps de partir.

Atlantis avait ouvert une évacuation de masse. Il avait fallu négocier une terre d’accueil, engager des équipes médicales, établir des camps de transit, organiser autour de la Porte des Étoiles ce fragile mouvement par lequel une population entière devait être soustraite à son propre pays. Puis les Genii avaient frappé.

Ils ne s’étaient pas glissés parmi les réfugiés pour profiter du passage. Ils avaient attaqué les positions atlantes, couvert leur progression avec des civils et choisi leur instant avec assez de précision pour faire coïncider l’offensive avec une activation de la Porte. Les équipes chargées de l’assistance avaient cédé du terrain ; avant qu’elles puissent reprendre la situation en main, des renforts ennemis avaient franchi l’horizon des événements et gagné plusieurs points stratégiques.

Depuis, les Genii consacraient toujours davantage d’hommes à un monde dont chacun devait chercher à s’échapper.

Ce détail revenait à Shaun tandis qu’il serrait la dernière boucle de son sac. Il n’avait pas les éléments pour en tirer une conclusion, et se méfiait des raisonnements trop séduisants. Mais on ne déployait pas une force d’occupation au bord d’un gouffre sans attendre quelque chose de ce qu’il contenait.

La radio annonça que le Dédale était prêt.

Il s’écarta des tentes. Le vent souleva le bord de sa manche, découvrant un instant l’acier de sa gourmette ; de son pouce, il la repoussa sous le tissu, dans un geste si familier qu’il n’y prêta pas attention. Son remplaçant avait déjà repris sa place sur la ligne de tir. Là-bas, contre la montagne, les hommes se couchaient de nouveau derrière leurs armes.

La lumière le prit avant le prochain coup de feu.

Elle effaça les arbres, l’odeur de terre humide, la profondeur des vallées ; et, lorsqu’elle se retira, il n’y eut plus sous ses semelles qu’un pont métallique, plus d’air sur son visage que le souffle égal de la ventilation.

Le sergent-chef Farreli l’attendait à quelques pas du point de réception.

- Lieutenant Callahan.

Le salut fut net. Shaun le lui rendit, encore occupé par cette fraction de seconde durant laquelle le corps semblait chercher le monde qu’on venait de lui retirer.

- Le colonel vous reçoit dans ses quartiers. Par ici, lieutenant.

Ils gagnèrent les coursives. Les cloisons peintes renvoyaient une lumière sans heure ; derrière elles circulait le grondement assourdi d’une puissance que l’on ne voyait jamais tout entière. Le Dédale avait ses haleines chaudes, ses portes épaisses, ses brusques perspectives barrées de conduites et de renforts. Des membres d’équipage s’effaçaient à leur passage, certains encore penchés sur une tablette, d’autres portant des outils qui tintaient contre leurs cuisses. Shaun reconnut le rythme particulier des bâtiments où chacun semblait savoir qu’un ordre pouvait modifier, d’un instant à l’autre, la destination de tous.

Farreli n’avait guère de précisions à lui donner. Il connaissait le motif de la convocation et les dispositions prises pour la réception, rien de plus ; cependant, avant le dernier embranchement, il jeta un regard au sac du lieutenant.

- J’espère que vous avez emporté le nécessaire. D’après ce qu’on m’a dit, vous ne redescendrez pas sur Atlantis de sitôt.

- C’est ce que j’avais compris.

Le sergent-chef s’arrêta devant une porte, annonça le visiteur et s’écarta.

Les quartiers de Steven Caldwell ressemblaient à un poste de commandement auquel on aurait consenti, faute de mieux, le droit de dormir.

À gauche de l’entrée, un bureau occupait la partie la plus dégagée de la pièce. Les dossiers y étaient alignés avec une précision qui ne devait rien au souci de paraître : chaque pile possédait son rang, chaque objet son emplacement, et l’on devinait qu’un déplacement de quelques centimètres aurait suffi à contrarier la main habituée à les retrouver. Une lampe éclairait le sous-main d’un jour plus chaud que celui du plafond. Deux sièges faisaient face au fauteuil du colonel ; l’un d’eux portait encore la légère empreinte d’un précédent entretien.

Sur la droite, un canapé et une table basse composaient tout ce qui pouvait ici passer pour un salon. Les livres occupaient les rayonnages voisins, serrés dos contre dos, avec des tranches usées, des titres de campagnes et de batailles, quelques volumes dont le papier dépassait sous la forme de signets irréguliers. La guerre continuait jusque dans cet espace de repos, rangée cette fois à hauteur de main.

Une retombée du plafond abritait plusieurs écrans inclinés. Leur clarté variait sur les parois et passait, par instants, sur le visage du colonel : données de navigation, état des systèmes, relevés des détecteurs, images de coursives désertes ou traversées par une silhouette ; ailleurs défilaient des lignes issues du Pôle-Com. Rien ne faisait de bruit, ou presque. Pourtant, sous cette procession de nombres, tout le bâtiment semblait respirer dans la pièce.

Au fond, une couchette s’enfonçait dans une alcôve. La couverture, tirée au carré, n’offrait aucun pli où le regard pût s’attarder. Des placards fermés, une paire de rangers posée au pied du lit, une porte étroite vers ce qui devait être la salle d’eau achevaient cet inventaire d’une existence réduite à ses nécessités.

Caldwell se tenait debout de l’autre côté du bureau, tourné vers un plan tactique plastifié. Il maintenait entre son épaule et son oreille un combiné dont le cordon noir descendait en spirale jusqu’à une prise murale. Cette pièce de matériel, assez ancienne d’apparence pour avoir accompagné les premières années de la conquête spatiale, paraissait singulièrement à sa place dans un croiseur capable de traverser les galaxies. Shaun avait aperçu les mêmes appareils dans les coursives. Si les radios se taisaient, si les liaisons sans fil étaient brouillées ou si un homme se retrouvait sans équipement, il resterait un fil, une voix au Pôle-Com et quelqu’un pour établir la communication. Caldwell possédait manifestement une forme de confiance très mesurée dans les prodiges dont son navire était rempli.

- Nous pouvons employer cette ressource sur le site Echo, disait-il, bien qu’elle n’ait pas été prévue pour cet usage à l’origine. L’ingénierie confirme qu’une téléportation du matériel à l’altitude maximale est possible. Étant donné la situation, c’est risqué, mais nous manquons d’options.

Il se retourna à l’entrée de Shaun, lui adressa un signe de tête et replia la carte assez longtemps pour répondre à son salut. Puis il désigna le fauteuil libre.

Le lieutenant s’avança, ôta son béret et le glissa à sa ceinture. Il demeura debout derrière le siège, les épaules droites, dans cette immobilité assouplie qui reconnaissait l’autorisation de se mettre au repos sans en épuiser toutes les libertés.

Au téléphone, une voix poursuivait, trop étouffée pour que les mots fussent distincts. Le colonel l’écouta sans interrompre, mais son index s’était arrêté sur un point de la carte.

- Votre agent rentrera en un seul morceau. Soyez rassurée, nous ne laisserons personne sur place.

Un silence suivit. Au-dessus de lui, l’un des écrans remplaça une liste de chiffres par le plan d’un pont.

- Bien… C’est noté. Je vous recontacte, directrice.

Il raccrocha avec soin, ramena la carte sur le bureau et s’assit.

- À nous, lieutenant.

Le dossier qu’il ouvrit contenait la photographie administrative de Shaun. Celui-ci l’aperçut à l’envers, avec son fond neutre, son expression fermée et, sous le cliché, les lignes où plusieurs années de service tenaient dans des cases. Caldwell parcourut les affectations. Son regard s’attarda brièvement, remonta vers l’homme, puis revint au papier.

- L’opération Griffon s’enlise. L’évacuation des réfugiés est entravée par plusieurs groupuscules armés. Les Genii, des factions de pillards, des gens qui refusent de croire à la nécessité du départ… Les raisons diffèrent. Le résultat reste le même : notre dispositif est attaqué régulièrement. Nous tenons la Porte et plusieurs sites stratégiques à proximité immédiate. Le reste de la zone est contesté.

Il déplia le plan et le fit pivoter.

La surface plastifiée accrocha la lumière, puis la ville apparut toute entière sous les yeux de Shaun, immense entrelacs de voies brisées, de quartiers évidés et de taches sombres qui avaient été des ensembles d’habitations. Elle s’étendait sur des centaines de kilomètres carrés. À cette échelle, on distinguait encore l’ordonnance d’une ancienne puissance : de larges axes, des centres secondaires, des espaces ouverts dont la régularité survivait à la destruction. Les Wraiths avaient abattu la civilisation qui les avait conçus ; d’autres hommes étaient revenus vivre dans ses restes, dresser des murs sous des arches mortes, couvrir des pièces dont les étages avaient disparu, planter leurs habitudes dans les blessures d’un peuple dont ils ne savaient peut-être plus rien.

Les séismes avaient repris ce travail d’anéantissement.

Autour du symbole de la Porte, des limites au marqueur partageaient le terrain entre les unités atlantes. Bases d’opérations, camps de transit, points de contrôle : les annotations se pressaient là où l’expédition avait pu maintenir sa prise. Plus loin, leur nombre diminuait. Le blanc de la carte devenait moins une absence d’information qu’un aveu.

- Nous en sommes revenus à un bourbier qui doit vous être familier, poursuivit Caldwell. Le Moyen-Orient. Des ennemis dissimulés dans la population civile, des positions qui changent de mains et des gens que nous devons protéger sans pouvoir toujours reconnaître ceux qui nous tirent dessus. Nous sommes contraints de faire le tri avant de les envoyer sur la planète refuge.

Shaun posa deux doigts sur le bord du bureau et se pencha.

Il n’eut besoin d’aucun souvenir précis pour comprendre. Une porte ouverte dans un mur, une terrasse trop tranquille, une silhouette arrêtée au mauvais endroit : toute une manière de regarder les rues se remettait en place, sans bruit, derrière ses yeux. Il connaissait le poids d’une hésitation lorsque des civils se trouvaient dans la ligne de mire ; il connaissait aussi ce que les hommes emportaient avec eux après avoir décidé. Le colonel n’en tira aucune confidence. Sur le visage du lieutenant, seule l’attention venait de se durcir.

L’index de Caldwell gagna l’extrémité du plan.

- Echo.

Le site paraissait presque détaché du reste du dispositif. Une ligne rouge l’enveloppait, irrégulière, épaisse par endroits où le feutre avait repassé sur son premier tracé. Entre ce périmètre et les positions les plus proches s’étendait un long territoire d’axes coupés, de ruines et de zones hostiles. Shaun suivit l’échelle du regard. La distance se comptait en centaines de kilomètres ; à pied ou en convoi, elle se compterait autrement, en passages bloqués, en reconnaissances, en heures perdues devant des endroits où la carte prétendait encore qu’une route existait.

- Le capitaine Presley tient le site. Ses hommes désincarcèrent des civils pris sous les décombres du dernier séisme. Les pillards et les Genii leur mènent la vie dure. L’antenne de secours a été touchée, ainsi que le cordon défensif de la base. Ils ont besoin de renforts, rapidement.

- Combien d’hommes sur place ? Et combien de civils à évacuer ?

- Vingt soldats, trois scientifiques, une équipe de communication et les médecins de l’antenne. Pour les civils, les informations sont fragmentaires.

Vingt soldats. Shaun laissa son regard parcourir le périmètre, les bâtiments voisins, les voies qui convergeaient vers lui. Même sans disposer d’un état exact des positions, il voyait ce que ce nombre imposait : des postes que l’on ne pourrait relever longtemps, des blessés qui diminueraient aussitôt la défense, des hommes arrachés aux gravats pour retourner tenir un angle de rue. Quant aux silhouettes sous les décombres, elles n’avaient pas encore de chiffre ; cette lacune occupait pourtant plus de place que tout le reste.

- Le dispositif s’effondrera avant que nous puissions l’atteindre par voie terrestre, reprit Caldwell. Le renfort doit se faire par les airs, d’une manière très peu conventionnelle. Votre mission consiste à mener l’équipe à bon port et à soutenir le capitaine Presley de votre expérience.

Shaun releva les yeux.

- De quelles ressources je dispose ? Humaines, matérielles. Et peut-on au moins estimer le nombre d’opposants ?

- Des pillards et une division Genii. Les dernières estimations du renseignement figurent dans votre dossier. D’après le capitaine, Echo est contesté, mais pas perdu.

Le mot « division » était demeuré entre eux. Caldwell n’essaya pas de le rendre moins lourd.

- Votre moyen de transport limitera grandement la taille de l’équipe et le matériel embarqué. Vous prendrez contact avec le première classe Bricks, votre pilote. Elle vous présentera plusieurs modèles ; le choix vous reviendra. Nous compenserons la capacité d’emport par des parachutages d’équipement. Une fois les communications rétablies, vous disposerez des ressources matérielles du Dédale.

Le lieutenant ramena son attention sur Echo. Il avait entendu, sur Atlantis, les conversations qui accompagnaient les rapports, les mots échangés au détour d’un couloir et les certitudes fabriquées à partir d’une phrase mal comprise. Quelque chose, dans l’atmosphère de cette planète, empêchait les appareils de voler. Les jumpers, les F-302, jusqu’aux drones : rien de ce qui aurait dû donner à l’expédition sa liberté de mouvement ne semblait y demeurer en l’air.

- Colonel, j’ai lu le rapport concernant Griffon. Mais le problème lié au survol reste assez imprécis, et ce qui circule en dehors des rapports ressemble surtout à des rumeurs. Quand vous parlez de moyens très peu conventionnels… vous faites référence à quoi, exactement ?

Caldwell joignit les mains sur la carte.

- Des hélicoptères.

La ventilation poursuivit son souffle au-dessus d’eux.

Un instant, Shaun revit la courbe d’une portière ouverte sur une nuit terrestre, des jambes serrées contre du matériel, une lumière rouge sur les visages et le mouvement du sol qui venait chercher les hommes entre les patins d’un appareil. Le souvenir ne se développa pas davantage. Il laissa seulement derrière lui une sensation inattendue de familiarité, presque de soulagement.

Des hélicoptères, dans Pégase, à bord d’un croiseur interstellaire. Il s’était préparé à entendre quelque chose de beaucoup plus difficile à accepter.

- Pour des raisons encore méconnues, poursuivit Caldwell, les systèmes de propulsion de nos jumpers et de nos F-302 deviennent défaillants dans cette atmosphère. Les explications font toujours débat. En revanche, les essais sont concluants sur un point : les appareils à rotors que nous avons réunis restent utilisables.

Il parlait sans chercher à donner au phénomène une élégance scientifique qu’il ne possédait pas. Shaun apprécia cette réserve. Il lui fallait savoir ce qui fonctionnerait, dans quelles limites et sur la foi de quelles vérifications ; le nom que l’on donnerait ensuite à l’anomalie pouvait attendre.

- Nous travaillons sur cette solution depuis le début de l’opération. L’Athéna a récupéré plusieurs unités sur Terre et nous les a apportées en urgence. Étant donné la situation d’Echo, vous êtes prioritaire pour le choix du modèle. Bricks vous détaillera les contraintes.

- Entendu. J’irai la voir. H moins combien avant le départ ?

En parlant, il avait relevé son poignet gauche. Le verre de la montre refléta une ligne blanche, puis le cadran reparut sous son regard. À côté, la gourmette avait glissé hors de la manche ; les lettres du prénom gravé restèrent tournées contre sa peau.

- Cette organisation vous revient de droit, lieutenant.

Il attendit une précision qui ne vint pas. Le colonel lui confiait le délai comme il lui confiait le choix du transport : avec assez d’informations pour qu’il mesure l’urgence, et sans lui fournir le confort d’une décision déjà prise. Shaun posa le pouce sur la commande de sa montre, puis différa son geste.

- A-t-on une estimation de leur puissance de feu ? Il me faut connaître l’armement adverse pour choisir ce que nous emporterons, et avec quoi nous volerons.

Caldwell s’adossa à son fauteuil.

- Les Genii privilégient la guérilla aux affrontements directs. Ce qui a été observé jusqu’ici : des fusils de qualité médiocre, des armes de poing, des dérivés de fusils à pompe. Pas d’explosifs antipersonnels identifiés sur ce secteur, pas d’armement antiaérien signalé. Aucun moyen de transport recensé, aucune reconnaissance aérienne. Nous disposons d’une supériorité importante dans plusieurs domaines.

Il croisa les bras. Sur l’écran au-dessus de son épaule, une caméra montrait deux techniciens arrêtés devant une cloison ouverte ; l’un d’eux tendit la main dans l’obscurité des circuits, et son compagnon orienta une lampe.

- Je les soupçonne toutefois de masquer le gros de leur force de frappe. Ils nous ont déjà volé un E2PZ, ainsi que du matériel militaire de bonne qualité, dont du C4 que nous n’avons jamais retrouvé. Et vous connaissez le rapport sur leur tentative de prise d’Atlantis pendant la tempête. Ils ont été suffisamment près de réussir pour que personne ici ne confonde leurs carences industrielles avec un manque d’intelligence.

Shaun acquiesça lentement. La supériorité matérielle se lisait aisément dans une liste ; elle devenait plus incertaine au pied d’un immeuble, lorsque les étages appartenaient à l’ennemi et que la rue ne permettait pas de se déployer. Des armées entières avaient appris cette leçon dans des pays où elles étaient arrivées avec de meilleures armes, de meilleurs véhicules et d’excellentes raisons de croire à leur victoire. Il n’avait nul besoin de la réciter au colonel.

Celui-ci ouvrit un tiroir et en tira un dossier plus épais que le précédent. Le carton produisit un frottement sec sur le sous-main.

- L’ensemble des rapports depuis le début de Griffon, les éléments de ce briefing et les moyens mis à votre disposition. Vous trouverez aussi une présentation de chaque membre sélectionné pour la mission. Prenez connaissance de l’équipe, briefez-les et embarquez.

Shaun programma enfin sa montre. Ce n’était pas encore l’heure du départ ; c’était la première mesure qu’il imposait à ce temps dont on venait de lui remettre la responsabilité. Les secondes commencèrent à disparaître.

Il décala les chemises individuelles, repéra celle de Bricks et la fit passer au-dessus des autres. La photographie attira d’abord son regard, puis les lignes suivantes le retinrent. Son sourcil droit se souleva à peine. Le contraste entre les qualifications, les missions accomplies et le grade indiqué ne nécessitait pas une lecture très longue pour devenir éloquent.

Caldwell le regardait faire.

- Je suppose que ses états de service me donneront le détail, dit Shaun en refermant la couverture, mais le lien est étroit entre son grade actuel, son caractère remarquable et votre besoin d’une personne peu conventionnelle pour des moyens peu conventionnels ?

- Vous semblez avoir parfaitement cerné le soldat Bricks.

Il y avait, dans la réponse, une lassitude maîtrisée que le colonel ne prit pas la peine de dissimuler entièrement.

- Vous obtenez néanmoins l’élément le plus expérimenté sur ces transports. Il ne s’agit pas de F-302 ni de jumpers, cette fois. Sa survie au sein de l’expédition tient à ses résultats en mission. Ce dossier vous l’apprendra.

Le lieutenant rassembla les documents. Il en apprécia machinalement l’épaisseur, établissant déjà l’ordre dans lequel il les lirait. La situation d’Echo et les compétences de ses hommes passeraient avant l’historique diplomatique ; les limites de l’appareil avant les hypothèses sur la planète. L’urgence imposait une hiérarchie, elle n’excusait pas l’ignorance.

Il demeura pourtant devant le bureau.

- Le parallèle avec le Moyen-Orient, les infiltrés… Nous allons devoir protéger des civils parmi lesquels peuvent se trouver des combattants. De quels moyens dispose-t-on pour les distinguer ?

- Les Genii utilisent des signes de reconnaissance. Certains portent encore des éléments d’uniforme sous leurs vêtements. D’autres ont des tatouages discrets, généralement un matricule en symboles : sous l’aisselle, entre les doigts, sous les cheveux. Une inspection visuelle peut être plus productive qu’un interrogatoire.

Shaun baissa les yeux vers sa propre main, posée sur les chemises. Les lettres tatouées sur ses phalanges émergeaient par fragments entre l’ombre des doigts. Quatre signes suffisaient parfois à révéler une appartenance ; ils ne disaient jamais tout ce qu’elle avait coûté.

- Ce sont des indices, reprit Caldwell. Vous devrez les replacer dans ce que vous trouverez sur le terrain.

Le colonel laissa passer un bref silence, puis décroisa les bras.

- Il y a autre chose. Le CODIR possède un agent infiltré sur votre théâtre d’opération. Nom de code : Saréa. Une des nôtres, mêlée à la population sous l’identité d’une marchande. Son dernier rapport a été émis depuis l’antenne de secours. Elle pourrait vous fournir des renseignements précieux.

La promesse entendue au téléphone revint aussitôt à Shaun : votre agent rentrera en un seul morceau. Caldwell ne fit aucun rapprochement à voix haute.

- Vous avez son dossier ?

- C’est une espionne sous contrat civil. Le CODIR préfère rester discret, et les dossiers de ses agents ne nous sont pas communiqués librement. Plusieurs membres de votre équipe ont déjà travaillé avec elle ; commencez par eux. Je tiens également de source sûre qu’elle est mariée à un lieutenant de la police militaire, Ridding, en poste sur Atlantis. Si vous avez besoin d’en savoir davantage, ce sont vos pistes. N’espérez pas grand-chose de plus par la voie officielle.

Il y avait donc, au centre d’un secteur assiégé, une femme dont on lui donnait le nom d’emprunt, la couverture et le dernier endroit où l’on avait entendu sa voix ; pour le reste, il lui faudrait recoudre lui-même les informations disponibles, entre le choix d’un appareil et le départ de son équipe. Shaun rangea ce manque parmi les autres, sans lui consacrer de commentaire.

- Je comprends. Merci, colonel.

Il se redressa et salua. Caldwell lui rendit le geste, puis sa main retourna sur la carte. Au moment où Shaun atteignait le seuil, l’officier avait déjà ramené vers lui le site Echo, cette petite portion de plastique sur laquelle se resserraient des hommes, des ruines et des heures.

La porte se referma doucement.