Chapitre I : Ce que la terre a rendu
Vaulombre était un de ces villages que les cartes oublient et que l'hiver n'oublie jamais. Neuf maisons de pierre grise, une chapelle penchée, un cimetière plus peuplé que la place.
Et, à l'orée des bois, la Roseraie, la maison des Valmont, où trois générations de femmes avaient fait pousser des roses rouges, blanches, jaunes, roses pâles.
Toutes, sauf une. La mère de Séraphine avait passé sa vie à tenter de faire prendre une rose noire. Elle n'avait jamais rien obtenu que des tiges sèches et des mains blessées.
Élias, lui, réparait les livres.
Il avait repris l'atelier de son père, au bout de la rue : une pièce basse qui sentait la colle, le cuir et la poussière de siècles. Il avait vingt-quatre ans, des doigts de couturier et une patience de moine. Séraphine, vingt-deux, venait chaque soir s'asseoir sur l'établi, les pieds nus, et lisait à voix haute les livres qu'il recousait, en se moquant des auteurs.
« Tu sais recoudre tout ce qui se déchire, disait-elle, sauf toi. »
Il répondait en l'embrassant, et l'atelier oubliait le froid.
C'était avant.
La mère de Séraphine mourut à la fin d'octobre, d'un mal lent que le docteur appela fatigue du cœur. On l'enterra sous un ciel de plomb, au milieu d'un cortège de fantômes en noir.
Le lendemain, une rose poussait sur sa tombe.
Noire. Parfaitement noire, veloutée comme une nuit sans lune, en pleine gelée, sans une feuille, sans une racine visible.
Séraphine s'agenouilla devant, les yeux brillants d'un espoir que l'on n'a pas le droit d'avoir au cimetière.
« Elle y est arrivée, murmura-t-elle. Elle a réussi. »
Élias voulut l'arrêter. Il ne sut jamais pourquoi. Elle cueillit la fleur, une épine lui perça le pouce, et une seule goutte de sang tomba sur la terre du caveau.
La terre but.
Les premières nuits, ce fut presque doux.
Elle dormait mal, marchait pieds nus dans la maison, et Élias la retrouvait sur le seuil, le regard fixé sur les bois. Un matin, il découvrit des pétales noirs sur son oreiller. Le suivant, dans ses cheveux. Puis elle en toussa un, dans sa main, et le contempla longtemps, sans peur, comme on regarde un enfant qu'on ne connaît pas.
« Ça chante, dit-elle. Sous la terre. Tu n'entends pas ? »
Il n'entendait rien.
Puis vinrent les miroirs. Elle les brisa un par un, à mains nues, sans un cri, et il fallut lui essuyer les paumes tandis qu'elle répétait, d'une voix d'enfant :
« Elle sourit avec une seconde de retard, Élias. Ce n'est pas moi. Ce n'est pas moi. »
Les nuits suivantes, la Roseraie fut la première à mourir. Les roses noircirent, se recroquevillèrent, et le chien du vieux Valmont, son père, fut retrouvé dans le jardin, la gueule pleine de pétales. Le veuf, lui, tint trois jours. On le trouva dans la serre, assis parmi les tiges pourries, mort, avec des fleurs noires épanouies entre les dents.
Puis la maison brûla.
Un feu sans cause, en pleine nuit. Les villageois racontèrent ensuite qu'ils avaient vu Séraphine au milieu des flammes, debout, blanche comme du sel, les bras ouverts. Les flammes s'écartaient autour d'elle et lui léchaient à peine la robe.
Elle riait, disaient-ils. Elle pleurait, disaient les autres.
Tous s'accordèrent sur une chose : elle regardait la maison brûler comme on regarde partir quelqu'un qu'on a aimé.
Après cela, plus personne ne vint. Les amis se firent rares, les voisins fermèrent leurs volets, et ceux qui restèrent trop près d'elle finirent, l'un après l'autre, par s'éteindre.
Élias la recueillit à l'atelier. Il tenta tout.
Le médecin secoua la tête : « Ce n'est pas un mal de médecin. » Le prêtre s'arrêta sur le seuil, blême, refusa d'entrer et fit le signe de la croix sans regarder Séraphine.
Un rebouteux de la vallée lui frotta les tempes d'herbes, puis partit en courant, sans réclamer son dû.
Elle s'effaçait. Ses cheveux blanchirent en dix jours. Sous la peau de ses avant-bras, il aperçut un soir de fines lignes sombres, des tiges, qui remontaient vers le cœur.
Une nuit pourtant, elle revint.
Il se réveilla en sentant ses mains sur son visage, froides comme la pierre, et ses yeux étaient les siens, les vrais, ceux d'avant.
« Écoute-moi vite, dit-elle. Il n'y en a plus pour longtemps.~
« Il est en moi, Élias. Il ne veut pas que je vive.
Il veut nous rayer tous, moi la première, puis ceux qui m'aiment, jusqu'à ce que plus rien ne se souvienne de nous. »
Il voulut parler. Elle posa un doigt sur ses lèvres.
« Promets-moi une chose. Si je disparais, ne me cherche pas. »
Il ne promit rien. Elle le comprit et sourit, avec cette tristesse infinie des gens qui aiment quelqu'un plus têtu que la raison.
Puis elle l'embrassa, longtemps, comme on s'accroche à une berge, et ses lèvres avaient un goût de terre et de roses.
Il dormit d'un sommeil de plomb, et se réveilla la nuit des morts.
Le lit était vide.
Il sut avant même de chercher. Sur les draps, sur le sol, jusque sous la porte, des pétales noirs traçaient un chemin, un sentier de deuil qui menait dehors. Il le suivit sans manteau, sans lampe, dans un froid à fendre les pierres.
Le chemin conduisait au cimetière.
La tombe de la mère était ouverte. La terre n'avait pas été creusée d'en haut : elle avait été retournée de l'intérieur, comme si quelqu'un l'avait repoussée du dessous. Sur le rebord gelé gisait la chemise de nuit de Séraphine, pliée avec soin. Auprès d'elle, une seule rose noire, dressée dans la glace.
« Séraphine ! »
Son cri n'éveilla que les corbeaux.
Il descendit dans le trou, à genoux, et fouilla la terre à mains nues jusqu'à s'arracher les ongles. Il n'y avait rien. Ni corps, ni cercueil, ni fond.
Seulement, tout au fond du silence, une voix. Elle chantait, très bas, la berceuse que sa mère lui chantait autrefois.
Puis plus rien.
Il rentra à l'aube, brisé, tenant contre lui la chemise de nuit comme un enfant noyé.
Sur le seuil de l'atelier, il y avait un rouleau de parchemin.
Personne ne l'avait vu venir. La neige alentour n'avait gardé aucune trace de pas. Le parchemin était noué d'une tige de ronces, si serrée qu'elle avait fait saigner le vélin à certains endroits, comme une chair. Élias le déroula, les doigts tremblants.
Sept lignes vides. Et, dessinés à l'encre noire, sept pétales fermés.
Une seule phrase était écrite, en haut, d'une écriture qui semblait avoir été tracée à même le sang :
Un pétale pour chaque épreuve. Une ligne pour chaque cicatrice. À la dernière, le sort tombera. Mais tout sort a un prix, et le prix n'est jamais réclamé à celui qui l'a lancé.
Une épine, cachée dans le nœud, lui perça le pouce. Une goutte de sang tomba sur le vélin et s'y étala.
Et, sous ses yeux, le premier pétale s'entrouvrit








