Chapitre 1 — La nuit où tout s’est arrêté
La pluie tombait depuis des heures.
Une pluie froide, lourde, presque silencieuse, qui recouvrait la ville d’un voile gris.
Clara marchait sans vraiment savoir où elle allait.
Ses chaussures étaient trempées. Ses cheveux blonds collaient à ses joues. Elle ne ressentait pourtant presque plus le froid.
Depuis quelques semaines, plus rien ne semblait vraiment avoir d’importance.
Elle avait vingt ans.
Et elle était seule.
Complètement seule.
Ses parents étaient morts quelques jours auparavant.
Un accident.
Deux mots que les médecins avaient prononcés avec une douceur qui lui avait paru presque cruelle.
Un accident.
Comme si ces deux mots pouvaient expliquer pourquoi elle ne les entendrait plus rire dans la cuisine.
Pourquoi son père ne lui demanderait plus si elle avait bien mangé.
Pourquoi sa mère ne lui enverrait plus de message pour lui rappeler de prendre un parapluie lorsqu’il pleuvait.
Clara avait essayé de continuer.
Elle avait essayé de dormir.
De manger.
De sortir de son appartement.
De répondre aux quelques personnes qui lui avaient envoyé des messages.
Mais chaque fois qu’elle fermait les yeux, elle revoyait leurs visages.
Et chaque matin, pendant quelques secondes, elle oubliait.
Puis elle se souvenait.
Et la douleur revenait.
Plus forte.
Toujours plus forte.
Ce soir-là, elle avait cessé de lutter.
Elle avait quitté son appartement sans prévenir personne.
Elle avait marché pendant près d’une heure jusqu’au lac situé à la périphérie de la ville.
Elle connaissait cet endroit depuis son enfance.
Ses parents l’y avaient emmenée lorsqu’elle était petite.
À l’époque, elle courait autour de l’eau en riant pendant que son père essayait de la rattraper.
Aujourd’hui, elle était venue seule.
Clara s’arrêta au bord du lac.
Elle regarda l’eau noire.
Le vent faisait trembler la surface.
Elle inspira profondément.
Une larme coula sur sa joue.
— Je suis désolée...
Sa voix se brisa.
Elle ne savait même pas à qui elle parlait.
À ses parents.
À elle-même.
Ou peut-être au monde entier.
Elle retira lentement ses chaussures.
Puis elle avança.
L’eau glacée atteignit ses chevilles.
Ses genoux.
Sa taille.
Clara tremblait.
Mais elle continuait.
Elle aurait dû avoir peur.
Elle aurait dû faire demi-tour.
Mais elle n’avait plus la force d’avoir peur.
Lorsqu’elle fut suffisamment loin du rivage, elle ferma les yeux.
— Je veux juste que ça s’arrête.
Elle fit un pas supplémentaire.
Puis un autre.
Ses pieds quittèrent le fond.
L’eau l’engloutit.
Le froid fut brutal.
Clara tenta instinctivement de remonter à la surface, mais son corps devenait lourd.
Ses poumons brûlaient.
Elle entendait son propre cœur battre dans ses oreilles.
Puis les souvenirs commencèrent à défiler.
Sa mère.
Son père.
Son enfance.
Leurs sourires.
Le dernier repas qu’ils avaient partagé.
Le dernier « je t’aime ».
Une nouvelle larme se mélangea à l’eau du lac.
Puis ses forces l’abandonnèrent.
Elle ferma les yeux.
Et se laissa couler.
À quelques centaines de mètres du lac, un homme s’arrêta brusquement.
Mick venait d’entendre quelque chose.
Un battement.
Faible.
Presque imperceptible.
Mais pour lui, il était aussi clair qu’une cloche dans le silence.
Son regard bleu se tourna vers le lac.
Son instinct lui hurlait qu’il y avait quelqu’un.
Il disparut.
En une fraction de seconde, il traversa la distance qui le séparait de l’eau.
Puis il plongea.
Pour un humain, la profondeur aurait été dangereuse.
Pour Mick, elle ne représentait rien.
Il ouvrit les yeux sous l’eau.
Il la vit.
Une silhouette blonde qui sombrait lentement dans l’obscurité.
Une jeune femme.
Mick sentit quelque chose se contracter dans sa poitrine.
Une sensation étrange.
Inconnue.
Il tendit la main.
Ses doigts attrapèrent le poignet de Clara.
Elle était glacée.
Il la ramena immédiatement vers lui et remonta à la surface.
Quelques secondes plus tard, ils atteignirent la rive.
Mick déposa Clara sur l’herbe détrempée.
Elle ne bougeait plus.
— Non...
Il posa deux doigts contre son cou.
Un battement.
Faible.
Mais présent.
Mick se pencha vers elle.
— Allez...
Il connaissait la mort.
Il l’avait vue des centaines de fois.
Il l’avait donnée.
Il l’avait parfois désirée lui-même.
Mais cette fois, quelque chose était différent.
Cette inconnue ne devait pas mourir.
Pas elle.
Pas maintenant.
Il passa une main sous sa nuque.
— Réveille-toi.
Clara toussa soudainement.
De l’eau s’échappa de ses poumons.
Elle inspira brutalement.
Mick resta immobile.
Ses yeux bleus rencontrèrent ceux de Clara.
Pendant quelques secondes, le monde sembla s’arrêter.
Elle le regardait sans comprendre.
Lui la fixait comme s’il venait de découvrir quelque chose qu’il avait attendu pendant deux cents ans sans même savoir qu’il l’attendait.
Clara tremblait.
— Où... où suis-je ?
Sa voix était à peine audible.
— Sur la rive.
Elle tenta de se redresser.
Mick la retint doucement.
— Reste allongée.
Clara le regarda.
Grand.
Musclé.
Les cheveux noirs ruisselant d’eau.
Et ces yeux...
Des yeux bleus d’une intensité presque irréelle.
— Vous...
Elle déglutit difficilement.
— Vous m’avez sauvée ?
Mick ne répondit pas immédiatement.
Il observait son visage.
Ses traits fragiles.
Ses yeux rougis par les larmes.
La tristesse qui semblait avoir pris possession de chaque partie d’elle.
Il ne comprenait pas ce qui lui arrivait.
Mais il savait une chose.
Il ne voulait plus la quitter.
Jamais.
— Oui.
Clara détourna le regard.
— Pourquoi ?
La question le surprit.
Mick fronça légèrement les sourcils.
— Parce que tu étais en train de mourir.
— Je voulais mourir.
Les mots sortirent avec une simplicité désarmante.
Mick sentit une colère sourde monter en lui.
Pas contre elle.
Contre ce qui avait pu la pousser à vouloir disparaître.
— Pourquoi ?
Clara ferma les yeux.
— Je n’ai plus personne.
Sa voix trembla.
— Mes parents sont morts.
Mick resta silencieux.
Deux cents ans d’existence lui avaient appris à ne jamais montrer ses émotions.
Pourtant, quelque chose se brisa en lui en entendant ces mots.
Il savait ce que signifiait perdre quelqu’un.
Il était lui-même orphelin depuis bien plus longtemps que Clara ne pouvait l’imaginer.
Il regarda cette jeune femme qui voulait mourir parce qu’elle avait perdu les seules personnes qu’elle aimait.
Et, pour la première fois depuis des siècles, il ressentit une peur véritable.
La peur de perdre quelqu’un qu’il venait à peine de rencontrer.
Il retira son manteau et le posa autour des épaules de Clara.
— Tu viens avec moi.
Elle releva les yeux vers lui.
— Quoi ?
— Tu es trempée. Tu vas tomber malade.
— Je ne peux pas...
— Si.
Le ton de Mick était calme.
Mais ferme.
Clara le fixa quelques secondes.
Elle aurait dû refuser.
Pourtant, elle n’en avait plus la force.
Mick se pencha et la souleva dans ses bras.
Clara eut un mouvement de surprise.
— Qu’est-ce que vous faites ?
— Je te ramène chez moi.
Elle posa faiblement une main contre son torse.
— Je ne vous connais même pas.
Mick baissa les yeux vers elle.
— Mick.
— Quoi ?
— Je m’appelle Mick.
Clara hésita.
— Clara.
Il répéta mentalement son prénom.
Clara.
Il ne savait pas encore pourquoi, mais il avait la certitude qu’il n’oublierait jamais ce nom.
Il la serra légèrement contre lui.
Puis, avant qu’elle puisse comprendre ce qui se passait, le paysage autour d’eux devint flou.
Une seconde.
Puis deux.
Et ils étaient déjà loin du lac.
Clara ouvrit de grands yeux.
Elle ne comprenait pas.
Elle était certaine qu’ils venaient de bouger.
Très vite.
Anormalement vite.
Mais son esprit refusait encore d’accepter ce qu’elle venait de voir.
Elle enfouit son visage contre le torse de Mick.
Elle était épuisée.
Et pour la première fois depuis la mort de ses parents, elle se sentit étrangement en sécurité.
Mick, lui, regardait la route défiler autour d’eux.
Il avait sauvé cette jeune femme.
Mais il sentait déjà que quelque chose avait changé.
Quelque chose d’irréversible.
Il ne savait pas encore que Clara allait bouleverser son existence.
Il ne savait pas encore qu’elle deviendrait sa plus grande faiblesse.
Sa plus grande obsession.
Et peut-être...
La seule personne capable de détruire le vampire qu’il était devenu.
Mais une chose était déjà certaine.
Mick ne laisserait plus jamais personne lui faire du mal.
Même si, pour la protéger, il devait affronter son propre clan.
Même si une guerre devait éclater.
Même si le monde entier devait se retourner contre lui.
Parce que cette nuit-là, au bord d’un lac noir sous la pluie...
Un vampire vieux de deux cents ans venait de tomber amoureux d’une humaine qui, elle, n’était pas encore capable d’aimer.








