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Le Clan des Diodes - lunÔmen

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Résumé

Dans un monde où la Lune a été partiellement détruite deux siècles plus tôt, d’étranges phénomènes appelés « lunÔmens » font désormais partie du quotidien. Clap, dix ans, préfère pourtant les VHS, les jeux vidéo et les virées en BMX aux mystères scientifiques. Avec Pixel, Vinyl et Vincent, ses trois meilleurs amis, il forme le Clan des Diodes. Mais lorsque les phénomènes inexplicables commencent à se multiplier autour de leur quartier, leurs jeux d'enfants se transforment peu à peu en une véritable enquête. Et les quatre garçons vont découvrir que les lunÔmens cachent peut-être quelque chose de beaucoup plus inquiétant qu'une simple anomalie de la nature.

Genre :
Adventure
Auteur :
LeZouav
Statut :
Terminé
Chapitres :
18
Rating
n/a
Classification par âge :
16+

Chapitre 1-L'Aspiration

Partie 1- Le mangeur de lunes

Chapitre 1-L’Aspiration

Comme la plupart des enfants de dix ans nés dans les années 80, je croquais la vie avec le plus gros croc de ma mâchoire ! J’avais un toit au-dessus de la caboche, une chambre pleine de jouets made in Japan, une télé avec six chaînes, un frigo rempli de surgelés et de plats à micro-ondes, et je chiais tous les jours dans de l’eau potable ! Mes parents me criaient dessus, comme il était de coutume chez la quasi-totalité des familles.

Puis j’avais une super bande de potes.

Un après-midi, j’étais chez Pixel. Son vrai nom, c’était Anthony, mais on l’avait surnommé ainsi. On se connaissait depuis une paire d’années. On se marrait bien ensemble. C’était un bon camarade de jeu sur qui on pouvait toujours compter ! Sur son nez en trompette était logée une paire de lunettes avec des ressorts sur les branches. Ses cheveux étaient toujours trempés de gel, formant des pics pointant vers le ciel. On le charriait souvent en lui disant de ne pas faire de tête au foot… pour pas qu’il crève le ballon ! Il était grand et mince comme moi. Il était souvent sapé d’un pantalon à rayures Adidas qui tombait sur ses Cortez.

On était dans sa chambre et je regardais Pixel essayer de faire marcher sa console.

Combien de fois avais-je déjà vécu cette scène grotesque… où il s’acharnait à souffler dans cette cartouche de jeu ? Il emmagasinait un maximum d’air dans ses poumons, les joues gonflées jusqu’à en devenir rouge écarlate. Il lâchait ensuite un torrent d’air et de postillons sur le bas du jeu, qui allait s’écraser sur la puce dans le but d’en retirer la poussière. Il répétait l’opération jusqu’à ce qu’une image fasse son apparition sur son téléviseur. Il persistait dans l’espoir d’entendre résonner la mélodie 8-bit. C’était seulement à ce moment-là que la partie commençait, le doigt sur le bouton « START » !

On plongeait la plupart du temps dans de grandes épopées. La manette en main devenait notre épée, notre flingue ou notre baguette magique… la clé vers une infinité d’univers. On pouvait être le sauveur d’un royaume, arpentant toutes sortes de lieux étranges, loin de toute architecture connue. On se connectait de temps en temps à ce monde virtuel par un fil noir relié à la console, le postérieur sur le canapé et l’esprit dans le corps d’un héros pixelisé…

Sur ces vastes territoires, on pouvait s’exprimer librement, loin du regard des parents.

Quand on rentrait dans sa chambre, on avait l’impression de voir, à la place des murs, le rayon jeux vidéo d’un magasin Mammouth ! Il accompagnait tous les dimanches son père aux brocantes des alentours, ce qui lui permettait de choper des jeux pour pas un rond. Ça expliquait son imposante collection. Quand il n’était pas à l’école ou qu’il ne traînait pas avec nous à l’extérieur, il s’y enfermait et filait vers d’autres stratosphères.

C’était le seul gars que je connaissais à avoir fini autant de jeux. Faut dire que c’était un sacré joueur que rien n’arrêtait. Aucun dragon ne pouvait l’anéantir. Aucune armée de robots ne pouvait lui faire plier le genou. Il était le grand seigneur de tous ces royaumes qu’il nettoyait. C’était un coriace. Il avait une patience illimitée et sa persévérance venait pulvériser tous les scores. Il n’était pas sorti du ventre de sa mère…

Mais d’une borne d’arcade.

Il avait même plusieurs consoles, mais ce jour-là, il voulait me montrer le nouveau jeu qu’il avait acquis. J’étais posé sur sa chaise de bureau pendant que Pixel enfonçait la cartouche pour la dixième fois dans la console, dans l’espoir que ce fût la bonne.

— T’inquiète pas, ça va marcher ! Avec la NES, c’est un problème récurrent.

Il poussa une nouvelle fois la cartouche à l’intérieur.

— Allez, ma vieille, ne me fais pas ce coup !

Sa patience était légendaire, digne d’un joueur de l’écurie Nintendo. Cette dernière tentative marcha enfin. La petite musique d’ambiance qui accompagnait l’écran-titre s’enclencha. Le titre Rygar apparut en gros caractères, avec, en dessous, l’unique option « Start ». Pixel entama une partie. Lui comme moi n’en savions pas plus sur le jeu. On découvrit ensemble un panorama mystique. Les couleurs du jeu étaient d’une teinte chaude et des colonnes antiques caressaient un ciel rougeoyant. En guise de décor de fond, des montagnes masquaient de temps à autre un soleil craquelé. Notre héros avançait de gauche à droite et détruisait les ennemis à l’aide d’une arme étrange, une sorte de disque tranchant relié à lui. Quand on appuyait sur B, l’arme se déployait tel un yoyo pour aller s’abattre sur les créatures brutales qui nous attaquaient sans relâche.

On parcourut le jeu tout l’après-midi, se passant la manette de main en main à chaque mort. Son extrême difficulté nous força à recommencer d’innombrables fois depuis le début, car il n’y avait ni sauvegarde ni mot de passe ! Après avoir insisté plusieurs fois auprès de Pixel, ce dernier finit par éteindre la console et enfila sa paire de godasses pour aller prendre l’air.

— Tu veux faire quoi dehors ? Viens, on finit le jeu…

— J’en sais rien, Pixel… Du vélo, par exemple. J’ai plus envie de jouer, on a déjà bien squatté !

Si je n’avais pas été là, il aurait continué jusqu’à ce que la nuit engloutisse le Labyrinthe et qu’il tombe d’épuisement. Une fois dehors, on enfourcha nos BMX et on se mit à rouler sans but. On sautait les trottoirs, on slalomait entre les plaques d’égout, on roulait sur les belles pelouses tondues, provoquant au passage la colère de leurs propriétaires. Les pics de cheveux de Pixel coupaient l’air comme les multiples ailerons d’un requin. Quant à moi, la mèche qui trônait sur le haut de mon front ne bougeait pas d’un cheveu grâce à mon gel fixation béton.

Le soleil avait déjà entamé sa redescente vers les collines au loin. Dans moins d’une heure, il serait caché derrière elles pour aller éclairer d’autres contrées.

C’était le printemps, les jours s’allongeaient et on était en vacances. Il ne nous restait plus qu’une semaine avant la reprise de l’école. La douce chaleur qui régnait révélait le parfum des premières fleurs, qui nous enivrait de joie.

Après avoir serpenté dans plusieurs lotissements, on prit la direction du Bicross. Il se trouvait aux abords d’une forêt, dans un grand champ de hautes herbes, à la périphérie du Labyrinthe. On y accédait depuis la route en empruntant un chemin en gravier qui nous menait à la première bosse. Tout le parcours était fait de caillasse mélangée à la terre. C’était pratique pour les dérapages, surtout en été : quand la roue était stoppée net par les patins, les pneus raclaient le sol, soulevant à chaque coup un nuage de poussière.

On avait beau avoir fait des centaines de fois le parcours, on ne s’en lassait pas. On l’avait fait dans le sens inverse, sans les mains et en mode record de saut. On se lançait toujours de nouveaux défis pour nous motiver à nous dépasser. C’était grâce aux nombreuses heures passées sur ce terrain de jeu qu’on était devenus des as du BMX. On pouvait rouler sur une roue pendant des centaines de mètres.

Ce qui était, pour nous, une fierté à l’époque.

Ce jour-là, il n’y avait que Pixel et moi au Bicross. Il arrivait de temps à autre que des enfants du coin viennent dompter les bosses. On dévala les premières à toute allure, côte à côte, les pieds tournoyant sur les pédales.

— T’as soif, ma grosse tartine de fiente ? me demanda subitement Pixel tout en me doublant avec son BMX.

— Non, pourquoi… ?

Pixel accéléra devant moi et fonça vers une flaque de boue. Il entama ensuite un dérapage dans l’eau, ce qui projeta en ma direction des jets épars de flotte. Je m’en pris plein la poire.

Il fila et je tentai de le rattraper en pédalant comme un forcené ! On entama le virage de manière serrée sur le rebord intérieur quand un serpent traversa la piste. Il était tellement long qu’il occupait toute la largeur. Par chance, je pus freiner à temps. Ma roue dérapa de droite à gauche et je ne pus reprendre le contrôle qu’après quelques coups de guidon. J’étais à deux mètres à peine du reptile quand je m’arrêtai.

Pixel n’eut pas le réflexe de freiner à temps. La roue avant du BMX écrasa le ventre du serpent. Sa peau écailleuse se plia sous le poids. La roue arrière suivit la même trajectoire, ce qui finit d’aplatir la zone d’impact. Pixel freina plus loin. Il posa son vélo pour se rapprocher du serpent afin de constater les dégâts.

— Regarde-moi ça ! Son corps forme un V à l’endroit où je lui ai roulé dessus ! s’exclama Pixel avec un mélange de surprise et d’amusement.

— C’est vrai, la vache ! Tu ne l’as pas loupé. T’as vu, il ne bouge pas ! Tu penses que ça l’a tué ?

— J’en sais rien ! Attends, je vais lui jeter un truc dessus ! dit-il en se baissant pour saisir une pierre.

Il visa du mieux qu’il put et le projectile alla s’échouer à quelques centimètres de la bestiole. Il l’avait loupée de peu et elle ne broncha pas. Il recommença l’opération et, cette fois, la pierre percuta une zone près de sa tête.

— Je l’ai eu ! T’as vu ça… En plein dans le mille ! s’exclama-t-il en bondissant de joie.

— Regarde, il bouge encore ! Il n’est pas mort ! Mais reste pas là, idiot !

Le serpent s’avança lentement vers Pixel. Il peinait à se déplacer avec le creux au milieu de son corps. Mon pote lui lança une nouvelle pierre. Tel que je le connaissais, il devait se croire dans le jeu Rygar ! Ce con était tellement occupé à ramasser des pierres au sol qu’il n’eut pas le temps d’esquiver les crochets du serpent. Celui-ci ouvrit sa gueule d’un mouvement vif et mordit le mollet de mon copain !

— Ce sale connard m’a mordu ! C’était quoi comme serpent ? Une vipère ? Une couleuvre ?

— J’en sais rien, Pixel ! Merde, on fait quoi maintenant ? Et si son venin était mortel ? hurlai-je, affolé.

— Arrête ! Tu me fais flipper ! Embarque-moi sur ton vélo, je monte sur la selle pour que tu m’amènes chez moi. Ça fait un mal de chien !

— Tu veux que je pisse sur la morsure ?

— T’es con, ce n’est pas une méduse !

Il avait deux points rouges d’où s’écoulait un filet de sang. Le serpent avait disparu dans les hautes herbes qui entouraient le Bicross. Je ne réfléchis pas longtemps avant d’accepter sa proposition. Il s’assit sur la selle et je me positionnai devant, en danseuse.

— Putain, je t’avais dit qu’on aurait dû continuer le jeu ! Il se pencha vers mon oreille pour que je l’entende bien.

— Mais là, c’est moi qui aurais eu une crise d’épilepsie, mon cher Pixel.

Le trajet ne fut pas simple. Je crus que mes cuisses allaient prendre feu pour finir par me transformer en torche vivante.

Je puisai dans toutes mes ressources pour l’emmener au plus vite chez lui. Je me souvenais encore qu’il était dégoûté d’avoir abandonné son BMX sans surveillance. Heureusement, personne ne le lui déroba. Quand les pompiers arrivèrent, ils ne traînèrent pas à embarquer Pixel. Ils étaient venus le chercher, dans le doute où la morsure proviendrait d’une vipère. Je vis mon pote partir dans le camion rouge. Ça faisait tout drôle et j’espérais qu’il n’avait rien.

À ce moment-là, je compris que la frontière entre le jeu vidéo et la vie était mince. Le serpent qui avait mordu Pixel représentait un boss qu’il n’avait pas réussi à vaincre.

Il avait perdu un cœur de vie dans cette attaque foudroyante, mais ce n’était pas encore l’heure du Game Over…

Il faisait presque nuit.

Les lampadaires s’allumèrent tous en même temps dans la ruelle aux Citrouilles, située à côté de la mienne. Le crépuscule rampait sur le décor et les dernières lueurs disparaissaient. On pouvait apercevoir les nuages qui trônaient dans le ciel rouge cendre. Je n’étais plus très loin de la maison. Je pédalais doucement et mes pensées voguaient vers le serpent qu’on avait vu. Je roulais sans entrain.

Quelques instants plus tard, je croisai Vincent, qui était vêtu d’un costard. J’avais mis du temps à m’habituer à ce costume qu’il portait quand il revenait de la Salle. Il était Témoin de Jéhovah et, quand il se rendait à des réunions, il enfilait son ensemble de pingouin.

C’était assez surréaliste de voir un gamin déguisé en adulte ! Il mesurait une tête de moins que moi, et encore, je prenais en compte sa mèche, qui lui faisait gagner quelques centimètres. Des dizaines de taches de rousseur tapissaient ses joues, ce qui contrastait avec ses épais sourcils noirs. Il se tenait toujours très droit et sa démarche était proche de celle d’un robot.

Une fois à la même hauteur, on se salua et on prit le temps de discuter.

— Salut, Vincent ! Ça roule ?

— Nickel, et toi ?

— Vite fait ! Pixel vient de se faire mordre par un putain de serpent et il est à l’hosto.

— Non ! Trop fou. Il lui a mordu la bite ?

Vincent aimait parler de sexe et y faire allusion dans toutes les discussions possibles. Ses hormones en ébullition avaient pris les commandes de son corps d’enfant qui mutait en ado. Vu que c’était tabou chez lui, ça explosait quand il traînait avec nous…

— Non, au mollet. T’aurais vu le serpent, c’était un de ces morceaux, limite la même longueur que Falkor…

— C’est qui, Falkor ? demanda-t-il, étonné.

— C’est le dragon blanc volant dans L’Histoire sans fin !

— Je ne connais pas…

— Quoi ? T’as pas vu L’Histoire sans fin ? Mais faut que tu mates ça, mon père l’a en cassette, je te le prêterai si tu veux. L’histoire, c’est un gamin qui vole un livre dans une librairie. Le bouquin est trop énigmatique… t’as envie de voir ce qu’il raconte, je te jure ! L’intrigue se déroule dans un royaume rongé par le Néant…

Je me rendis compte après dix minutes que j’avais raconté tout le film. Quand je m’emballais, je n’arrivais plus à m’arrêter. À la base, on parlait de Pixel et je m’étais égaré. Vincent eut envie de voir le film. J’étais content de savoir qu’il allait bientôt voyager sur les terres de Fantasia…

— Et Pixel, sinon, il était comment après la morsure ?

— Il avait super mal, j’ai dû l’embarquer sur mon BMX pour le ramener ! J’ai grave galéré…

Je ne pus finir ma phrase, interrompu par un bourdonnement sourd. Une sorte de sifflement étouffé retentit au loin, dans l’immensité du ciel. On leva nos deux petites têtes pour voir quelle était l’origine de ce vrombissement cosmique.

Je reconnus ce son. J’avais déjà vécu ce phénomène étant petit. Nos yeux fixaient l’inexplicable. J’avais encore une fois la chance de pouvoir observer cette chose envoûtante.

Tout semblait encore normal…

Puis les nuages disparurent subitement, comme effacés par une main divine. Il ne restait que les cieux, vidés de leurs locataires flottants.

Vincent me regarda, étonné. C’était rare d’en voir un. Notre attention se reporta vers les hauteurs vertigineuses du toit terrestre.

La détonation sonore se fit de nouveau entendre.

Les nuages réapparurent quelques instants plus tard. Ils étaient revenus de la même manière mystérieuse. Mais quelque chose avait changé, une sorte d’anomalie.

Ils vibraient.

Chaque nuage qu’on pouvait apercevoir tremblait. Les spasmes gagnèrent en intensité jusqu’à ce qu’ils se mettent tous à chuter au même moment.

Je me souvins du cri de surprise de Vincent.

Les nuages avaient été aspirés par le bas, plongeant à une vitesse fulgurante, complètement déformés par la puissance de leur chute. Ils finirent leur course après s’être échoués sur la forêt sombre qui se dessinait à l’horizon. C’était comme si les arbres les avaient absorbés, à la manière d’un aspirateur qui avale des miettes.

Puis, plus aucune trace de nuages.

Ils s’étaient dissipés instantanément à l’impact…

La nuit était tombée…

Mon pote y vit un signe de Dieu… Et moi, je n’avais pas vraiment d’explication ! À vrai dire, personne ne savait vraiment ce que c’était. Les scientifiques n’avaient pas encore percé le secret.

Ce qu’on venait de voir était une Aspiration.

Ce genre de phénomène appartenait à ce qu’on nommait « lunÔmen »…

— C’est le deuxième lunÔmen que je vois de ma vie ! Si je raconte cela à ma mère, elle va direct ouvrir sa Bible pour en citer quelques passages ! me dit Vincent avec un regard de malheureux.

— J’en ai pas vu bien plus. Mais mon père me saoulait avec. Du coup, c’est un sujet familier.

— Je n’aurais pas aimé être là quand l’astéroïde a frappé…

Vincent semblait bouleversé. Il partit soudainement, me laissant seul en plan.

Ma mère m’accueillit avec des reproches à propos de mes dix minutes de retard. Je l’écoutai à peine. Cela semblait si insignifiant face aux mystères de l’univers.

Je n’avais pas faim malgré l’odeur de gratin qui embaumait la maison. Je filai dans ma chambre afin de m’isoler. Une fois seul, je fermai la porte et allai m’étendre dans mon lit. Ma lampe de chevet éclairait faiblement la pièce. Je fixais le plafond, le regard absent. Je n’avais pas sommeil, mais juste envie de me mater un film. J’avais la chance d’avoir une petite télé avec un magnétoscope…

Je me relevai de mon lit pour aller prendre une cassette dans ma vidéothèque. Je commençais à avoir une bonne collection, avec une prédominance de films fantastiques.

Je n’avais même pas dix ans et j’avais déjà vu la plupart des classiques du genre.

Je pensais tenir cette passion pour le cinéma de mon père. Depuis mon plus jeune âge, il me montrait toutes sortes de films provenant de sa collection personnelle. Une partie de mon éducation s’était faite en regardant les aventures d’acteurs charismatiques. Le cinéma américain des années 80 et 90 avait façonné mon caractère. Je m’étais imprégné de tous ses codes pour les transposer dans mon quotidien. J’avais mémorisé des centaines de répliques légendaires pour les sortir au bon moment dans une conversation.

À chaque visionnage, je vivais par procuration des vies invraisemblables. Tous ces décors qui embellissaient mon imaginaire… De longs couloirs sombres et silencieux dissimulés dans des vaisseaux au fond de l’espace… Des impasses mal éclairées et désertes avec des plaques d’égout fumantes… Ou de grandes forêts de sapins qui s’étalaient à perte de vue, avec une petite ville perdue en leur centre. Ces visions, gravées à jamais dans mon esprit, avaient créé une mythologie autour du rêve américain…

Cette passion avait commencé alors que j’avais quatre ou cinq ans. Ma mère bossait le samedi matin à un stand de fromages au marché. Pendant ce temps-là, je restais avec mon père à la maison. Cela se passait toujours de la même manière : je finissais mon petit déjeuner, puis j’allais m’asseoir sur le canapé.

Quelques instants plus tard, je suivais du regard mon père, qui se rendait machinalement en direction du living… Il s’en allait saisir une VHS…

Je ne savais jamais ce que j’allais regarder…

C’était lui le projectionniste et moi le spectateur.

La surprise était totale. J’attendais, assis face à l’écran, qu’il glisse la cassette dans la fente du magnéto. Ce dernier l’avalait et balançait une nouvelle histoire visuelle.

J’avais remarqué que la plupart des VHS que j’avais vues contenaient des bandes-annonces avant que le film ne commence. Elles étaient souvent en rapport avec le genre qu’on allait voir. J’adorais cette voix off qui accompagnait les séquences, lâchant des mots percutants qui donnaient envie de voir le film présenté. Je me demandais à quoi ressemblait ce narrateur à la voix envoûtante.

Après trois ou quatre bandes-annonces, il y avait souvent un écran noir…

Puis le logo du studio…

Une musique de synthétiseur à la mélodie grave…

Un générique de début…

Et le film commençait enfin.

Dans ces moments, plus rien n’existait autour de moi, un peu comme quand je jouais avec Pixel à un jeu vidéo. La puissance de l’écran agissait comme un aimant sur mon cerveau. Elle me faisait basculer dans une dimension alternative à la nôtre.

La plupart du temps, quand je regardais un film lors de ces samedis de découverte, mon père n’était pas à mes côtés. J’étais seul face à ce monde grandiose. Cette période dura plus d’une année, pendant laquelle j’avalai des kilomètres de bandes.

Il fallait d’ailleurs les rembobiner au moment où « The End » apparaissait à l’écran. Lors de cette manœuvre, le magnétoscope du salon faisait un vacarme infernal. Je le faisais systématiquement, car mon père piquait des crises si j’oubliais. Alors j’évitais la catastrophe en essayant d’y penser à chaque fois.

J’avais sûrement vu des images qui ne convenaient pas à mon âge. Le paternel ne se rendait pas compte que certains films qu’il me montrait contenaient un certain degré de violence. Voir Stallone fuir dans une forêt avec, à ses trousses, une bande de gars qui voulaient le buter, ou des corps se faire transpercer par des balles ou des coups de couteau, fut une expérience assez traumatisante.

Sans parler de ces petites boules de poils appelées Mogwaïs, qui avaient pour seul but de vous pourrir la vie. Sérieux, à l’époque, Gremlins était destiné à un public d’enfants. Mais c’était en réalité un film d’horreur soft.

Au fil du temps, ma sensibilité face à la violence diminua, jusqu’à ce que je finisse par l’assimiler à une norme. Malgré une dizaine de films clairement destinés à un public plus âgé, je remerciais mon père pour tous les autres que j’avais vus.

Ceux qui avaient ouvert des portes dans mon esprit.

Tous ces mondes imaginaires m’avaient pétri pour faire de moi un rêveur.

Cet héritage du cinéma me suivra jusqu’au cercueil. C’est lui qui fera claquer le clap lors de mon dernier souffle. Il annoncera alors le générique de fin.

Voilà pourquoi, moi aussi, j’avais décidé de constituer ma propre vidéothèque. Différente de celle de mon père, elle me permettait de dénicher des œuvres qui m’emmèneraient encore plus loin, sur des terres étranges où peu d’explorateurs avaient mis les pieds.

Des bijoux scénaristiques qui auraient malheureusement mérité plus de visibilité, mais qui n’avaient pour public que quelques marginaux de la pellicule. Des pépites aux plans filmés par des génies incompris, qui submergeaient le spectateur de malaise. Ces chefs-d’œuvre projetaient dans mon esprit des perceptions nouvelles.

J’en voulais toujours plus, c’était sans fin. C’était le genre d’expédition où l’on découvrait sans cesse des citadelles encore plus vertigineuses.

Combien d’heures avais-je passées allongé dans mon lit, sous les couvertures, dans la pénombre qui reculait devant la lumière spectrale du petit écran ?

C’était le programme ce soir-là. Une fois encore, la télécommande allait presser « Lecture »…

J’avais choisi de visionner Troll… Cela faisait un moment que je l’avais enregistré sur M6, dans le programme appelé « Les Jeudis de l’angoisse ». Il avait attiré mon attention.

Alors que je parcourais mes cassettes, mon doigt effleura le boîtier de l’une d’elles, qui me dicta que c’était le bon choix.

Je lançai le film…

J’embarquai à bord…

Accompagné d’une musique délicieuse, teintée de mélancolie comme j’adorais. L’image n’était pas top, car ce n’était pas le premier programme que j’avais enregistré sur cette cassette. Cela se traduisait à l’écran par des bandes tremblotantes qui descendaient de haut en bas. Cette spécificité ne gâchait en rien le spectacle.

L’ambiance du film était empreinte de malaise. Voir cette créature hideuse, qui avait pris possession du corps d’une gamine, me perturbait. Le monstre, déguisé en fillette, transformait tous les apparts d’un immeuble en décors d’épouvante grouillant de monstruosités.

Tout un bestiaire d’êtres difformes, au regard mortuaire, défilait sous mes yeux d’enfant. J’étais absorbé et impatient de voir l’issue de cet enfer poisseux…

BAM

Je pris la télécommande à côté de mon oreiller et appuyai sur « Pause ». Ce n’était pas dans le film. J’avais entendu un bruit sourd contre mon volet.

BAM.

C’était le signal qu’on avait avec les potes. Quand on voulait aller chercher l’un d’entre nous, on lançait des pierres sur le volet de sa piole. C’était souvent quand on ne trouvait pas le sommeil. On filait en douce de la maison pour se retrouver.

Je n’avais pas assez de doigts pour compter toutes ces fois où j’avais été réveillé en sursaut par le ricochet d’un caillou contre ma fenêtre. Restait à savoir quel membre de la bande cherchait à me contacter.

Je n’avais pas le goût de sortir cette nuit-là. J’étais bien en compagnie de cette créature sanguinaire, au chaud sous les draps.

Je me levai à contrecœur pour aller ouvrir la fenêtre et pousser le volet afin de découvrir l’identité du gêneur.

C’était Vinyl…

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