Chapitre 1 : Le stagiaire et le capitaine
Noé Lambert avait vingt-quatre ans et un rêve beaucoup trop grand pour son compte bancaire.
Devenir entraîneur professionnel de hockey sur glace.
Pas préparateur physique.
Pas assistant chargé de ramasser les palets.
Pas celui qui remplissait les gourdes pendant que les vrais entraîneurs parlaient stratégie.
Un véritable coach.
Celui qui se tenait derrière le banc, costume impeccable, tablette à la main, capable de voir une faille dans une défense avant même que les joueurs comprennent qu’elle existait.
Pour y arriver, Noé terminait un master en sciences du sport avec une spécialisation en entraînement de haut niveau.
Et ce lundi matin marquait probablement le jour le plus important de sa formation.
Son stage de six mois commençait chez les Ice Wolves, l’une des meilleures équipes professionnelles de hockey du pays.
À 6 h 12 exactement, Noé se tenait devant l’immense patinoire avec son sac à dos sur une épaule.
Il regarda le bâtiment.
— Respire, Noé…
Il descendit les yeux vers ses chaussures.
Ses baskets étaient propres.
Son pantalon noir également.
Son sweat portant le logo de son université était probablement un peu trop grand.
Quant à son manteau…
Il avait connu de meilleurs jours.
Mais Noé n’avait pas les moyens d’en acheter un autre.
La bourse universitaire payait ses études.
Son petit travail du soir dans un complexe sportif payait son studio.
Et ce qui restait servait essentiellement à manger.
Il sortit son téléphone.
6 h 13.
Son stage ne commençait qu’à 7 heures.
Noé grimaça.
— Quarante-sept minutes d’avance. Parfait. Maintenant je vais avoir l’air complètement malade.
Une voix grave retentit derrière lui.
— Ou motivé.
Noé sursauta.
Il se retourna.
Et son cerveau cessa immédiatement de fonctionner.
Un homme venait de descendre d’une énorme moto noire.
Une véritable machine.
Noire mate.
Massive.
Le genre de moto qui faisait trembler le sol rien qu’en tournant au ralenti.
Mais ce n’était pas la moto qui empêcha Noé de parler.
C’était son propriétaire.
L’homme devait mesurer presque deux mètres.
Épaules immenses.
Cuisses puissantes enfermées dans un jean noir.
Bottes renforcées.
Blouson de cuir.
Barbe blonde parfaitement entretenue.
Cheveux blonds légèrement longs sur le dessus.
Et deux yeux verts qui venaient de se poser directement sur Noé.
Sur le cuir se trouvait un écusson.
IRON WOLVES MC
Puis, juste en dessous :
PRÉSIDENT
Noé déglutit.
— Bonjour.
L’homme retira lentement ses gants.
— Bonjour.
Silence.
Noé regarda encore la moto.
Puis l’homme.
Puis la moto.
— Elle est magnifique.
Un léger sourire apparut sous la barbe blonde.
— Merci.
Noé désigna l’entrée de la patinoire.
— Vous travaillez ici ?
Le sourire de l’homme s’élargit.
— On peut dire ça.
Noé hocha la tête.
— Moi, je commence aujourd’hui.
— Nouveau joueur ?
Noé éclata de rire.
— Avec mon mètre soixante-douze ? Certainement pas.
Le géant baissa les yeux vers lui.
— Il existe de très bons joueurs d’un mètre soixante-douze.
— Oui, mais généralement ils savent patiner correctement.
Le biker arqua un sourcil.
— Tu vas travailler dans une équipe professionnelle de hockey sans savoir patiner ?
— Je sais patiner.
Noé leva un doigt.
— Mais pas assez bien pour empêcher un défenseur de cent kilos de m’envoyer traverser la vitre.
Cette fois, l’homme rit franchement.
Et Noé resta une seconde à l’observer.
Bon sang.
Même son rire était attirant.
Noé détourna rapidement les yeux.
Mauvaise idée.
Très mauvaise idée.
Il venait ici pour son diplôme.
Pas pour fantasmer sur le premier biker géant rencontré sur le parking.
— Je suis stagiaire entraîneur, expliqua-t-il.
Le biker s’immobilisa légèrement.
— Entraîneur ?
— Assistant du staff technique. Enfin… très assistant. Très, très assistant.
Noé fit une grimace.
— Probablement tellement assistant qu’on va me demander de compter les palets.
L’homme croisa les bras.
— Et ça te dérangerait ?
Noé réfléchit.
— Non.
La réponse avait été immédiate.
— Pourquoi ?
— Parce que tout le monde commence quelque part.
Cette fois, le biker ne sourit pas.
Il l’observa simplement pendant plusieurs secondes.
Comme s’il venait soudain de prendre Noé beaucoup plus au sérieux.
Puis il tendit une énorme main.
— Kaël Donovan.
Noé la serra.
— Noé Lambert.
La main de Kaël engloutissait presque la sienne.
Et pourtant sa poignée n’avait rien de brutale.
— Bonne chance pour ton premier jour, Noé Lambert.
— Merci.
Kaël récupéra son casque.
— Tu risques d’en avoir besoin.
Noé fronça les sourcils.
— Pourquoi ?
Mais Kaël était déjà parti vers une entrée latérale.
Noé le regarda disparaître.
— Très rassurant…
À 6 h 45, Noé fut accueilli par une femme d’une cinquantaine d’années nommée Claire, responsable administrative de l’équipe.
Badge.
Vestiaire.
Règlement intérieur.
Accès aux zones réservées.
Planning.
Confidentialité.
Noé signa tellement de documents qu’il finit par ne plus sentir sa main droite.
Puis Claire ouvrit une porte.
— Et voici la patinoire principale.
Noé s’arrêta.
Son cœur fit un bond.
La glace brillait sous les projecteurs.
Les tribunes étaient encore vides.
Les cages installées.
Les lignes parfaitement tracées.
L’immense logo des Ice Wolves occupait le centre de la patinoire.
Noé resta silencieux.
Claire sourit.
— Première fois dans une patinoire professionnelle ?
— De ce côté de la barrière, oui.
— Profite.
Noé inspira profondément.
C’était là.
Exactement là.
L’endroit où il voulait travailler.
Claire lui tendit une tablette.
— Le coach principal s’appelle Michael Sørensen. Son adjoint est Logan Pierce. Tu travailleras principalement avec eux.
— D’accord.
— Préparation vidéo, statistiques, mise en place des exercices, analyse des joueurs, séances individuelles…
Noé acquiesçait rapidement.
Puis Claire ajouta :
— Et surtout, ne sois pas impressionné par les joueurs.
— Pourquoi je serais impressionné ?
Claire ouvrit la bouche.
Un vacarme éclata dans le couloir.
Des voix.
Des rires.
Puis une dizaine d’hommes entrèrent.
Tous immenses.
Noé leva progressivement la tête.
1,85 m.
1,90 m.
1,95 m.
Certains dépassaient largement les cent kilos.
Noé murmura :
— Ah.
Claire étouffa un rire.
— Voilà pourquoi.
Les joueurs passèrent devant eux.
Certains saluèrent Claire.
D’autres observèrent Noé avec curiosité.
Un brun immense ralentit.
— Nouveau ?
— Stagiaire du staff, répondit Claire.
— Encore un ?
Noé arqua un sourcil.
— Pourquoi ? Vous les mangez ?
Plusieurs joueurs éclatèrent de rire.
Le brun sourit.
— Celui-là, je l’aime bien.
Un autre lui donna une tape sur l’épaule.
— Attends que Kaël arrive.
Noé releva immédiatement la tête.
Kaël ?
Une sensation étrange lui traversa le ventre.
Impossible.
Il existait certainement beaucoup de Kaël.
Le joueur poursuivit :
— Notre capitaine adore terroriser les nouveaux.
Noé cligna des yeux.
— Votre capitaine s’appelle Kaël ?
— Kaël Donovan.
Noé ferma les yeux.
Évidemment.
ÉVIDEMMENT.
Le biker du parking.
Le président d’un club de motards.
Était le capitaine des Ice Wolves.
Claire le regarda.
— Tu le connais ?
— Je viens de lui demander s’il travaillait ici.
Un silence tomba.
Puis les joueurs explosèrent de rire.
— NON !
— Tu lui as vraiment demandé ça ?
— Oh, celle-là, je vais la raconter toute l’année !
Noé passa une main sur son visage.
— Je vais démissionner avant même d’avoir commencé.
Une nouvelle voix grave retentit derrière eux.
— Refusé.
Tout le monde se tut.
Noé se retourna lentement.
Kaël était là.
Mais le cuir avait disparu.
À la place, il portait un pantalon de sport noir et un haut d’entraînement moulant aux couleurs des Ice Wolves.
Et c’était pire.
Beaucoup pire.
Parce que Noé pouvait maintenant voir chaque muscle de ses bras.
Chaque ligne de son torse.
Chaque—
Noé remonta immédiatement les yeux.
Kaël souriait.
Il avait parfaitement remarqué.
— Bonjour, stagiaire.
Noé sentit ses oreilles chauffer.
— Bonjour… capitaine.
Kaël passa devant lui.
Puis s’arrêta.
— Toujours motivé ?
Noé redressa les épaules.
— Encore plus.
Cette réponse sembla plaire au capitaine.
— Bien.
Il se rapprocha légèrement.
— Parce que cette équipe n’est pas tendre.
Noé soutint ses yeux verts.
— Moi non plus.
Pendant une seconde, plus personne ne parla.
Puis Logan, le joueur brun rencontré quelques minutes auparavant, donna une énorme tape dans le dos de Kaël.
— Arrête de draguer le stagiaire dès son premier jour.
Noé faillit avaler sa langue.
— Je ne—
Kaël tourna simplement la tête vers Logan.
— Vestiaire.
— Oui, président.
Noé fronça les sourcils.
Président.
Pas capitaine.
Président.
Il regarda l’écusson tatoué sur l’avant-bras de Kaël.
Iron Wolves MC.
Tout s’assemblait.
Kaël Donovan n’était pas simplement un hockeyeur professionnel.
Il était capitaine de son équipe.
Président d’un club de bikers.
Et manifestement assez puissant pour qu’une dizaine d’hommes gigantesques lui obéissent immédiatement.
Michael Sørensen arriva enfin.
— Lambert ?
Noé se redressa.
— Oui, coach.
— Avec moi.
Noé attrapa sa tablette.
— Tout de suite.
Il suivit l’entraîneur jusqu’au bord de la glace.
Michael lui expliqua rapidement la séance.
Échauffement.
Travail de vitesse.
Transitions défensives.
Sorties de zone.
Supériorités numériques.
Puis il lui tendit un chronomètre.
— Première mission.
Noé le prit.
— Oui ?
— Tu observes la première ligne.
Le cœur de Noé accéléra.
La première ligne.
Celle de Kaël.
Michael poursuivit :
— Je veux les temps d’accélération, les erreurs de positionnement et surtout les pertes de vitesse après changement de direction.
Noé hocha la tête.
— D’accord.
— Tu peux faire ça ?
Cette fois, Noé sourit.
— C’est exactement pour ça que je suis là.
Michael observa le jeune homme quelques secondes.
Puis hocha la tête.
— Alors montre-moi.
Les joueurs entrèrent sur la glace.
Les lames frappèrent la surface gelée.
Noé oublia immédiatement tout le reste.
La pauvreté.
Le stress.
Son vieux manteau.
Son stage.
Même Kaël.
Pendant vingt minutes, il ne vit plus des hommes.
Il vit des trajectoires.
Des angles.
Des accélérations.
Des appuis.
Des défauts.
Et au bout de la deuxième série, Noé fronça les sourcils.
Quelque chose n’allait pas.
Il regarda Kaël.
Encore.
Puis une troisième fois.
— Coach ?
Michael se tourna vers lui.
— Oui ?
Noé hésita.
Premier jour.
Première heure.
Il pouvait se taire.
Mais ce n’était pas pour ça qu’il était venu.
— Donovan perd presque trois dixièmes après son deuxième changement d’appui côté droit.
Michael fronça les sourcils.
— Pardon ?
— Regardez.
Noé montra la tablette.
— Premier virage : normal. Deuxième : son bassin compense. Troisième : il charge davantage la jambe gauche.
Michael observa.
Noé continua :
— Il protège son genou droit.
Silence.
Michael fixa la glace.
Puis Kaël.
— Donovan !
Le sifflet retentit.
Kaël s’arrêta dans une projection de glace.
— Quoi ?
— Viens ici.
Le capitaine patina vers le banc.
— Problème ?
Michael croisa les bras.
— Ton genou droit.
Kaël ne répondit pas.
Noé comprit immédiatement.
Il avait vu juste.
Michael insista :
— Depuis quand ?
— Rien de grave.
— Depuis quand ?
Kaël soupira.
— Quatre jours.
Michael ferma les yeux.
— Quatre jours…
Puis il regarda Noé.
Kaël suivit son regard.
— C’est lui ?
— Oui.
Noé déglutit.
Kaël s’approcha du bord.
Ses yeux verts se plantèrent dans les siens.
— Tu as vu ça depuis le banc ?
Noé hocha doucement la tête.
— Votre deuxième poussée est différente de la première.
— Personne n’avait rien remarqué.
Noé haussa une épaule.
— C’est mon travail.
Kaël resta silencieux.
Puis un petit sourire apparut.
— Je pensais que ton travail était de compter les palets.
Noé sourit à son tour.
— Promotion rapide.
Logan éclata de rire derrière eux.
Michael, lui, ne riait pas du tout.
— Infirmerie, Donovan.
Kaël grogna.
— Coach—
— Maintenant.
Le capitaine soupira et passa la porte du banc.
Mais avant de disparaître dans le tunnel, il s’arrêta devant Noé.
Très près.
Beaucoup trop près.
— Noé ?
— Oui ?
— Finalement…
Kaël baissa légèrement la tête vers lui.
— Je crois que je vais beaucoup aimer ton stage.
Puis il partit.
Noé resta immobile avec son chronomètre dans la main.
Logan passa derrière lui.
— Félicitations.
— Pour quoi ?
— Ça fait trois ans que Kaël n’avait regardé personne comme ça.
Noé tourna brusquement la tête.
— Comme quoi ?
Logan affichait un sourire immense.
— Comme s’il venait de trouver quelque chose qu’il n’avait absolument aucune intention de laisser partir.
Au bout du tunnel, Kaël se retourna une dernière fois.
Ses yeux verts retrouvèrent immédiatement ceux de Noé.
Et cette fois…
Noé comprit que ses six mois de stage risquaient d’être beaucoup plus compliqués que prévu.








