Chapitre 1 : L'odeur du bois coupé
Il y a des matins où le corps sait avant l’esprit.
Je marchais sans but précis, les mains enfoncées dans les poches de mon manteau, fuyant le tumulte de la ville pour chercher un peu de calme entre les arbres. Le sol était humide, jonché de feuilles mortes qui craquaient sous mes pas avec un bruit étouffé. Dix ans. Déjà dix ans que le monde avait basculé, que le silence s’était installé à notre table, et que j’avais appris à vivre avec un fantôme dont on n’avait pas le droit de prononcer le nom.
Et puis, au détour d’un sentier, je l’ai vue.
Accrochée à l’écorce rugueuse d’un vieux hêtre, à hauteur d’homme, il y avait une petite cabane à oiseaux en bois. Un toit à double pente, fait de planchettes assemblées à la main, un petit trou d’envol parfaitement rond.
Mon cœur a fait un raté.
Une seconde plus tôt, j’étais une adulte occupée, traversant sa vie en essayant de tenir droit sous le poids des ans. Une seconde plus tard, l’odeur m’a frappée. Ce n’était pas l’humus de la forêt, ni l’humidité de l’air. C’était l’odeur franche, résineuse, presque sucrée du bois fraîchement coupé. L’odeur de son atelier.
Mes jambes se sont ancrées dans la terre. Mes yeux se sont embués avant même que je puisse retenir mes larmes. Dix ans de thérapie, dix ans passés à décortiquer chaque non-dit, à essayer de ranger les pièces d’un puzzle brisé dans ma tête, réduits à néant par un simple morceau de bois cloué à un arbre.
Il m’a suffi de cette silhouette de bois pour que le temps se déchire. La forêt a disparu. À sa place, j’ai de nouveau eu six ans.


![The dark night [Terminée]](https://cdn-gcs.inkitt.com/vertical_storycovers/ipad_d3b58b36c3031823ebbe8130363011f7.jpg)





