Chapitre 1 — La chambre 217
Quand Gabriel Moreau a accepté ce travail, il pensait simplement avoir besoin de changer d’air.
À 31 ans, il avait l’impression que sa vie s’était arrêtée.
Son père était mort six mois plus tôt.
Son couple avait explosé deux mois après.
Et depuis, il passait ses journées dans un appartement silencieux où chaque objet semblait lui rappeler quelqu’un qui n’était plus là.
Alors quand son ancien collègue lui a proposé un poste temporaire dans un hôtel perdu au milieu des montagnes, il n’a pas réfléchi longtemps.
Un hôtel ancien.
Quelques semaines de travail.
Personne autour.
Exactement ce qu’il voulait.
L’établissement s’appelait :
L’Hôtel Bellécime.
Il était construit au sommet d’une montagne, au bout d’une route tellement étroite que Gabriel avait dû s’arrêter plusieurs fois pour vérifier qu’il ne s’était pas trompé.
La première chose qu’il remarqua fut l’absence de bruit.
Pas de voitures.
Pas d’oiseaux.
Même le vent semblait éviter l’endroit.
L’hôtel apparaissait entre les arbres comme une vieille créature endormie.
Un immense bâtiment en pierre grise.
Des fenêtres hautes.
Une enseigne rouillée qui bougeait légèrement.
HÔTEL BELLÉCIME — OUVERT DEPUIS 1894
Gabriel se gara devant l’entrée.
Il resta quelques secondes dans sa voiture.
Il ne savait pas pourquoi, mais quelque chose lui donnait envie de repartir.
Puis son téléphone vibra.
Un message de son employeur :
"Le directeur vous attend. Il vous expliquera les règles."
Les règles.
Il trouva le mot étrange.
Pas les horaires.
Pas les informations pratiques.
Les règles.
À l’intérieur, l’hôtel était encore plus impressionnant.
Le hall était immense.
Un vieux lustre pendait au plafond.
Le sol en marbre reflétait la lumière des lampes.
Derrière le comptoir se tenait un homme très âgé.
Il devait avoir au moins 80 ans.
Il fixa Gabriel sans sourire.
— « Vous êtes en retard. »
Gabriel regarda sa montre.
— « J’arrive exactement à l’heure prévue. »
L’homme resta silencieux.
Puis il prit une clé.
Une vieille clé en métal.
Avec une plaque gravée :
217
— « Votre chambre. »
Gabriel prit la clé.
— « Je pensais avoir une chambre du personnel. »
Le vieil homme le regarda.
— « Vous en avez une. »
Un silence.
— « La 217 ? »
Le vieil homme détourna les yeux.
— « Toutes les personnes qui travaillent ici dorment dans la 217. »
Gabriel fronça les sourcils.
— « Pourquoi ? »
L’homme répondit calmement :
— « Parce que l’hôtel préfère savoir où vous êtes. »
Gabriel pensa avoir mal entendu.
— « Pardon ? »
Mais le vieil homme avait déjà tourné les pages d’un registre.
— « Trois choses à retenir. »
Gabriel attendit.
— « Premièrement : ne répondez jamais si quelqu’un frappe à votre porte après minuit. »
Il sourit légèrement.
— « Même si vous entendez votre propre voix. »
Gabriel sentit un frisson.
— « Deuxièmement ? »
— « Ne prenez jamais l’ascenseur après 3h00 du matin. »
— « Et la troisième ? »
Le vieil homme leva enfin les yeux.
Son regard était sérieux.
— « Si vous voyez une personne dans le couloir qui porte vos vêtements… ne lui parlez pas. »
Gabriel resta immobile.
Il attendait la blague.
Elle ne vint pas.
— « Vous êtes sérieux ? »
L’homme referma le registre.
— « Vous comprendrez. »
La chambre 217 était au deuxième étage.
Le couloir était interminable.
Des dizaines de portes.
Toutes fermées.
Gabriel marchait avec sa valise quand il remarqua quelque chose.
Les numéros des chambres étaient étranges.
215
216
Puis…
217
Puis…
219
Il n’y avait pas de 218.
Il posa sa main sur la poignée.
La porte s’ouvrit.
La chambre était normale.
Un lit.
Une armoire.
Une salle de bain.
Une fenêtre donnant sur la forêt.
Il posa ses affaires.
Puis il remarqua une chose.
Sur la table de nuit.
Un carnet.
Un vieux carnet noir.
Sur la couverture, un seul mot était écrit :
"Gabriel."
Son prénom.
Il resta figé.
Il l’ouvrit.
La première page était vide.
La deuxième aussi.
Puis, à la troisième page, une phrase était écrite.
Une phrase qui semblait avoir été écrite récemment.
Avec une encre encore légèrement humide.
"Ne dors jamais quand l’hôtel commence à respirer."
Gabriel referma brutalement le carnet.
Il regarda autour de lui.
Le silence était total.
Puis…
Très doucement…
Il entendit un bruit.
Un bruit impossible à confondre.
Un bruit venant des murs.
Comme une respiration.
Une inspiration lente.
Puis une expiration.
Le mur devant lui semblait…
Respirer.
Gabriel recula.
Il se dit que c’était impossible.
Une vieille maison.
Des tuyaux.
Le chauffage.
N’importe quoi.
Il prit son téléphone pour appeler l’accueil.
Mais avant qu’il compose le numéro…
Son téléphone sonna.
Appel entrant.
Numéro inconnu.
Il hésita.
Puis décrocha.
— « Allô ? »
Pendant cinq secondes…
Rien.
Puis une voix murmura :
— « Gabriel… »
Il se figea.
Cette voix…
Il la connaissait.
C’était sa voix.
— « Qui est-ce ? »
Un souffle.
Puis :
— « Ne dors pas dans la chambre 217. »
Gabriel sentit son cœur accélérer.
— « Qui êtes-vous ? »
La réponse arriva dans un murmure :
— « Je suis celui qui était là avant toi. »
La communication coupa.
À ce moment précis…
Quelqu’un frappa à la porte.
Trois coups.
Lents.
Réguliers.
Toc.
Toc.
Toc.
Gabriel regarda la porte.
Puis l’horloge.
23h59.
Une minute avant minuit.
Et une voix douce traversa le bois :
— « Gabriel… ouvre-moi. »
Il ne bougea pas.
Parce qu’il venait de comprendre quelque chose.
La voix derrière la porte…
Était exactement la sienne.








