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Olivia
Sur mon lit, deux tailleurs et une robe attendent que je décide quelle femme entrera demain chez Mills Group. La robe manque de poches, le tailleur beige me donne l’air de vouloir négocier un crédit et le noir a l’avantage de ne solliciter aucune opinion. Je l’accroche à la porte de mon armoire avec une blouse ivoire. Pour mon premier jour comme directrice de la communication, je compte arriver préparée, ponctuelle et assez élégante pour qu’on hésite avant de m’expliquer comment fonctionne une réunion.
Mon téléphone vibre lorsque je range les chaussures écartées. Je reconnais la notification de l’application et le récupère avant de pouvoir prétendre que je ne l’attendais pas.
« Tu as terminé les préparatifs de ta prise de pouvoir ? »
Je m’assieds au bord du lit, un sourire aux lèvres.
« Presque. J’hésite encore sur les conditions de reddition. J’aimerais éviter les résistances inutiles avant mon premier café. »
« Tu pourrais commencer par apprendre leurs prénoms. »
« Je retiens mieux les gens après un conflit. C’est une méthode sous-estimée. »
Les petits points apparaissent. Depuis trois mois, je connais leur pouvoir sur mon attention, et cette connaissance ne m’a pas aidée à développer une résistance. Je peux laisser douze mails sans réponse et oublier une conversation entière dans un groupe d’amis. Avec lui, je regarde l’écran jusqu’à ce que la suite arrive.
« Je suis sûr que ton équipe appréciera. Tu as choisi ta tenue ? »
« Oui. Elle dit : je sais ce que je fais, et vos objections devront être argumentées. »
« Donc une tenue confortable. »
Je ris en m’allongeant sur le dos. Il possède une façon agaçante de me suivre sans me laisser gagner toutes les manches. C’est ce qui m’a donné envie de lui répondre la première fois, alors que je m’apprêtais à supprimer l’application après un échange avec un homme qui m’avait demandé si je pouvais être moins intimidante. Nous n’avions pas encore atteint le stade des salutations complètes.
Lui avait commenté ma description plutôt que réclamé une photo. J’avais choisi une image de café en guise de profil ; il avait mis un paysage. Après une semaine, nous avions décidé de garder nos visages pour notre premier rendez-vous. Aucun de nous n’avait proposé de date, et nous avions continué à parler avec la facilité de deux personnes qui ne cherchaient plus un prétexte.
« Tu as prévu de dîner ou ton programme ne comprend que des vêtements et des documents ? »
Je regarde le paquet de crackers sur ma table de nuit.
« Je m’apprêtais à manger. J’apprécierais que tu cesses de surveiller mon organisation avec cette précision. »
« Tu m’as dit hier que tu avais oublié le déjeuner. Je vérifie que tu ne t’entraînes pas pour une nouvelle discipline. »
Je me lève et gagne la cuisine. Il se souvient de choses que je raconte sans y penser : un rendez-vous difficile, un déjeuner manqué, le prénom d’une amie qui cherche un local pour sa marque. Au début, je trouvais ça agréable. Maintenant, je commence à mesurer le risque de m’habituer.
Je sors une assiette du réfrigérateur et reprends notre conversation pendant que le micro-ondes tourne.
« Je mange des pâtes. Tu peux suspendre l’enquête. Comment s’est passée ta journée ? »
« Une réunion trop longue et deux décisions qui auraient pu être prises vendredi. Rien qui mérite de gâcher ta soirée. »
« Tu aurais dû m’inviter. J’ai du temps à consacrer aux décisions des autres. »
« J’aimerais surtout t’inviter à autre chose qu’une réunion. »
Je relis le message en gardant le pouce au-dessus de l’écran. Depuis quelques jours, nos plaisanteries s’approchent davantage de ce que nous évitions jusqu’ici. Il ne parle plus seulement du dîner que nous pourrions partager. Il laisse entendre qu’il y pense.
« Tu es en train de flirter avec une femme qui porte des chaussettes dépareillées. J’espère que tu mesures la portée de ton engagement. »
« Je travaille avec les informations disponibles. Tu refuses toujours les photos. »
« Nous avons un pacte. Je ne le romprai pas pour prouver que mes chevilles méritent ton attention. »
« Elles attendront. Le reste l’a déjà. »
Le micro-ondes sonne, m’offrant quelques secondes pour reprendre une expression normale. Je récupère mon assiette et m’installe à la petite table de la cuisine. Je pourrais répondre avec une nouvelle plaisanterie, mais je n’ai pas envie de lui donner l’impression qu’il vient de se tromper.
« C’est réciproque. Même si tu poses beaucoup de questions sur mes repas pour un homme censé me séduire. »
« J’essaie de te garder en vie jusqu’à notre rencontre. »
Je souris et prends une bouchée. Nous savons tous les deux que cette rencontre devient moins théorique, même si personne n’ouvre encore son agenda. Ce soir, la journée de demain occupe assez de place pour que je n’aie pas envie d’y ajouter la recherche d’une tenue de rendez-vous.
« Tu es nerveuse pour demain ? »
Je commence à écrire que non, puis efface. Il me connaît suffisamment pour entendre la réponse que je ne lui donnerais pas.
« Un peu. Mais je dispose d’une veste très convaincante. »
« Je n’en doute pas. Et sous la veste ? »
Je pose ma fourchette. La question est simple, sans ce ton rassurant qui me donnerait envie de protester.
« Sous la veste, j’aimerais éviter qu’ils regrettent de m’avoir choisie. »
Il me laisse quelques secondes avant de répondre.
« Qu’est-ce qui te fait penser qu’ils pourraient le regretter ? »
Je regarde la lettre d’embauche posée sur le comptoir. J’ai négocié le salaire, défendu mon expérience et expliqué ma vision devant des gens qui m’observaient comme si chaque mot devait justifier ma présence. J’ai obtenu le poste. Depuis, je cherche parfois la partie de ma prestation qui aurait été plus convaincante que moi.
« Je vais avoir une équipe et des décisions à prendre. Je voulais ça. Maintenant que je l’ai, je mesure mieux ce que je peux rater. »
« Tu n’as jamais prétendu que tu ne te tromperais pas. »
« Non. J’ai simplement eu l’air de savoir ce que je faisais. »
« Tu savais ce que tu faisais. Tu peux avoir peur et savoir travailler, Olivia. »
Je relis la phrase avant de lui répondre. Mon assurance me facilite beaucoup de choses, sauf celles qui exigent de reconnaître que je tiens assez à quelque chose pour craindre de le perdre.
« Ce poste compte pour moi. J’ai passé trop de temps à préparer des idées que quelqu’un d’autre présentait ensuite. Je veux pouvoir construire une stratégie, la défendre et être responsable du résultat. Pas seulement trouver une formulation élégante pour une décision que je désapprouve. »
« Alors commence par découvrir ton équipe. Tu n’as pas besoin de prouver toute ta valeur avant demain midi. »
« Même si je suis disponible dès neuf heures ? »
« Même dans ces conditions exceptionnelles. »
Je ris, puis termine mon dîner pendant que nous parlons de choses plus légères. Il me demande si mon sac est prêt, je l’accuse de vouloir obtenir la liste de mes fournitures et il affirme qu’il attendra le rendez-vous pour vérifier mes compétences logistiques.
Avant de quitter la cuisine, je lui envoie un dernier message.
« Merci pour ce soir. Tu es le seul homme supportable de ma journée. »
« Je tiens à ce titre. J’aimerais pouvoir le défendre en personne. »
Je m’appuie contre le comptoir, le téléphone entre les mains.
« Moi aussi. Mais laisse-moi conquérir mon étage avant de me proposer une deuxième source de nervosité. »
« D’accord. Une conquête à la fois. Bonne nuit, Olivia. »
Dans ma chambre, je vérifie le réveil et laisse mes documents dans leur pochette. Ma tenue attend sur la porte ; je n’ai plus rien d’utile à préparer. Je pose le téléphone près du lit avec une dernière pensée pour l’homme dont j’ignore le visage. Demain, j’aurai une équipe à rencontrer et un poste à prendre. Ce soir, lui avoir avoué que j’avais peur m’a permis de cesser, enfin, de chercher une preuve que je ne devrais pas.








