Prologue : Les cartes ne mentent jamais
prologue:

Narré par Annabelle Evans, été 2003, Willow Creek.
Je les regarde depuis la terrasse, mes mains serrant une tasse de tisane à la camomille encore fumante. L’odeur douce et florale me calme, un contraste bienvenu avec l’énergie débordante des enfants dans le jardin. Mégane, ma petite-fille de huit ans, court après Léo Harper, onze ans, un ballon rouge voltigeant entre eux. Elle est vive, ses cheveux châtains en bataille sous le soleil d’été, tandis que lui, déjà grand pour son âge, l’esquive avec une agilité de chat, un rire éclatant résonnant dans sa gorge.
— Tu triches, Léo ! crie-t-elle, à bout de souffle.
— Ce n’est pas tricher, je suis plus rapide, c’est tout ! réplique-t-il en lui lançant un sourire narquois.
Le ballon atterrit près de moi, roulant contre une chaise en osier. Je le ramasse, mes bracelets tintant doucement, et je les observe s’approcher : Mégane, boudeuse, et Léo, fier comme un coq. Je tends le ballon à ma petite-fille, mais c’est à lui que je m’adresse, un sourire en coin :
— Fais attention, jeune homme. Un jour, c’est elle qui te fera courir après elle.
Il ricane, hausse les épaules, mais je vois dans ses yeux une étincelle, un futur qu’il ne peut pas encore saisir.
À mes côtés, ma fille Angelina et sa meilleure amie Janet papotent, assises sur la terrasse, à quelques mètres des enfants. Angelina, mère au foyer et nourrice, garde Léo quand Janet travaille. Cela fait des années que c’est ainsi. Elles sont voisines, liées depuis l’adolescence, et leurs enfants grandissent comme frère et sœur, avec seulement trois ans d’écart.
— Ils sont adorables, non ? dit Janet, qui vient de rentrer d’une longue journée de travail.
— Tant qu’ils ne détruisent pas mes parterres de fleurs avec leur ballon ! répond Angelina avec un rire. Je crois que je peux me ranger à ton avis...
— Ils sont bien plus que ça ! dis-je à mon tour. J’ai vu quelque chose en tirant les cartes...
— Maman ! proteste Angelina.
— Ces deux-là s’aimeront passionnément. J’ai vu un mariage et des enfants. Vos familles seront liées.
Janet et Angelina se regardent, complices, et se mettent à rire.
— Annabelle, tu es sûre de ça ? s’esclaffe Janet. Mon Léo qui épouse la fille de ma meilleure amie ? Ça serait tellement...
Je hoche la tête avec un sourire. Je suis médium. Mon don, je l’ai depuis l’adolescence et j’en ai fait mon métier. J’ai mon cabinet de voyance, une clientèle fidèle. Habituellement, je ne fais pas de prédictions sur mon entourage, à moins qu’on ne me le demande expressément. C’est trop dangereux, trop intime. Mais pour ces deux petits, c’est différent. Tout hurle qu’ils sont faits l’un pour l’autre !
Je pose ma tisane sur la table et sors mon jeu de tarot de la poche de ma jupe. Les cartes sont patinées par des années de tirages, mais elles vibrent encore entre mes doigts. Je bats le paquet sous leurs regarde amusés, puis tire trois lames : l’Amoureux, l’Étoile, la Roue de Fortune. Un frisson me parcourt l’échine.
— Qu’est-ce que ça signifie, maman ? sourit Angelina.
— C’est leur chemin de vie, dis-je, la voix posée. Ces deux-là sont liés. L’amour est là, clair comme le jour, mais il y aura des ombres avant qu’ils ne le trouvent. La Roue tournera, et ils se retrouveront.
Janet lève un sourcil, un sourire en coin.
— Annabelle, peut-être que tu te trompes ? Ils sont si jeunes encore... Qui peut prédire l’avenir si loin ? soupire-t-elle.
Je souris et mon regard se pose sur les enfants, qui ont arrêté de jouer et se sont assis sous un arbre. Le jeune Léo sort une petite chaîne de sa poche et l’offre à ma petite-fille. Je tourne la tête vers Janet.
— Je sais que tu es sceptique, je le comprends. Mais toutes mes visions vont dans ce sens. Cela a commencé par des songes, puis j’ai interrogé ma boule de cristal, et les tarots confirment la même chose.
Angelina donne un petit coup de coude complice à Janet :
— Tu imagines un peu ? On sera les mamies les plus cool de la région ! Je pourrais me vanter d’avoir vu grandir mon beau-fils. Et au moins, je suis sûre que ma fille chérie n’aura pas de problèmes avec sa belle-mère !
Janet éclate de rire. Je ne sais pas si elles prennent mes prédictions vraiment au sérieux, mais l’idée semble les enchanter.
Notre conversation est interrompue quand Mégane revient en courant, brandissant une petite médaille en argent qu’elle me montre, tout excitée. Une colombe y est gravée, élégante et paisible.
— Regarde, mamie ! Léo me l’a donnée !
— Elle est magnifique, ma chérie. Garde-la précieusement.
Léo traîne les pieds derrière elle, gêné par toute cette attention.
— C’est juste un truc que j’ai trouvé dans le garage, marmonne-t-il.
Mais je sais que c’est bien plus que cela. Cette médaille est un premier fil, un lien tangible dans la toile que le destin tisse autour d’eux. Ils rient, ils se chamaillent, inconscients des tempêtes qui les attendent. Des silences qui remplaceront les mots, des blessures qui marqueront leurs cœurs. Moi, je vois tout. Et je sais qu’un jour, mes cartes auront le dernier mot.









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