Les yeux bleu d'un motard inconnu....
Chaque nuit, je faisais toujours le même rêve. À quelques exceptions près, il changeait légèrement d'une fois à l'autre, comme si mon esprit s'amusait à réécrire certains détails, tout en conservant précieusement l'essence de cette histoire.
Nous étions en balade à moto, sur les magnifiques routes de Tokyo. La ville s'étendait autour de nous, illuminée par les néons des enseignes et les lumières des bâtiments qui se reflétaient sur l'asphalte. Le vent s'engouffrait dans mon équipement, tandis que le grondement de mon moteur m'accompagnait au fil des kilomètres. C'est en cours de route qu'il s'était joint à moi. Je ne savais pas d'où il venait, ni ce qui l'avait poussé à prendre la même direction que moi. Tout ce que je savais, c'est qu'il roulait derrière moi, accompagné d'une voiture noire qui semblait le suivre à distance. J'avais fini par supposer qu'il s'agissait d'une personnalité quelconque. Peut-être un acteur, un chanteur ou simplement quelqu'un d'assez important pour avoir droit à ce genre d'escorte.
Mais, à vrai dire, je n'avais pas vraiment cherché à en savoir davantage. Mon attention était bien trop souvent attirée par sa moto. Il pilotait une Ducati Panigale V4 S noire, une véritable merveille mécanique aux lignes agressives et au design intimidant. Sa silhouette racée, son carénage noir brillant souligné de quelques touches de noir mat et ses finitions métalliques lui donnaient une allure aussi élégante que redoutable. Sous ses courbes sculptées se cachait un moteur V4 Desmosedici Stradale de 1 103 cm³, capable de développer environ 216 chevaux sur les versions récentes homologuées pour la route. Ses quatre sorties d'échappement, son monobras oscillant et ses jantes sportives renforçaient encore son caractère exceptionnel.
C'était le genre de machine qu'on ne pouvait pas confondre avec une autre. Une moto puissante, sophistiquée, indécente dans sa beauté. Et, d'une certaine manière, elle lui ressemblait déjà, alors que je ne connaissais même pas son visage. L'homme, quant à lui, était vêtu entièrement de noir. Une combinaison de moto ajustée, des gants renforcés, des bottes sportives et un casque intégral sombre dont la visière teintée dissimulait entièrement ses traits. Rien ne permettait de deviner qui se cachait sous cet équipement. Il dégageait pourtant quelque chose de particulier, une assurance tranquille qui se ressentait jusque dans sa manière de prendre les virages.
Nous avions roulé ainsi pendant un long moment. Peut-être une heure, peut-être deux. Le temps semblait s'être étiré au rythme de nos moteurs, et je m'étais progressivement habituée à sa présence. Parfois, nos regards se croisaient dans les rétroviseurs. Il m'arrivait de ralentir légèrement, sans trop savoir pourquoi, et il adaptait naturellement son allure à la mienne. Par moment, on se doublé mutuellement. C'était étrange. Nous ne nous étions jamais adressé la parole, et pourtant, j'avais l'impression de partager quelque chose avec lui.
Finalement, nous avions décidé de nous arrêter dans une station-service, à l'écart des rues les plus fréquentées. Le ronronnement des moteurs s'était tu, laissant place au bourdonnement des néons et au bruit discret de la circulation au loin. Je m'étais occupée de faire le plein de ma moto, encore enveloppée dans mon équipement, lorsque je l'avais vu descendre de la sienne. Il avait retiré ses gants, puis avait porté les mains à son casque. Lentement, il l'avait soulevé avant de le poser sous son bras. Et c'est à cet instant que je l'avais découvert.
Il avait des traits fins, harmonieux, un visage qui semblait à la fois doux et masculin. Ses cheveux bruns, légèrement décoiffés par le casque, retombaient naturellement sur son front. Derrière une paire de lunettes élégantes, ses yeux bleus accrochaient la lumière. Il était un peu plus grand que moi, de trois ou quatre centimètres tout au plus, mais cela suffisait à me faire lever légèrement le menton pour croiser son regard. Puis, il s'était approché. Une odeur agréable m'était parvenue, discrète, mais suffisamment présente pour que je la remarque. Un parfum boisé, frais, qui rappelait les forêts de pins après la pluie, accompagné d'une subtile note de cannelle. Quelque chose de chaleureux et de rassurant, avec juste ce qu'il fallait de caractère pour le rendre inoubliable.
Il m'avait regardée quelques secondes, comme s'il hésitait à engager la conversation. Puis, il m'avait souri. Un sourire simple, qui avait pourtant suffi à faire basculer tout mon petit monde. J'avais senti mon cœur manquer un battement. Sous mon casque, mes joues s'étaient probablement teintées de rouge, et j'avais soudain oublié comment me comporter normalement. Moi qui avais parcouru des kilomètres à ses côtés sans me poser la moindre question, je me retrouvais incapable d'aligner deux pensées cohérentes face à lui.
Il n'avait pourtant rien fait d'extraordinaire. Il s'était simplement tenu là, devant moi, avec ses yeux bleus, ses lunettes et ce sourire qui semblait éclairer son visage tout entier. Et, sans que je puisse expliquer pourquoi, j'étais tombée sous son charme. Instantanément. Comme si je l'avais attendu sans le savoir. Comme si, quelque part dans un coin de mon esprit, je connaissais déjà cet homme que je venais pourtant de rencontrer.








