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Le Sacrifice des Dragons - MM

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Résumé

Tous les dix hivers, le royaume de Valdéria offre une jeune femme aux dragons. Aucune n’est jamais revenue. Kaël n’aurait jamais dû faire partie des sacrifiés. Restaurateur de manuscrits au regard trop aiguisé et à la langue trop acérée, il commet l’erreur de s’intéresser à des archives qu’on aurait préféré laisser fermées. Pour le réduire au silence, on l’envoie au-delà des montagnes des Cendres, en offrande à un souverain que l’on dit impitoyable. Mais à Vhaelyr, les dragons ne ressemblent pas aux monstres des légendes. Et Vaëron, leur roi, regarde cet humain insolent avec une attention déconcertante. Entre les murs d’un palais aussi fascinant qu’étouffant, Kaël n’a qu’une certitude : il n’appartiendra à personne. Tandis que les secrets d’un pacte séculaire remontent à la surface, son face-à-face avec Vaëron pourrait bouleverser bien plus que son propre destin. On l’a offert aux dragons. Personne ne lui a demandé ce qu’il désirait.

Genre :
Lgbtq
Auteur :
Ava Nix
Statut :
il y a 21 heures
Chapitres :
2
Rating
n/a
Classification par âge :
16+

I - L'Encre et la Poussière

La première chose que Kaël apprit ce matin-là fut qu’un mort pouvait mentir.

La seconde, qu’Oren n’apprécierait probablement pas de le voir le découvrir avant le petit déjeuner.

Sur la table de travail, un registre ouvert exhalait une odeur de cuir mouillé, de colle ancienne et de poussière. La lumière qui filtrait à travers les volets n’en éclairait qu’une moitié. Kaël avait justement tiré le battant du côté est presque jusqu’à sa butée. Un rayon plus vif lui avait suffi, un instant plus tôt, pour transformer les lignes serrées du manuscrit en une étendue blanche traversée d’ombres.

Il approcha sa loupe montée sur pied et inclina la page sous la petite lampe à huile. Sa main gauche, gantée d’un tissu fin, maintenait la reliure. De l’autre, il souleva avec une spatule une fibre de papier qui se détachait au bord du feuillet.

— Voilà qui est intéressant, murmura-t-il.

— Si tu parles à nouveau à un livre, prévint une voix dans son dos, je te ferai payer le prix d’une conversation.

Oren venait d’entrer dans l’atelier avec deux bols fumants. Sa barbe grise portait une tache de farine. Il avait cette expression bourrue qui, chez lui, signifiait aussi bien une mauvaise humeur passagère qu’une affection soigneusement dissimulée.

— Je préfère la compagnie des livres, répondit Kaël sans relever la tête. Ils ont au moins l’élégance de ne pas commenter ma manière de travailler.

— Ils ne peuvent surtout pas te répondre.

— Précisément leur qualité la plus admirable.

Oren déposa un bol près du coude de son apprenti, loin des encres et des feuillets.

— Tu as ouvert les volets ?

— Un seul.

— Il fait encore sombre ici.

— Pour toi.

Le vieil homme ne discuta pas. Il avait appris depuis longtemps qu’une pièce agréable à ses yeux pouvait devenir insupportable à ceux de Kaël. Il déplaça seulement sa chaise de manière à ne pas masquer la lampe.

Ce détail, minuscule, comptait parmi les raisons pour lesquelles Kaël supportait ses sermons.

Il souffla sur le contenu de son bol. Un bouillon d’orge, agrémenté de quelques herbes et de morceaux de carotte, lui réchauffa les doigts avant la gorge. Oren avait la fâcheuse habitude de nourrir son apprenti comme s’il risquait de s’évaporer à la première bourrasque. Kaël prétendait s’en plaindre. Il finissait pourtant toujours son repas.

— Qu’as-tu trouvé ? demanda Oren.

Kaël posa le bol et rapprocha le registre de la lumière.

— Le propriétaire affirme qu’il s’agit d’un livre de comptes du siècle précédent, transmis intact de père en fils.

— Et ?

— Son grand-père a dû posséder un talent fort rare.

— Lequel ?

— Relier des cahiers avec un fil qui n’a été fabriqué que quarante ans après sa mort.

Oren se pencha. Kaël désigna l’intérieur du dos, où un fil plus clair courait entre deux coutures assombries par le temps.

— Il y a eu une réparation, dit le maître relieur.

— Oui. Mais elle a été faite pour remplacer un cahier entier. Regarde la tension. Et ces deux trous de couture : personne n’a pris la peine de les aligner avec les anciens.

Oren suivit le tracé du doigt, plissa les yeux et laissa échapper un grognement approbateur.

— Tu as l’œil.

— Un œil coûteux en huile et en loupes. Je devrais le facturer davantage.

— Commence par facturer tes heures.

Kaël sourit.

Les visiteurs qui entraient dans l’atelier s’attardaient souvent un instant sur ses cheveux presque blancs, qu’il attachait à la hâte avec un ruban sombre lorsqu’il travaillait. Certains observaient sa peau pâle avec curiosité, d’autres baissaient la voix comme s’il pouvait porter malheur. Rares étaient ceux qui prenaient le temps de regarder ses mains avant son visage.

Oren, lui, n’avait jamais eu besoin d’y penser.

À dix ans, Kaël avait commencé par balayer les copeaux de cuir et trier des aiguilles. À treize, il savait préparer une colle qui ne gondolait pas le papier. À seize, il avait restauré son premier livre sans que son maître y trouve davantage que trois défauts. Oren en avait parlé pendant six mois. Kaël avait attendu quatre ans avant d’apprendre qu’il s’agissait, en réalité, d’un compliment.

Aujourd’hui encore, il cherchait dans ses silences une approbation qu’il n’aurait jamais demandée à voix haute.

— Tu n’as pas répondu à ma question, reprit Oren.

— Parce que tu ne m’en as posé aucune.

— Est-ce que tu comptes avertir le client ?

— Que son livre a été ouvert et refermé ? Oui. Que son ancêtre supposément irréprochable a peut-être corrigé ses comptes ? Ce n’est pas notre métier de juger les morts.

— Sage réponse.

— J’ajouterai une ligne sur la facture.

— Voilà qui me rassure moins.

Kaël retira sa spatule du feuillet et la posa à plat. L’endroit où l’on avait substitué le cahier n’était pas particulièrement habile. Il était seulement caché dans une partie du livre où personne n’aurait eu l’idée de regarder. C’était souvent ainsi. Les falsifications les plus résistantes ne comptaient pas sur la perfection de leur ouvrage, mais sur la certitude que nul ne viendrait vérifier.

Il avait appris à reconnaître cette confiance-là.

La clochette de la boutique tinta.

— Si c’est encore maître Vernet, dit Oren, annonce-lui que sa reliure ne séchera pas plus vite parce qu’il la regarde.

— Et s’il vient seulement nous rendre visite ?

— Alors je saurai que la fin du monde approche.

Kaël passa dans la boutique attenante. Des étagères chargées de volumes réparés couraient le long des murs. Près de la porte, plusieurs feuilles de papier séchaient sous des poids de bois. La vitrine donnait sur une ruelle pavée, où les marchands commençaient à appeler les premiers clients.

Une femme portant la tenue brune des services de l’intendance attendait devant le comptoir. Sous son bras reposait un paquet enveloppé de toile cirée.

— Atelier Oren ? demanda-t-elle.

— Cela dépend de ce que vous venez réclamer.

Elle ne sourit pas.

— Un dépôt pour restauration. De la part de l’administration de la ville.

Kaël nota malgré lui la raideur de ses épaules. Les fonctionnaires venaient rarement en personne. Ils envoyaient d’ordinaire un garçon avec une note et protestaient ensuite contre les délais.

— Quel genre de dépôt ?

Elle déposa le paquet sur le comptoir.

— Des registres abîmés par l’humidité. Il faut les stabiliser, préserver ce qui peut l’être et préparer une nouvelle reliure. Le contenu ne doit pas être modifié.

— Une instruction assez rassurante, reconnut Kaël. Nous évitons aussi, par principe, d’écrire nos propres histoires dans les livres des autres.

La fonctionnaire ne parut pas apprécier la plaisanterie.

Elle tira un bon de commande plié en quatre, le poussa vers lui et attendit.

Kaël déchiffra l’en-tête en rapprochant le papier de son visage. Il connaissait l’écriture administrative, les boucles austères des copistes et les sceaux soigneusement alignés. Au-dessous du titre figuraient plusieurs numéros de série, suivis d’un avertissement sur la confidentialité des pièces.

— Registres de l’Office des Contributions et des Engagements, lut-il. Vous devez être très attachés à vos engagements pour les laisser prendre l’eau.

— L’atelier a-t-il les compétences nécessaires ?

La question avait été formulée poliment. Le regard qui l’accompagnait venait pourtant de glisser sur ses cils pâles et sur la mèche blanche échappée de son ruban.

Kaël releva les yeux.

— Non. Nous gardons simplement les livres ici en espérant qu’ils se réparent entre eux pendant la nuit.

Un raclement de gorge résonna derrière la porte de l’atelier.

Oren apparut, essuyant ses mains sur son tablier.

— Mon apprenti veut dire que nous acceptons le travail, dit-il d’un ton égal. Vous aurez un état des dommages avant toute intervention.

La femme hocha la tête. Elle paraissait soulagée de s’adresser à quelqu’un qu’elle jugeait plus sérieux.

— Il est impératif que les feuillets restent dans leur ordre actuel.

— Bien entendu, répondit Oren.

Kaël, qui avait passé une partie de son enfance à retrouver l’ordre de livres tombés dans une rivière, sentit sa curiosité se réveiller.

— Même si cet ordre n’est pas celui de la reliure d’origine ?

La fonctionnaire se raidit.

— L’ordre actuel, répéta-t-elle.

Ce fut tout.

Elle signa le reçu, refusa le verre d’eau proposé par Oren et repartit sans demander combien coûterait la restauration.

Kaël demeura un moment à regarder la porte fermée.

— Une femme charmante, dit-il.

— Tu as été odieux.

— Seulement après qu’elle m’a demandé si je savais travailler.

— Elle ne l’a pas dit en ces termes.

— Il est vrai qu’elle a utilisé davantage de mots.

Oren lui reprit le bon de commande, le relut et fronça les sourcils.

— Nous aurions peut-être dû refuser.

— Parce que je lui ai déplu ?

— Parce que les documents officiels attirent toujours des ennuis.

— Les livres de comptes privés aussi, apparemment. Et j’ai déjà assez d’ennuis avec les vivants pour me méfier du papier.

Oren posa le reçu.

— Tu ferais mieux d’apprendre à te méfier de ceux qui le remplissent.

La phrase était prononcée sans emphase. Elle resta pourtant suspendue entre eux.


À midi, la ville s’était remplie de lumière.

Kaël enfila une cape à capuche avant de sortir acheter du fil et une poignée de pigments. Il rabattit l’étoffe pour protéger ses yeux, sans toutefois dissimuler entièrement ses cheveux. Il aurait pu prendre les ruelles les plus étroites et éviter les passants. Il avait cessé de s’imposer ce détour depuis longtemps.

Un boulanger lui adressa un salut. Une enfant le suivit du regard avec une curiosité ouverte. Devant une échoppe de chandelles, un homme détourna le visage en murmurant une prière. Kaël continua son chemin.

Les gens voyaient en lui ce qu’ils avaient décidé d’y trouver. Il y avait des jours où cette constatation l’agaçait davantage que d’autres.

Au marché, une vieille marchande lui fit essayer deux aiguilles d’acier et tenta de lui vendre la plus chère.

— Elle est forgée pour durer toute une vie, affirma-t-elle.

— Celle de l’aiguille ou la mienne ?

— Tu es bien insolent pour quelqu’un qui demande une réduction.

— C’est précisément pour cela que j’en ai besoin.

Elle éclata de rire et lui fit cadeau d’un petit écheveau de fil.

Sur le chemin du retour, Kaël s’arrêta près de la place des Proclamations. Un cercle de badauds s’était formé autour d’un crieur public. Au-dessus de sa tête, les bannières bleu sombre de Valdéria claquaient contre les pierres de la façade.

— Par décision conjointe des autorités civiles et du Temple des Cendres, annonçait l’homme, les préparatifs de la prochaine cérémonie décennale débuteront avant les premières gelées !

Un murmure parcourut la foule.

Kaël aurait pu poursuivre sa route. Il connaissait ces proclamations, la manière dont les gens devenaient soudain silencieux lorsqu’on parlait des montagnes et des dragons.

Mais une femme, près de la fontaine, demanda d’une voix tremblante :

— Le nom a-t-il été choisi ?

— Le processus suit son cours, répondit le crieur. Que chacun place sa confiance dans les serviteurs du Temple.

Une jeune fille cachée derrière sa mère se mit à pleurer.

Personne ne la regarda longtemps.

Kaël serra contre lui son paquet d’aiguilles. Tous les dix ans, Valdéria envoyait l’une des siennes au-delà des montagnes des Cendres. Dans les chansons populaires, les dragons réclamaient une offrande afin d’épargner les villages humains. Les prédicateurs parlaient de paix et de devoir. Les familles, quand elles osaient en parler, disaient surtout qu’aucune des envoyées n’était revenue.

Les chroniques enseignaient que cette coutume remontait à des générations. Personne, dans l’atelier d’Oren, n’avait jamais pu lui expliquer pourquoi une tradition aussi ancienne devait encore exiger une vie.

— Pourquoi faut-il que ce soit toujours une jeune femme ? avait-il demandé un jour.

Oren lui avait répondu qu’un décret n’était pas une preuve de sagesse.

Il n’avait rien trouvé à ajouter.

Sur la place, le crieur reprit son discours. Il promettait des cérémonies solennelles, des prières et une compensation pour la famille désignée. Cette dernière mention fit relever la tête à Kaël.

Une compensation.

Les mêmes mots figuraient, lui semblait-il, sur le bon de commande qu’il avait lu le matin. Il chercha le souvenir de la liste des services concernés, mais n’en retrouva que quelques termes flous. Il n’avait pas prêté attention à la destination des registres.

Une simple coïncidence, probablement.

Pourtant, sa mémoire avait la désagréable habitude de revenir sur les choses qu’il préférait ignorer.


L’après-midi fut consacré au paquet de l’intendance.

Oren avait étalé un tissu propre sur leur plus grande table, éloigné les encres et disposé leurs outils par taille. Kaël défaisait lentement la toile cirée. À mesure qu’il retirait les enveloppes, une odeur de papier humide monta vers son visage, accompagnée d’une pointe âcre de moisissure.

— Pas de lecture prolongée aujourd’hui, prévint Oren. D’abord, on laisse respirer les cahiers et on évalue les dégâts.

— Tu me demandes de ne pas lire un livre ouvert devant moi. C’est de la cruauté.

— C’est de la conservation.

— Les bourreaux ont toujours de bonnes justifications.

Un coin du paquet était plus lourd que les autres. Trois registres avaient été assemblés sous une même couverture temporaire, avec des bandes de toile destinées à maintenir les feuillets. Des marques de cire blanche scellaient chaque extrémité.

Kaël s’arrêta.

— Oren ?

— Quoi encore ?

— Ils ont laissé les sceaux de contrôle.

— Alors nous les photographierions, si nous savions faire de telles merveilles. En attendant, dessine-les.

Kaël saisit son carnet. Son trait n’était pas celui d’un peintre, mais il dessinait les marques des reliures avec la rigueur d’un artisan qui savait qu’une erreur d’un millimètre pouvait transformer une preuve en supposition.

Le premier sceau portait l’emblème de l’Office. Le deuxième, à moitié effacé, représentait une balance. Le troisième n’avait plus qu’un cercle déformé, comme si l’on avait tenté de le décoller puis de le remettre en place.

— Celui-ci a été chauffé, dit Kaël.

Oren s’approcha.

— Tu en es sûr ?

— Le bord est plus plat. Et il y a de la cire sous la toile, pas seulement dessus.

— Cela peut venir d’une réparation ancienne.

— Bien sûr.

Il laissa passer un silence démesurément patient avant d’ajouter :

— C’est d’ailleurs fascinant, toutes ces réparations anciennes sur des archives que personne ne devait jamais ouvrir.

Oren ne lui rendit pas son sourire.

— Dessine. N’interprète pas.

Kaël obéit. Le conseil était sage, et c’était précisément ce qui le contrariait.

Ils dégagèrent les trois registres de leur couverture de fortune. Oren s’occupa des cahiers les plus déformés. Kaël posa sous presse légère quelques feuillets dont les coins s’étaient recourbés. Ils travaillèrent longtemps sans autre bruit que le froissement du papier, les petites recommandations du maître et les pas des passants derrière la vitrine.

Lorsque la cloche du quartier sonna la fin des échanges commerciaux, Kaël avait les épaules engourdies. Il s’étira, attrapa son bol d’eau et s’aperçut qu’Oren avait ouvert un pot de confiture pour accompagner le pain du soir.

— C’est une fête ? demanda-t-il.

— Nous avons été payés pour la reliure du conseiller Brenn.

— Je croyais qu’il avait menacé de nous poursuivre en justice pour le prix.

— Il a payé avant de menacer.

— Un homme d’une admirable efficacité.

Ils mangèrent debout, au-dessus d’un coin libre de la table, et parlèrent de choses sans importance : d’un voisin persuadé que son chat comprenait les prières, d’une charrette renversée près des remparts, d’un ancien apprenti qui devait se marier au printemps. Kaël raconta l’histoire de l’aiguille vendue pour durer une vie entière. Oren prétendit ne pas la trouver drôle, puis rit assez fort pour faire trembler sa barbe.

Quand le vieil homme rejoignit l’arrière-boutique afin de préparer la fermeture, Kaël resta seul devant les registres.

Il n’avait aucune raison de les lire.

C’était une pensée raisonnable, solide, presque irréprochable.

Elle tint trois battements de cœur.

Il souleva le carton de protection d’un cahier dont les feuillets s’étaient suffisamment assouplis pour permettre un premier examen. Les colonnes portaient des dates, des identifiants et des sommes. Sous la rubrique des engagements religieux, certaines lignes étaient rayées d’un trait net. Plus bas apparaissait un groupe d’entrées portant la mention : *Contributions aux familles des désignées*.

Kaël immobilisa ses doigts.

Le discours du crieur lui revint avec une précision agaçante.

Il rapprocha sa loupe et examina les colonnes. Plusieurs montants étaient accompagnés de deux marques : l’une, probablement le sceau d’enregistrement, l’autre, une signature de réception. Sur un feuillet, pourtant, la signature paraissait plus récente que l’encre du montant. Sur un autre, une somme avait été grattée, puis réécrite.

Il hésita.

L’humidité pouvait altérer les encres de façon inégale. Certains copistes ajoutaient des mentions des années après un premier enregistrement. Rien, jusque-là, ne prouvait une falsification.

Mais il y avait cette couture.

La reliure d’un des trois registres possédait un renfort récent, semblable à celui qu’il avait remarqué le matin. Il souleva doucement le cahier et observa la jointure.

Deux anciens trous, inutilisés.

Un fil neuf dissimulé sous une tranche vieillie.

Et surtout une suite de feuillets dont le grain ne correspondait pas exactement à celui des pages voisines.

— Tu n’as donc jamais su t’arrêter, dit Oren derrière lui.

Kaël sursauta si fort qu’il faillit renverser sa loupe.

— Je poursuivais mon évaluation matérielle.

— Naturellement.

— Avec une curiosité purement scientifique.

Oren posa sur la table la chandelle qu’il tenait.

— Kaël.

Il n’élevait presque jamais la voix. Lorsqu’il prononçait son nom ainsi, cela suffisait.

Kaël retira ses mains du registre.

— Quelqu’un a remplacé des pages, dit-il plus doucement. Ce n’est pas une supposition sur les chiffres. C’est une réparation qui a modifié la composition du volume.

Oren regarda la couture, puis les colonnes. Son visage se ferma.

— Alors nous le noterons dans le rapport.

— Et nous demanderons pourquoi ?

— Nous noterons ce que nous pouvons démontrer.

— Tu m’as appris à suivre une trace jusqu’à son origine.

— Dans un livre. Pas au milieu des affaires d’un temple et de l’intendance.

Kaël allait répliquer. Il retint les mots au bord de ses lèvres.

Oren ne craignait pas les menaces pour lui-même. Kaël le savait depuis l’enfance. Il n’avait jamais cédé aux clients riches qui voulaient lui faire réparer gratuitement leurs négligences. Il s’était opposé à des voisins lorsque ceux-ci avaient refusé que le jeune garçon pâle entre dans leur cour. Une fois, il avait même poursuivi un homme dans la rue avec un balai. Le souvenir en restait délicieux.

Le voir inquiet pour quelques feuillets d’archives avait quelque chose de nouveau.

— Tu penses que c’est dangereux, dit Kaël.

Oren prit son temps avant de répondre.

— Je pense qu’il existe des gens qui préfèrent une erreur bien rangée à une vérité exposée.

— Et toi ?

— Moi, je préfère que tu sois encore là demain pour me poser des questions idiotes.

Un sentiment étrange serra la poitrine de Kaël. Il baissa les yeux pour ne pas le montrer.

— Voilà une manière bien maladroite de dire que tu m’apprécies.

— J’ai connu des apprentis plus obéissants.

— Et de meilleurs ?

Oren grommela quelque chose qui ressemblait beaucoup à une réponse négative.

La chaleur revint doucement dans la pièce.

Kaël referma le cahier sous son carton protecteur. Ils rangèrent les outils, éteignirent la lampe la plus proche et fermèrent les volets. Avant de quitter l’atelier, le jeune homme jeta un dernier regard vers les trois registres alignés sur la table.

Rien ne bougeait. Rien n’avait changé. Du papier, du cuir, quelques ficelles.

Il songea à la jeune fille en larmes près de la fontaine, à la compensation promise à une famille qui n’aurait peut-être jamais choisi de la recevoir, et aux deux trous de couture que quelqu’un avait négligé d’effacer.

Puis il suivit Oren vers la cuisine.

Le lendemain, décida-t-il, il reprendrait les coutures une à une.

Sur la table, le fil plus clair semblait presque briller dans la pénombre.

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