De feuilles et de sang

L’automne est bien là. Le vent s’enroule autour des arbres faisant tourbillonner les feuilles mortes. Je remonte mon long gilet de laine jusqu’à mes oreilles. L’air est frais et humide. Des nuages de fumée s’échappent des cheminées. Je zigzague sur le chemin de terre en essayant de rester le plus possible dans les faibles rayons du soleil. Mon corps n’est pas encore prêt pour l’hiver.
Quelques mamans me sourient tandis qu’elles embrassent leurs enfants avant qu’ils ne prennent la direction de l’école. Je leur fais un petit signe de la tête pour les saluer en retour.
Même si tout le monde se connaît ici, je vis plutôt en marge de la communauté. Ce n’est pas évident de faire partie d’un clan lorsque l’on est une femme d’un certain âge, seule et sans parents.
Au mieux les femmes ont pitié de moi - en se disant que, comparé à moi, elles ont de la chance; au pire elles racontent que je dois être maudite pour que la déesse ne m’ait jamais attribuée de compagnon. Avoir un compagnon.. Cela fait bien longtemps que je n’y crois plus. Au moins depuis que j’ai dépassé la trentaine...
La plupart des filles trouvent le leur avant leurs 25 ans révolus. Sinon c’est qu’elles ont un problème; un sacré problème.
Comme chacun doit néanmoins avoir un rôle dans la meute, j’ai été chargée de l’enseignement des enfants. Du fait de mes aptitudes reconnues de tous bien sûr, mais également pour ma grande disponibilité - puisque je n’aurai jamais d’enfants.
Cette décision m’a d’abord parue cruelle. Quoi de plus difficile que de gérer les enfants des autres tout en sachant que je n’aurais jamais la chance d’en porter ne serait-ce qu’un seul? Mais peu à peu cela m’a semblé plutôt sage et salvateur. Au cœur de préoccupation principales de la communauté: le développement des enfants, je restais ainsi pleinement intégrée dans le groupe, atténuant quelque peu mon sentiment de mise à l’écart naturelle.
Il me faut un peu moins de 10 min pour rejoindre l’école à partir de mon cabanon. Almus, 7 ans, m’attend sur le pas de la porte un petit sourire espiègle sur les lèvres.
“ Bonjour Maitresse Esmerid. Maman m’a donné ça pour vous.” Il me tend un sachet en papier tout chaud que j’ouvre délicatement. Une délicieuse odeur de brioche à la cannelle s’en dégage.
“Hmmm merci Almus c’est adorable. Tu remercieras ta maman pour moi. J’aime tant ses petites brioches à la cannelle.”
Oui les quelques mamans qui ont de la peine pour moi, sont vraiment, vraiment très gentilles avec moi...
J’ouvre la porte de la classe. Certains élèves sont déjà installés et bavardent gentiment. Ils se lèvent tous d’un bond en m’entendant entrer et se tournent vers moi.
“ Bonjour Maitresse.”
“ Bonjour les enfants. Vous pouvez vous asseoir.”
Je parcours des yeux notre petite salle de classe: de grands bureaux d’écoliers assortis de bancs en bois quelque peu usés d’ici delà, une petite bibliothèque contenant les quelques livres que nous possédons, agrémentée d’un énorme tapis de laine beige ainsi qu’un grand tableau noir recouvrant entièrement le mur du fond. Un petit poêle en fonte dans le coin gauche permet de nous tenir au chaud durant les mois d’hiver particulièrement froids.
Notre installation est plutôt spartiate, mais au moins nous avons une vraie pièce faite de bois et de torchis. Nous n’étudions pas dans une tente comme certaines meutes nomades qui vagabondent à la recherche d’un territoire inoccupé.
Je dépose précautionneusement ma besace sur le bureau pour en sortir ma bouteille en verre contenant de l’eau chaude et du thym, et ma petite trousse en cuir irisé. Je sors mon manuscrit de préparation de l’unique tiroir. Il est l’heure de commencer.
“Alford peux tu aller tirer la cloche s'il te plait? Pour prévenir les derniers retardataires.”
Le petit garçon de 10 ans hoche la tête et s’exécute rapidement. Une mélodie énergique jaillit et fait battre mon cœur comme si c’était mon premier jour d'enseignement. Cela fait pourtant de nombreuses années maintenant que j’occupe cette fonction - 6 jours par semaine du levé du soleil jusqu’à la pause déjeuner; sauf les mois de moisson afin que les enfants aident aux champs.
Contrairement à d’autres meutes dirigées sous le signe de la terreur, nous vivons tous en harmonie, soudés autour des évènements et tâches importants du quotidien afin d’assurer la survie de tous en toutes circonstances. Les décisions sont souvent prises de façon collégiale autour de notre alpha très proche de sa meute.
Les derniers élèves arrivent essoufflés, la tête baissée, honteux de leur retard. Ils soufflent un “bonjour maitresse, pardon pour notre retard” puis s’installent sans faire de bruit.
Je respire profondément.
“Bonjour à tous. J’espère que vous allez bien …”
**
Onara et Amarid sont tous deux au tableau, concentrés sur leur problème de mathématiques. Quand soudain des cris rauques éclatent à l’extérieur. Des bruits sourds et lourds se font entendre.
Je me précipite vers l’une des petites fenêtres et écarquille les yeux; mon cerveau peine à comprendre. Une horde de loups menaçants, l’écume aux lèvres attaquent de toutes parts. Je cours vers la fenêtre d’en face: le village est encerclé.
Nous sommes perdus, pris par surprise.
Je sens une vague de chaleur envahir mon corps. Ma louve exulte tandis que je commence ma transformation. Un hurlement de rage sort de ma gorge sous les regards effrayés de mes petits élèves. Mes griffes s’enfoncent dans le parquet, mes canines sont saillantes. J’ai doublé de volume.
Je mesure rapidement la situation dans ma tête. Il faut fuir, mais aucun d’eux ne s’est encore jamais transformé. Ils ne seront donc jamais assez rapides pour échapper à nos agresseurs. Seule, je suis incapable d’assurer leur sécurité en dehors de cette pièce. Il faut parvenir à se cacher - à les cacher. Lors d’attaques de meutes rivales les louveteaux sont la plupart du temps massacrés car ils représentent une menace de représailles une fois arrivés à l’âge adulte. Les femmes quant à elles sont souvent épargnées - sauf si elles attaquent- elles constituent une bonne main d’œuvre pour la meute conquérante.
Par télépathie, j’ordonne à tous de se réunir au fond de la salle. Je me tiens devant eux pour faire barrage en cas d’irruption d’un assaillant. Les plus grands ont déjà acquis les réflexes de survie. Ils se mettent en cercle autour des plus petits, en pleurs. J’essaye de les rassurer malgré le vacarme, tout en leur demandant de faire le moins de bruit possible.
Mon cœur bat à tout rompre. Les combats font rage. De ma position impossible de savoir ce qu’il se passe à l’extérieur. Je ne peux que l’imaginer à partir des sons et des odeurs qui me parviennent.
Une fumée noire et épaisse glisse sous le pas de la porte. J’essaye de ne pas céder à la panique. C’est peut être une ruse pour nous faire sortir de là. Où alors ils sont vraiment en train de mettre le feu à l’école... Je rampe ventre à terre en direction de la fenêtre la plus proche. Je tends le cou tout en essayant de rester un maximum à couvert.
Le feu est partout. Il embrase la majeure partie du village. De nombreuses dépouilles de loups jonchent le sol. C’est un cauchemar.
La porte s’ouvre violemment et s’éclate contre le mur attenant. Cinq loups massifs se précipitent à l’intérieur les yeux d’un rouge incandescent, les babines retroussées, leurs canines acérées. Le désespoir s’empare de moi, ma louve se tapis dans mon ventre. Nous sommes perdus, rien ne sert de lutter.
**
On nous fait sortir de force. Je me couvre à la hâte avec mon long gilet et attrape mes bottines les mains tremblantes. J’ai déchiré le reste de mes vêtements en me transformant. Les enfants sont tous agglutinés autour de moi, effrayés. Les deux plus jeunes, Falcor et Aménia, s’agrippent à mes bras en pleurant leur maman.
Les assaillants nous vocifèrent de tous nous regrouper au centre de la place principale à une centaine de mètres de notre école qui se consume. Mes yeux sont rougis par la fumée. Les enfants toussent entre deux sanglots. Que vont-ils faire de nous? Une pensée me transperce: ils ne vont quand même pas exécuter les enfants devant les femmes?
Mes jambes flageolent. Des flaques de sang maculent le chemin de terre. C’est un carnage. Nos guerriers ont été massacrés. Des corps éventrés, broyés, défigurés s’amoncèlent tout autour de nous, abandonnés.
J’ordonne aux enfants de détourner leur regard. Je ne veux pas qu’ils voient ça. Même s’ils seront très certainement assassinés d’ici la fin de la journée …
Les femmes encore en vie se précipitent vers nous en pleurant. Elles enlacent les enfants peu importe que ce soit les leurs ou non. Les guerriers grognent. Ils nous encerclent. Nous sommes pris en étau. Ils s’impatientent en attendant les ordres du Beta. La situation est insoutenable. Les femmes tentent de rassurer les enfants mais ils ne cessent de hurler complètement paniqués. Nous sommes seuls. Personne ne viendra nous sauver.
Un grand loup au pelage gris fait irruption en rugissant. C’est le Beta. Tout le monde s’incline en signe de respect. Excepté nous. Un des seconds du Beta excédé par notre réaction bondit sur une des femmes de ma meute. Il la saisit violemment par la base des cheveux et la plaque au sol. “ Inclinez vous devant votre maître” gronde t’il.
Terrifiés, nous nous exécutons. Mon genou droit est trempé. Je prie pour que ce ne soit pas du sang. “ Baissez la tête ou je me ferai un plaisir de vous l’arracher” continue t’il.
“Je suis Ragnar d’Arcanin” annonce fièrement le Beta. Il a repris sa forme humaine. Ne portant qu’un simple bas de pantalon, son torse nu laisse apparaître de nombreuses cicatrices sur ses muscles saillants. “A partir d’aujourd’hui vous nous appartenez”.