Chapter 1: Les fantômes du matin
Chapitre 1 — Les fantômes du matin
Il y a des souvenirs qui ne vieillissent pas. Ils attendent simplement que la nuit tombe pour nous rappeler qu'ils sont toujours là.
Seize ans ont passé, et pourtant, certaines nuits, je redeviens cette petite fille de cinq ans. Je revois le sang. J'entends les cris. Je ressens cette peur qui m'empêchait de respirer, cette terreur que même le temps n'a jamais réussi à effacer complètement.
Puis je me réveille.
Le souffle court, les draps froissés entre mes doigts, le cœur battant si fort que j'ai parfois l'impression qu'il cherche à s'échapper de ma poitrine. Pendant quelques secondes, je ne sais plus où je suis. Je fixe l'obscurité, j'écoute le silence de ma chambre et j'essaie de convaincre mon corps que je suis en sécurité.
Ce n'est qu'un cauchemar, Lissia.
Un cauchemar qui dure depuis seize ans.
Je ferme les yeux, prends une profonde inspiration, puis une autre. Je finis par me redresser et je laisse mes pieds toucher le sol froid. Je pourrais rester là, à me demander pourquoi cette nuit refuse de me laisser en paix. Mais à quoi bon ? Le passé ne changera pas parce que je lui consacrerai une heure de plus.
Alors, comme chaque matin, je me répète les mots auxquels je m'accroche lorsque tout devient trop lourd.
« C'est dans les ténèbres que les étoiles brillent le plus. Même si je sombre, il y aura toujours une lueur au bout du tunnel. »
Je ne sais pas si j'y crois complètement. Mais je les répète quand même.
Parfois, avancer commence simplement par décider de se lever.
Une douche, quelques vêtements, un peu de mascara pour donner à mon visage l'air d'avoir passé une nuit normale, et me voilà prête à affronter une nouvelle journée. Dans le miroir, je m'adresse un petit sourire.
— Ça ira, Lissia.
Je descends l'escalier et l'odeur du café me parvient avant même que j'atteigne la cuisine. Matteo est devant les fourneaux, concentré sur ce qui ressemble dangereusement à un petit déjeuner pour quatre personnes affamées.
— Tu comptes nourrir tout le quartier ou tu as enfin décidé de nous montrer que tu es capable de cuisiner autre chose que pour tes clients ?
Il tourne la tête vers moi, faussement offensé.
— Buongiorno, Lissia. Moi aussi, je suis ravi de te voir.
— Buongiorno, chef.
— Très drôle. Assieds-toi avant que je change d'avis et que je mange tout.
Je ris et m'installe à table. Matteo dépose une assiette devant moi, puis se penche pour m'embrasser sur le front. C'est un geste tellement habituel que je ne le remarque presque plus. Pourtant, il me fait toujours le même effet : celui d'être exactement là où je dois être.
— Tu as dormi ? demande-t-il en reprenant sa place.
Je baisse les yeux vers mon assiette.
— Oui.
Il me regarde une seconde de trop.
— D'accord.
C'est tout. Pas de questions, pas de reproches. Juste ce petit « d'accord » qui signifie qu'il ne me croit pas vraiment, mais qu'il me laisse le choix de parler ou non.
J'en suis reconnaissante. Et un peu coupable aussi.
— Vous complotez sans moi, maintenant ?
Alessandro vient d'entrer dans la cuisine. Il passe derrière ma chaise et dépose un baiser sur le sommet de ma tête avant de se servir un café.
— Toujours aussi aimable le matin, soupire Matteo.
— Je réserve mon charme aux gens qui le méritent.
— Alors tu dois avoir une vie sociale passionnante, je lance.
Alessandro pose une main sur son cœur.
— Ma propre sœur. Trahi par mon propre sang.
— Tu survivras, grand frère.
Il m'ébouriffe les cheveux au passage. Je proteste, il rit, et pendant quelques secondes, tout est exactement comme d'habitude.
Lorenzo arrive à son tour, son téléphone à la main, déjà plongé dans une histoire qu'il semble brûler de nous raconter.
— Bonjour, principessa !
Il m'embrasse sur le front, puis me serre brièvement contre lui.
— Tu sais que tu es la seule personne de cette maison à qui il réserve ce traitement ? fait remarquer Alessandro.
— C'est parce que je suis son préféré, répond-il avec le plus grand sérieux.
— Pardon ? Matteo se retourne vers nous. C'est moi qui cuisine pour elle !
— Et moi qui veille sur sa sécurité, ajoute Alessandro.
Lorenzo tire une chaise et s'installe tranquillement.
— Messieurs, ne vous fatiguez pas. Elle m'aime davantage, c'est évident.
— Vous êtes tous les trois ridicules, je déclare en riant.
Et c'est là que réside notre petit rituel.
Tous les matins, ou presque, c'est la même chose. Matteo prépare quelque chose à manger, Alessandro me prend dans ses bras comme s'il vérifiait que je suis toujours entière, et Lorenzo m'appelle principessa avec cette manière bien à lui de rendre le mot à la fois moqueur et tendre. Il y a toujours une plaisanterie, une petite dispute pour savoir lequel de mes frères est mon préféré, un baiser sur le front ou une main posée sur mon épaule.
Rien d'extraordinaire, en apparence.
Mais ce sont ces gestes répétés, ces mots que je pourrais presque réciter avant eux, qui rendent nos matins si précieux. Ils pourraient me serrer dans leurs bras mille fois, et je crois que je ne m'en lasserais jamais. Chaque fois, il y a quelque chose de nouveau dans cette tendresse, quelque chose qui me rappelle que, malgré ce que nous avons perdu, il nous reste encore beaucoup à aimer.
C'est notre façon de nous dire que nous sommes là. Que nous sommes toujours ensemble.
Et même lorsque je fais semblant de ne pas remarquer leurs regards inquiets, je sais qu'ils me connaissent trop bien pour être dupes.
— Au fait, reprend Lorenzo en attrapant une tartine, je crois que je devrais changer de spécialité.
— Tu veux abandonner le droit ? demande Alessandro.
— Pas exactement. Mais après avoir entendu un homme expliquer au juge que les trois montres de luxe retrouvées chez lui étaient des cadeaux de son cousin, je me dis que je pourrais écrire un livre.
Matteo éclate de rire.
— Et le cousin, il existe au moins ?
— Apparemment. Mais il a tellement de chance qu'il offre des cadeaux à des gens qui ne se souviennent jamais de lui.
Je manque de m'étouffer avec mon jus d'orange.
— Lorenzo ! Et le secret professionnel, tu en fais quoi ?
— Quoi ? Je rapporte juste les faits. Je suis un homme de loi, moi. De plus, je respecte beaucoup mon engagement, mais ça ne m'empêche pas de rire.
Alessandro secoue la tête, Matteo se moque de son frère et je ris avec eux. Pendant un instant, je parviens à oublier cette sensation désagréable qui me serre encore la poitrine.
Je sais ce qu'ils font. Ils essaient de rendre cette matinée plus légère. Ils ont senti que quelque chose n'allait pas, mais aucun ne veut me forcer à mettre des mots sur ce que je ressens.
Ils connaissent mes blessures. Ils ont les leurs.
Alors nous continuons à rire, parce que parfois, c'est la seule manière que nous avons trouvée de nous protéger sans nous enfermer dans notre douleur.
Lorsque je termine mon petit déjeuner, je récupère mon sac et mes clés.
— Bon, je file. Je vous souhaite une bonne journée, et essayez de ne pas vous battre en mon absence.
— Impossible, répond Matteo. Alessandro respire trop fort.
— Fais attention sur la route, Lissia, me rappelle aussitôt mon aîné.
— Et mange quelque chose à midi, ajoute Matteo.
— Et n'oublie pas que tu es ma préférée, conclut Lorenzo.
Je me retourne sur le seuil.
— Je vous aime aussi, bande d'idiots.
— Nous aussi, principessa !
Je souris avant de refermer la porte.
Il y a des jours où je me demande comment j'aurais pu grandir sans eux. Puis je me rappelle que je n'ai jamais eu à le découvrir.
Dans ma voiture, je pose mon sac sur le siège passager et démarre. La radio diffuse quelques notes familières. Je monte le volume : J'ai oublié de vivre.
Je laisse la musique m'accompagner, les yeux fixés sur la route. Peut-être que c'est cela, au fond, que j'essaie d'apprendre : ne pas laisser ce qui m'est arrivé devenir tout ce que je suis. Continuer à aimer, à rire, à rêver, sans culpabiliser d'avoir encore droit au bonheur.
Lorsque j'arrive à l'université, Giulia m'attend près de l'entrée, un gobelet à la main, tandis que Tommaso semble lui expliquer quelque chose avec un sérieux parfaitement disproportionné.
— Je te jure que ce n'est pas ma faute, dit-il en me voyant arriver.
Je m'arrête devant eux.
— Je viens d'arriver et tu te défends déjà. Qu'est-ce que tu as encore fait ?
Giulia lève les yeux au ciel.
— Il a oublié notre rendez-vous de ce matin.
— J'avais un emploi du temps chargé !
— Tu devais simplement m'envoyer un message, Tommaso.
— Voilà. C'est exactement ce que je dis. Un emploi du temps chargé.
Je ris malgré moi.
Avec eux, tout est simple. Nous parlons de nos cours, des patients que nous avons rencontrés pendant nos stages, des médecins qui nous impressionnent et de ceux qui nous donnent envie de changer de métier avant même d'avoir obtenu notre diplôme. Giulia raconte une anecdote avec tant d'exagération que Tommaso finit par lui demander si elle a assisté à une consultation ou à une représentation théâtrale.
Je les écoute, je les taquine, je leur raconte à mon tour quelques détails de nos journées à l'hôpital. Et pendant que nous avançons ensemble dans les couloirs de l'université, je me surprends à penser que, malgré tout, j'ai de la chance.
Je possède encore des choses que le passé n'a pas réussi à m'enlever.
Les cours de la matinée s'achèvent et nous nous séparons après avoir échangé quelques dernières plaisanteries. Giulia et Tommaso ont, eux aussi, des obligations à l'hôpital. Nos études de médecine ne se limitent pas aux amphithéâtres et aux cours théoriques. Les stages hospitaliers occupent une place essentielle dans notre formation. Ils nous permettent de confronter nos connaissances à la réalité du terrain, d'observer les professionnels de santé et de développer progressivement les compétences nécessaires à notre futur métier.
De mon côté, je dois également rejoindre l'Ospedale San Vittore. Contrairement à mes amis, je n'y vais pas pour un stage universitaire, mais pour prendre mon service. Je suis infirmière diplômée et je poursuis mes études de médecine en parallèle. Un équilibre qui demande une bonne organisation et beaucoup d'énergie, mais auquel je tiens.
Cela fait seulement quelques mois que j'ai intégré le service de San Vittore. J'ai déjà eu le temps de prendre mes marques et de gagner la confiance de certains collègues, même si je sais que je dois encore faire mes preuves auprès de toute l'équipe.
Après avoir récupéré mes affaires, je prends la direction de l'hôpital. J'apprécie particulièrement ces journées qui me permettent de concilier mes deux engagements. Le travail infirmier m'a appris à écouter, à observer et à faire preuve de patience. Chaque patient est différent, et il faut savoir s'adapter sans jamais oublier que derrière chaque dossier se trouve une personne.
À peine arrivée dans le service, je remarque une certaine agitation dans le couloir. Elena Ferraro, l'une des infirmières les plus expérimentées de l'équipe, marche d'un pas rapide, un dossier à la main. Lorsqu'elle m'aperçoit, son expression change. Pas franchement soulagée, mais presque.
— Adelissia, tu es là. Parfait.
Je ralentis.
— Pourquoi est-ce que tu as l'air de quelqu'un qui vient de trouver une volontaire pour une mission suicide ?
— Parce que je viens effectivement de trouver une volontaire.
Je la fixe.
Elle me tend le dossier.
— Un patient vient de demander à changer d'infirmière.
— Encore ?
Elena pousse un soupir qui semble venir du plus profond de son âme.
— Quatrième fois aujourd'hui.
Je cligne des yeux.
— Quatre ?
— Quatre. Et crois-moi, je ne comprends pas comment il arrive encore à trouver quelque chose à redire. Il n'aime pas les horaires, pas les repas, pas les explications, pas la façon dont on lui parle. À ce stade, je crois qu'il n'aime même pas l'air qu'on respire dans sa chambre.
Je retiens un sourire.
— Et tu veux que je m'occupe de lui ?
— Oui. J'aimerais que tu prennes le relais pour sa prise en charge. Je sais que tu n'es pas ici depuis très longtemps, mais j'ai déjà pu constater ton sérieux et ta manière de communiquer avec les patients. Je pense que tu peux gérer la situation.
Je prends le dossier et le parcours rapidement. Vittorio Moretti. Un nom que je ne connais pas personnellement, mais dont j'apprends qu'il appartient à un homme d'affaires influent, habitué à être écouté et rarement contredit.
Je relève les yeux vers Elena.
— Tu es certaine de vouloir me confier ce patient ?
— Je ne te l'aurais pas proposé si je ne pensais pas que tu en étais capable. Et puis, tu n'as pas besoin de te laisser impressionner par sa réputation. Reste professionnelle et fais ton travail.
Je hoche la tête. Je sais que je suis compétente, mais je sais aussi que chaque nouvelle responsabilité est une occasion de le démontrer. Je n'ai pas l'intention de prendre cette confiance à la légère.
Je prends une inspiration, ajuste ma blouse et me dirige vers la chambre indiquée.
Quatre infirmières en une journée. Il faut tout de même un certain talent pour réussir un tel exploit.
Arrivée devant la porte, je frappe doucement et attends une réponse qui ne vient pas. Je frappe une seconde fois.
— Entrez, finit par lancer une voix grave, visiblement agacée.
J'ouvre la porte et entre.
Un homme âgé est installé dans son lit, le dos droit malgré la fatigue, le regard sévère et les traits marqués par une vie qui ne lui a probablement pas souvent permis de se reposer. Il me dévisage de la tête aux pieds, comme s'il cherchait déjà la raison pour laquelle je ne lui conviendrais pas.
Je m'avance avec mon dossier.
— Bonjour, monsieur Moretti. Je m'appelle Adelissia Riverra. Je serai votre infirmière aujourd'hui.
Il me regarde quelques secondes de plus.
— Encore une nouvelle ? Vous êtes la combien aujourd'hui ?
— La première que vous rencontrez sous ce nom, monsieur Moretti. Je vous suggère donc de ne pas me condamner avant même de m'avoir laissé faire mes preuves.
Il me dévisage, comme s'il cherchait à déterminer si mon assurance est naturelle ou simplement le fruit d'une imprudence passagère.
— Vous avez toujours autant d'assurance ?
— Seulement lorsqu'on me donne une raison de la mettre à l'épreuve.
Il arque légèrement un sourcil.
— Vous savez au moins à qui vous avez affaire, mademoiselle Riverra ?
— À un patient qui a déjà renvoyé quatre infirmières aujourd'hui. Pour le reste, je préfère me faire ma propre opinion.
Un silence s'installe entre nous.
— Vous avez du répondant.
— Je préfère appeler cela de la patience, monsieur Moretti. Même si je dois reconnaître que vous mettez déjà la mienne à rude épreuve.
Il me fixe quelques secondes, comme s'il hésitait entre me réprimander et sourire.
— Vous pensez donc pouvoir me supporter ?
— Je pense surtout que nous devrions commencer par votre prise en charge. Nous verrons ensuite lequel de nous deux aura le plus besoin de patience.
Il détourne les yeux, mais je crois apercevoir le coin de sa bouche s'incurver légèrement.
Elena, restée près de la porte, baisse discrètement les yeux vers son dossier. Je ne sais pas si elle retient un sourire ou si elle est simplement soulagée que la conversation se déroule sans nouvel incident.
— Bien, intervient-elle finalement. Je vous laisse faire connaissance. Je ne serai pas loin si vous avez besoin de moi.
Elle me lance un dernier regard encourageant avant de quitter la chambre.
Je reporte mon attention sur mon patient et consulte les premières informations de son dossier.
— Bien, monsieur Moretti. Commençons par voir comment vous vous sentez aujourd'hui.
Il pousse un léger soupir.
— Cela dépendra probablement de la suite des événements, mademoiselle Riverra.
Je relève les yeux vers lui.
— Dans ce cas, nous allons faire en sorte que votre journée se déroule au mieux.
Il ne répond pas. Il se contente de m'observer avec cette expression sévère qui semble être devenue sa seconde nature.
Je prends une inspiration et me prépare à commencer ma prise en charge.
La journée promet d'être longue.








