Chapter 1
Le cliquetis régulier de mon stylo à bille contre le bois verni de la table rythmait les dernières secondes de mon calvaire. Les yeux obstinément rivés vers la grande fenêtre de la classe, je regardais les nuages lourds s'étirer au-dessus de la ville, totalement indifférente au cours d'histoire qui s'achevait dans un bourdonnement monotone. Chaque cellule de mon corps était en alerte, tendue vers un seul objectif : rentrer chez moi. Plus précisément, m'extirper de cette atmosphère étouffante pour enfin respirer l'air libre.
Soudain, la cloche retentit bruyamment dans les couloirs. Quinze heures pile. Un soupir de soulagement collectif traversa la salle alors que les chaises crissaient sur le sol. Je rangeai mes affaires à toute vitesse, glissant mes cahiers dans mon sac à dos avec une hâte non dissimulée. Mais avant de pouvoir franchir le seuil du lycée et de savourer ma liberté, je savais que mon programme de l'après-midi était déjà tracé : je devais impérativement passer chez Tamia pour avancer notre projet de groupe.
- Marie ! s'exclama soudain une voix aiguë derrière moi, brisant l'élan de mes pensées.
Je me retournai pour faire face à Maria, qui réajustait la lanière de son sac sur son épaule, un sourire aux lèvres. Un léger pincement au cœur me fit froncer les sourcils.
- Maria, tu sais pertinemment que je n'aime pas quand on m'appelle comme ça, répliquai-je d'un ton mi-exaspéré, mi-las. Je préfère largement qu'on m'appelle Tara. C'est plus court, c'est... plus moi.
Maria leva les yeux au ciel, feignant l'indignation avec ce dynamisme théâtral qui la caractérisait si bien.
- Non, impossible ! Pour moi, tu es et tu resteras toujours Rose-Marie Tara Davis. C'est ton nom, et tu devrais le porter fièrement.
- C'est long, je trouve ! grommelai-je en secouant la tête, tout en marchant à ses côtés dans le couloir bondé. Ça fait presque nom de personnage de vieux roman d'époque.
- Mais c'est magnifiquement beau, horgg ! insista-t-elle en poussant un soupir dramatique avant de changer brusquement de sujet. Bon, on va rejoindre les autres ?
- Oui, pressons-nous, sinon ils partiront sans nous et on va encore rater le coche.
Nous descendîmes les marches du grand escalier central du lycée à grandes enjambées, rejoignant le flux continu des élèves qui se déversaient sur le parvis. Au bas des marches, un petit groupe nous attendait déjà en agitant les mains.
- Hé, les filles ! Alors, vous venez enfin ou on doit vous envoyer un faire-part ? lança l'un d'eux.
- Oui, oui, on arrive ! criai-je en retour, pressant le pas.
Quelques minutes plus tard, nous nous engouffrions dans la bouche de métro la plus proche. Le souterrain était une véritable étuve. Le métro de l'après-midi était littéralement blindé, une masse compacte de voyageurs fatigués et pressés où chaque voyageur luttait pour son centimètre carré d'espace. Serrées l'une contre l'autre, agrippées aux barres métalliques qui tremblaient au rythme des rails, Maria et moi restâmes silencieuses, bercées par le vacarme assourdissant de la rame qui fendait l'obscurité des tunnels.
Une fois arrivées chez Tamia, l'atmosphère devint nettement plus respirable. Nous nous installâmes à même le tapis de sa chambre, entourées de nos classeurs, de nos fiches de révision et de nos ordinateurs portables. Pendant les deux premières heures, la concentration fut de mise. Nous avons commencé à travailler sérieusement, rédigeant des paragraphes et structurant notre exposé, avant que la fatigue ne prenne le dessus et que le travail ne dérive naturellement vers une discussion beaucoup plus informelle.
Allongée sur le dos, la tête calée contre le bord du lit de Tamia, je fixais le plafond quand cette dernière se tourna brusquement vers moi, une expression sérieuse sur le visage.
- Tara ! dit Tamia.
- Oui ? répondis-je en tournant les yeux vers elle.
- Pourquoi tu portes toujours ces fringues trois fois plus grandes que toi ? Elle pointa du doigt mon sweat-shirt informe et mon jean large qui camouflaient la moindre de mes formes. Ne le prends surtout pas mal, d'accord ? Tu es mon amie, je t'adore, et c'est justement pour ça que je veux savoir. Pourquoi tu portes ça ? J'ai l'impression que tu caches et que tu gâches tout le potentiel que tu as à offrir.
Pour ne pas mentir, sa question me prit cruellement de court. Un silence pesant s'installa instantanément dans la pièce. Je sentis mes joues s'empourprer légèrement. Au fond de moi, je savais pertinemment qu'elle avait raison. Je savais que mes propres vêtements me dérangeaient, qu'ils me donnaient l'air d'une ombre errante. Mais une voix s'éleva immédiatement dans mon esprit : celle de Martha. Si Martha insistait autant pour que je me couvre de la sorte, si elle tenait tant à ce que je disparaisse sous des tissus amples, c'était peut-être parce qu'elle avait une excellente raison de le faire. Une raison liée à ce monde extérieur de plus en plus dangereux, à ce quartier où la beauté pouvait devenir une malédiction.
- Heu... à vrai dire... balbutiai-je en cherchant mes mots, tentant de masquer mon trouble. J'aime bien ce style. C'est confortable, voilà tout.
Tamia me dévisagea, visiblement peu convaincue par ma piètre explication, mais elle décida de ne pas insister davantage devant mon malaise évident.
- Sérieux... Bon, alors je ne dirai plus rien, soupira-t-elle.
- Tara la momie ! lança soudain Maria en éclatant de rire, brisant la tension d'un seul coup.
Mon amour-propre en prit un coup, mais l'absurdité du surnom l'emporta sur ma gêne. Dans un réflexe purement défensif, je saisis le premier coussin qui me tombait sous la main et le jetai de toutes mes forces sur Tamia et Maria. Le projectile toucha Maria en plein visage, déclenchant instantanément une riposte générale. En quelques secondes, la chambre se transforma en un champ de bataille d'oreillers, les plumes volant dans tous les sens au milieu de nos éclats de rire hystériques.
- Hahaha... Attendez, arrêtez ! haletai-je, épuisée et hilare, en me protégeant le visage. Quelle heure est-il, les filles ?
Le jeu s'interrompit immédiatement. Un sentiment d'urgence soudain s'insinua dans ma poitrine.
- Attends, je regarde, dit Tamia en plongeant la main dans son sac à dos pour y extirper son téléphone portable. Elle alluma l'écran et ses yeux s'écarquillèrent. Il est 19 heures 30.
- Quoi ?! Déjà ?! Je bondis sur mes pieds, la panique s'emparant instantanément de moi. Tamia, je suis tellement désolée, mais je vais devoir partir tout de suite. Maria, tu viens ?
Maria acquiesça de la tête, l'expression soudain sérieuse. Elle se leva d'un bond. Nous ramassâmes nos affaires en quatrième vitesse, fourrant nos cahiers en vrac dans nos sacs. Tamia nous raccompagna en coup de vent jusqu'à la porte d'entrée, nous souhaitant bonne chance d'un regard inquiet.
Dès que nous posâmes le pied sur le trottoir, la course contre la montre commença. Nous avons couru à perdre haleine à travers les rues sombres pour attraper le dernier train direct de notre ligne. Lorsque nous déboulâmes sur le quai de la station, le signal sonore retentissait déjà. Je vous le dis, les portes commençaient déjà à se refermer inexorablement. Dans un élan de pure folie, Maria et moi avons littéralement sauté à l'intérieur du wagon, franchissant l'obstacle à la demi-seconde près.
Les portes en métal se fracassèrent derrière nous. Nous nous sommes regardées, les poumons en feu, les cheveux en bataille, et nous avons éclaté d'un rire nerveux et incontrôlable. Autour de nous, la rame était presque vide, mais les quelques passagers présents nous dévisagèrent sévèrement à cause du bruit de notre entrée fracassante.
- Désolée... dis-je à voix basse en direction d'un vieil homme qui nous fixait d'un œil noir, tout en essayant de reprendre mon souffle.
Vingt heures trente. Le train s'arrêta enfin à notre station de correspondance, mais le panneau d'affichage nous ramena cruellement à la réalité. On avait perdu au moins trente minutes de retard dans ce foutu métro à cause d'un problème technique sur les voies en amont.
Le temps de sortir définitivement de la station souterraine, ma montre affichait déjà vingt heures quarante. L'air frais de la nuit fouetta mon visage, mais il ne suffit pas à calmer l'angoisse qui montait en moi. Mon cœur battait la chamade, lourd et douloureux dans ma poitrine. Je connaissais les règles. Je savais ce qui m'attendait si je violais le couvre-feu. Je ne devais sous aucun prétexte arriver après vingt-et-une heures à la maison. C'était la limite absolue.
- Marie... murmura soudain une voix faible à mes côtés.
Je me retournai. Maria marchait plus lentement, sa main pressée contre son estomac, son visage d'une pâleur effrayante sous les néons de la rue.
- Oui ? dis-je, moi-même complètement essoufflée. Qu'est-ce qu'il y a ?
- Est-ce que... est-ce que l'on peut s'arrêter ici deux minutes ? Je... je ne me sens pas très bien du tout...
La panique grimpa d'un cran. Maria était atteinte d'une maladie chronique
- une de ces affections dont le nom m'échappait toujours sous le coup du stress -, et elle traversait une crise. Pour se calmer et stabiliser son état, elle devait impérativement ingérer quelque chose de sucré, et vite. Je balayai frénétiquement les alentours du regard, cherchant une issue. Par chance, mes yeux accrochèrent l'enseigne lumineuse d'une supérette encore ouverte à l'angle de la rue. De plus, je n'étais plus très loin de mon propre domicile ; je pouvais donc faire ce détour indispensable pour elle sans complètement condamner mes chances d'arriver à l'heure.
Nous rentrâmes précipitamment dans le petit supermarché de quartier. Maria se dirigea immédiatement vers les rayons pour prendre des barres chocolatées et une boisson afin de faire remonter son taux de sucre. Le problème, c'est qu'il y avait un monde fou à cette heure de la nuit. Les gens s'entassaient devant l'unique caisse ouverte. La queue allait être horriblement longue, mais il était strictement impossible de faire demi-tour sous peine de voir l'état de mon amie s'aggraver. Je poussai un profond soupir d'impuissance, sentant le temps s'égrener comme du sable entre mes doigts.
N'y tenant plus, je tentai le tout pour le tout et m'avançai vers le début de la file, serrant le paquet de Maria contre moi.
- S'il vous plaît... Monsieur, s'il vous plaît, je peux passer juste devant vous ? C'est une urgence médicale pour mon amie...
L'homme imposant qui se tenait juste devant moi se retourna lentement. Ses traits étaient tirés par la fatigue et son regard était dénué de toute compassion. Il me toisa de haut en bas avant de cracher d'une voix bourrue :
- Écoute-moi bien, ma petite. Tout le monde veut rentrer chez lui ce soir, surtout avec ce cartel qui traîne dans les parages et rend les rues dangereuses. Alors tu attends sagement ton tour, comme tout le monde ici.
Le couperet tomba. Je dus reculer, ravalant mes larmes de frustration.
Vingt-et-une heures quarante-cinq.
C'est l'heure exacte à laquelle j'ai finalement réussi à payer ces foutus articles de sauvetage. Dès que nous fûmes sorties de la supérette, Maria prit son traitement de fortune, et je la raccompagnai en vitesse jusqu'au hall de son immeuble, qui se trouvait à proximité. Maintenant, je n'avais plus le choix : je devais courir, courir comme si ma vie en dépendait, et vite. Plus vite que je ne l'avais jamais fait.
Vingt-et-une heures cinquante-cinq. Les poumons en feu, les muscles des jambes tétanisés par l'effort, j'arrivai enfin, complètement épuisée, devant la façade grise de mon propre immeuble. Je me précipitai vers l'entrée principale, tendant la main vers la poignée de la grande porte en bois. Je l'abaissai.
Rien. La poignée refusa de bouger.
- Elle est verrouillée... Non, non, non... Pas ça, pas ce soir, s'il te plaît... murmurai-je, les larmes aux yeux, en secouant frénétiquement le panneau de bois.
Mon pire cauchemar se réalisait. Madame Yvette, cette vieille concierge aigrie et sans cœur, avait verrouillé la porte principale de l'immeuble à double tour, appliquant le règlement intérieur à la minute près pour punir les retardataires. Martha était de garde à l'hôpital toute la nuit, ce qui signifiait qu'elle ne pouvait pas m'ouvrir de l'intérieur. Quant à Liliana, elle devait sûrement dormir à poings fermés à l'heure qu'il était, son sommeil d'enfant étant impossible à troubler.
Je reculai sur le trottoir, le regard affolé, cherchant une alternative. Mes yeux se posèrent sur la structure métallique et sombre qui grimpait le long de la façade arrière de la bâtisse. Les escaliers de secours. Je me précipitai vers la ruelle sombre et commençai à grimper les marches de fer. Mais c'était d'une lenteur exaspérante. Pourquoi ce fichu mécanisme de l'échelle inférieure était-il si lourd à s'enclencher automatiquement ?
Je montais les marches deux à deux, agrippant la rampe glacée, quand soudain, un bruit sinistre déchira le silence de la nuit. Des cris lointains, suivis immédiatement par le vrombissement lourd et menaçant de plusieurs moteurs de motos qui s'engouffraient dans le quartier. Le cartel. La terreur me saisit les tripes.
« Seigneur, aie pitié de moi, je t'en prie... Faites qu'ils ne me voient pas », priai-je mentalement dans un souffle court, accélérant encore le rythme de ma montée clandestine.
J'étais presque arrivée au niveau du troisième étage, juste devant le rebord de la fenêtre de ma propre chambre, quand une voix masculine, coupante comme une lame de rasoir, résonna depuis la plate-forme supérieure de l'escalier, juste au-dessus de ma tête.
- Hé, toi.
Je me figeai instantanément, un pied suspendu dans le vide. Le temps s'arrêta. Mon cœur tambourinait si violemment dans ma poitrine que j'eus l'impression qu'il allait traverser ma cage thoracique. Une sueur froide coula le long de ma colonne vertébrale.
Je tentai malgré tout de lever mon pied pour franchir la marche suivante, dans un réflexe de fuite désespéré.
- Ne fais pas un pas de plus, ordonna la voix, plus basse, plus menaçante.
Le bruit lourd et mesuré de ses bottes résonna sur le métal de la structure. Les vibrations traversaient les marches jusqu'à la plante de mes pieds. Il se rapprochait de moi avec une lenteur calculée, terrifiante. Mon cœur voulait lâcher. La panique était si intense que je crus sincèrement que j'allais m'évanouir sur place, mon corps refusant de m'obéir alors que l'ombre de l'inconnu surplombait ma silhouette.
Il s'approcha tout près de moi, son ombre m'enveloppant complètement dans la pénombre de la ruelle.
- Retourne-toi.
Je pris une profonde inspiration, tentant de stabiliser mes membres tremblants. Lentement, centimètre par centimètre, je pivotai sur le palier de fer pour lui faire face. Mes yeux s'écarquillèrent sous le choc. L'homme qui se tenait devant moi possédait des traits d'une beauté presque irréelle, troublante. Il avait les yeux d'un bleu d'une clarté absolue, semblables au ciel le plus pur, mais ce regard angélique contrastait cruellement avec ses cheveux, qui étaient aussi noirs que du charbon, et l'aura de violence qui émanait de lui.
Il esquissa un sourire en coin, me détaillant avec une curiosité prédatrice.
- Tu as de la chance toi, ma jolie, murmura-t-il d'une voix traînante.
Il leva une main gantée et, d'un geste d'une lenteur calculée, toucha l'une de mes boucles de cheveux emmêlées par la course et le vent de la nuit. Je frissonnai à son contact, incapable de reculer.
- Il sera très content, ajouta-t-il, une lueur mystérieuse brillant dans ses yeux bleus.
- Je... je veux partir, s'il te plaît... parvenais-je à articuler dans un souffle, la voix brisée par la terreur. Laisse-moi entrer chez moi...
Il était grand, athlétique, et sous les reflets de la lune, il avait l'air plutôt jeune. Mais je n'étais pas dupe. Je savais pertinemment que dans ce quartier, tout ceci n'était qu'une apparence trompeuse. Derrière ce visage d'ange se cachait l'un des exécuteurs les plus redoutables de la ville.
Son sourire s'évanouit, remplacé par une expression d'une gravité absolue. Il pencha son visage vers le mien, son souffle glacé effleurant ma joue.
- Tu vas partir, oui. Tu vas entrer chez toi saine et sauve ce soir. Mais si je te laisse la vie sauve, promets-lui qu'au moment venu, tu rembourseras ta dette jusqu'au dernier centime.
- Quoi ?! m'exclamai-je, le cerveau embrumé par l'incompréhension et la peur. Quelle dette ? Je ne dois rien à personne !
Ses doigts se resserrèrent imperceptiblement sur ma mèche de cheveux, m'obligeant à ancrer mon regard dans le sien.
- Promets, querida. C'est le seul prix pour ta liberté ce soir.
- Mais... mais à qui ? À qui dois-je promettre cela ? demandai-je, les larmes coulant enfin sur mes joues.
L'inconnu relâcha mes cheveux et recula d'un pas dans l'obscurité de l'escalier de secours, son visage se fondant à nouveau dans la nuit. Ses derniers mots résonnèrent comme une sentence irrévocable, gravant un pacte invisible dans la chair de mon avenir :
- À celui qui t'a sauvé la vie ce soir sans même que tu le saches. Au Saint. Thomas.
Le nom tomba comme un couperet de fer. Ce nom que tout le monde vénérait le jour et redoutait la nuit. Prise au piège, le dos collé contre la brique froide de mon immeuble, je fermai les yeux et prononçai les mots qui allaient lier mon existence à la sienne pour toujours :
- Je le promets.
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