Chapitre 1 : Le bruit du silence.
Il y avait dans l’odeur du café moulu, de la cannelle et des feuilles humides de ce début d’automne une promesse de sécurité à laquelle Alma se raccrochait désespérément.
Au dehors, octobre teintait les rues de nuances dorées et cuivrées sous un ciel gris, mais la fraîcheur automnale n'atteignait pas le fond du petit établissement de Marco.
Calée dans la banquette en velours râpé, Alma rajusta le col en maille épaisse de son grand gilet beige, s'enveloppant un peu plus dans cette matière douce qui masquait ses courbes généreuses. Elle avait toujours eu cette habitude : s'abriter derrière des vêtements trop grands, espérant ainsi se rendre invisible. Elle passa une main hésitante dans ses cheveux ondulés qui encadraient un visage doux, aux pommettes promptes à se teinter de rose au moindre regard trop appuyé.
Autour d’elle, le murmure de la pluie fine battant contre les vitres et le ronronnement de la machine à expresso formaient une symphonie familière, un cocon protecteur loin du bruit des autres.
Alma ajusta nerveusement son carnet de croquis sur la table en bois sombre, le regard fixé sur la vapeur qui s’élevait de sa tasse de thé épicé.
— Encore en train de sauver le monde sur du papier, ma petite Alma ?
La voix chaude de Marco la fit sursauter légèrement, mais un sourire timide vint aussitôt détendre ses traits.
Le vieux gérant, avec ses rideaux de rides autour des yeux et son tablier taché, déposa une petite assiette à côté de son carnet : une brioche à la cannelle encore fumante, parfaite pour contrer la grisaille extérieure.
— Je ne voudrais pas déranger, Marco, murmura-t-elle en baissant les yeux, la voix mal assurée. Vous n'étiez pas obligé…
— Tu ne déranges jamais ici. Tu le sais bien, répondit-il avec une bienveillance paternelle en lui ébouriffant affectueusement l'épaule. Bois ton thé avant qu'il ne soit froid.
Mais avant qu’Alma ne puisse le remercier, le téléphone du comptoir se mit à sonner. Marco s'excusa d'un geste et attrapa le combiné. Alma le regarda s'éloigner, puis reprit son crayon.
C'est alors que le visage de Marco changea.
En l'espace d'une seconde, la couleur quitta ses joues. Ses doigts se crispèrent sur le combiné jusqu'à en devenir blancs.
-Non… bégaya-t-il, la voix soudain enrouée par une terreur mal dissimulée. Il avait dit le quinze… Je n'ai pas la somme entière ce soir… S'il vous plaît, ne venez pas ici, il y a des clients…
Un silence lourd suivit à l'autre bout du fil. Marco ferma les yeux, la mâchoire serrée.
— Bien. Je serai là, lâcha-t-il dans un souffle
Quand il raccrocha, ses mains tremblaient tellement qu'il fit tomber son chiffon.
Dans le café, le silence s'installa, lourd et poisseux. La musique d'ambiance semblait s'être tue.
La porte d'entrée s'ouvrit.
Un courant d'air glacial, chargé de feuilles mortes trempées, s'engouffra dans la pièce, balayant les effluves rassurants de cannelle et de café.
Deux hommes d'une carrure imposante, moulés dans des costumes sombres et impeccables, franchirent le seuil. Sans un mot, ils se postèrent de chaque côté de la porte, le regard balayant la salle avec une froideur méthodique.
Puis, un troisième homme entra.
Alma sentit son cœur rater un battement.
Il était grand, d'une prestance écrasante. Manteau noir lourd trempé par l'averse automnale, posture altière, il dégageait une autorité si naturelle et si sombre que l'air dans la pièce parut soudain manquer. Ses yeux, d'un noir d'encre, balayèrent l'espace avant de se poser sur Marco, qui s'était figé derrière son comptoir, incapable de prononcer un mot.
Alma, paralysée au fond de sa banquette, coupa sa propre respiration. La tempête venait d'entrer dans son cocon d'automne, et elle n'avait nulle part où se cacher.
Lorsqu'il retira son manteau trempé, Alma fut frappée par sa carrure. Grand, les épaules larges moulées dans une veste sombre parfaitement ajustée, il dégageait une puissance brute, presque dangereuse. Ses traits étaient de marbre : une mâchoire dessinée, des cheveux noirs légèrement humides plaqués en arrière, et surtout des yeux d'un noir d'encre, si intenses qu'ils semblaient pouvoir lire à travers n'importe quelle façade.
Marco s'avança, les jambes flageolantes derrière son comptoir.
— Bonsoir, monsieur Lorenzo… salua-t-il d'une voix brisée.
— Tu es en retard, Marco, lui répondit Lorenzo d’une voix posée mais inflexible, s'avançant de quelques pas. Et le retard dans tes affaires se paie cher.
Coincée dans le fond de la salle, Alma sentit une crise d’angoisse arrivée. Son rythme cardiaque s'accélère, sa vision se trouble. D’une main tremblante et en voulant ramasser ses affaires discrètement pour fuir sans un bruit, elle fit tomber sa tasse de thé et son carnet.
Le bruit de la céramique qui éclata au sol résonna comme un coup de feu dans le silence de plomb.
Lorenzo détourna les yeux de Marco pour fixer l'origine du bruit. Voyant la jeune femme figée, l'un des gardes du corps — Valerio — esquissa un mouvement agacé en s'avançant.
-Non, Valerio ! Ordonna Lorenzo d’un simple mouvement sec de la main.
Il s’avança vers ce petit bout de femme qui se tenait devant lui terrifiée. Au lieu de s'énerver, il se baissa et ramassa le carnet trempé par le thé.
Il lui tend ses affaires. Leurs regards se croisent de près pour la première fois. A ce moment là il perçoit la détresse d’Alma et lui murmure :
-Respire, murmura-t-il d'un timbre grave et enveloppant qui résonna au plus profond d'elle. Personne ne te fera de mal.
Puis, il se relève, jeta un dernier regard à Marco qui n'en croyait pas ses yeux, et trancha d'un ton sec :
-tu as 1 mois. Pas un jour de plus.
Sous le regard incrédule de Valerio et de Marco, Lorenzo tourna les talons et quitta le café, emportant avec lui l'orage qu'il avait fait naître.
Restée figée au fond de sa banquette, le cœur battant à tout rompre, Alma fixa longuement la porte vide. Le souvenir de ce regard sombre brûlait encore sa rétine.
Qui est-il ?









