Chapitre 1
« Clémentine se réveille, elle est déjà installée dans une voiture alors que le jour commence à peine à se lever. Encore un peu engourdie par le sommeil, elle met quelques secondes à rassembler ses esprits. Puis elle se souvient. Aujourd’hui, c’est le grand voyage, la traversée du lac Léman.
La voiture s’engage doucement sur une route étroite et bétonnée de chaque côté. Les voitures avancent en file indienne, en une longue procession qui ne laisse aucune place aux dépassements. La voiture s’engage sur ce pont, si étroit. Clémentine se penche vers la vitre Sous ses pieds, l’eau à perte de vue. Une eau bleue, calme, silencieuse qui se perd à l’horizon. Sous la chaussée, d’immenses piliers émergent du lac pour soutenir cette vieille construction. Ils paraissent interminables, comme si le pont reposait sur des jambes de géant.
Un grincement métallique résonne sous les roues. La ferraille apparente semble exprimer un long et vieux râle. Le pont gémit à chaque voiture. Cette construction est impressionnante et tout à la fois effrayante. Est-elle encore bien solide ?
Clémentine se recule légèrement dans son siège. La vue depuis la vitre est remarquable. Ce vieux pont serpente au-dessus du lac, enchainant les virages et les détours. Clémentine s’interroge sur cette étrange conception. Pourquoi avoir construit une route aussi sinueuse, alors qu’un trajet plus direct aurait certainement demandé moins de matériaux, moins d’argent et moins de travaux ?
La voilà en approche du tunnel. Devant elle l’entrée se dessine. Les voitures s’entassent et attendent de pénétrer dans le tunnel. Ça avance lentement. L’attente parait interminable. C’est leur tour. La voiture pénètre dans l’obscurité. Le paysage disparaît derrière les parois du tunnel. Clémentine ferme les yeux un instant, laissant le ronronnement du moteur et le bruit des roues remplir le silence.
Quand elle rouvre les yeux, le spectacle devant elle est totalement différent. Le lac, le pont, la voiture ne sont plus. A la place sont apparus un océan, une banquise, un bateau.
Clémentine se tient debout, sur cette banquise, loin de tout. Elle tourne lentement sur elle-même, cherchant un repère, quelque chose qui lui permettrait de comprendre comment elle a pu se retrouver là. Mais il n’y a rien. Rien que le froid, le silence et cette étendue glaciale qui semble ne jamais devoir finir. De la glace à perte de vue. Rien d’autre que de la glace. Par réflexe, elle baisse les yeux vers ses vêtements. De grosses bottes fourrées lui remontent jusqu’aux mollets et un manteau épais, digne des explorateurs polaires, la protège du froid. Au moins, elle est habillée pour l’occasion.
Au loin, une minuscule tache noire apparaît dans le ciel. Clémentine plisse les yeux. L’oiseau se rapproche rapidement, jusqu’à prendre la forme d’une mouette. Elle s’attend à la voir passer au-dessus de sa tête. Mais l’animal infléchit sa trajectoire. Il vient droit sur elle. La mouette accélère, les ailes tendues, le bec pointé dans sa direction. Lorsqu’elle comprend que l’oiseau cherche à l’atteindre, son corps réagit avant même qu’elle ait le temps de réfléchir. Elle se baisse brusquement.
L’agressivité de cet animal était déroutante. Clémentine sent son cœur cogner violemment contre sa poitrine, encore en pleine alerte de ce qu’il vient de se passer. Elle se redresse, le souffle court, et suit du regard la mouette qui s’éloigne dans le ciel. Mais qu’est ce qui lui a pris à cette mouette d’attaquer ? Clémentine reste immobile quelques secondes, encore secouée par cette agression aussi soudaine qu’incompréhensible. Elle n’a même pas eu le temps d’avoir peur. Tout s’est passé si vite.
En baissant les yeux, elle découvre alors un objet dans chacune de ses mains. Deux tapettes à mouches noires, en plastique rigide. Cela aurait peut-être pu éloigner la mouette après tout.
Il est maintenant temps de penser à rejoindre le bateau. Un énorme paquebot se trouve à peine à quelques centaines de mètres. C’est visiblement la seule possibilité de quitter cet endroit. Mais sur cette glace et en simples bottes, le terrain est plus que glissant, la distance sera longue à parcourir. Clémentine avance prudemment, chaque pas exigeant de l’attention.
Et en marchant, les yeux rivés vers le sol, un mouvement attire son attention sous la glace. Elle s’arrête net. Juste sous la surface translucide, une masse sombre se déplace lentement. Elle aperçoit une petite silhouette blanche. Un ourson. Un bébé ours polaire nage sous la banquise. Une pensée s’impose à elle. Si lui c’est un bébé, alors elle ferait mieux de décamper et rapidement, elle n’a rien à faire ici. Cela pourrait devenir dangereux. Car s’il est ici, c’est que la glace doit être craquelée à une distance très proche. Clémentine se hâte en direction du bateau, l’empressement devenant inquiétude.
Elle jette un coup d’œil derrière elle, et son sang se glaça. A quelques dizaines de mètres et dans un jaillissement de glace surgit de l’eau un gigantesque ours polaire. L’animal se hisse sur la banquise avec une puissance stupéfiante. Son épaisse fourrure blanche dégouline d’eau glacée. Et il se rua avec force et élan gracieux et agile droit sur elle. Il ne pouvait en être autrement. La mère n’était pas loin. Cet imposant animal allait lui tomber dessus. Et prenant Clémentine comme source de danger pour sa progéniture, celle-ci se dressa, de tout son poids, imposante, puis attaqua. Clémentine n’eut le temps ni de courir, ni de hurler, Et dans un dernier sursaut de frayeur absolue pour sa vie, la conscience de Clémentine se détacha de son corps. Puis c’est le noir. »








