L'Imagerie

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Summary

Alix, jeune étoile montante du cinéma, apprend lors des dernières prises de son prochain film la mort de sa femme et de son enfant, Sophie et Max. Pour l'accompagner dans cette épreuve particulièrement douloureuse, Alix peut compter sur Dolorius, sa Souffrance. Il s'agit d'un être à l'origine des maux et des douleurs des hommes. Derrière chaque blessure, qu'elle soit physique ou psychique, une Souffrance est à l'ouvrage. Mais jamais Dolorius n'avait eu affaire à une douleur si aiguë, si inassouvissable. Il comprend vite que pour sauver Alix, il n'y a qu'un moyen. Lui rendre Sophie et Max. C'est ainsi que les deux personnages feront tout pour tenter de rejoindre L'Imagerie, lieu mystérieux et inconnu où finissent les âmes des défunts.

Status
Ongoing
Chapters
11
Rating
n/a
Age Rating
13+

Chapitre 1

Dolorius

Je me prénomme Dolorius, et suis ce qu’on appelle une Souffrance. En réalité, tout le monde me connaît. Pas sous cette forme ni sous ce nom. Mais l’on me connaît. Ce petit tiraillement qui perturbe parfois agresse, jusqu’à entamer les paix intérieures. Et bien ça, c’est moi. Je m’installe dans les corps. Je pénètre les esprits. Ronge les consciences. Je suis parfois physique, d’autres fois sentimentale, ou encore morale en fonction des personnes et des situations. Moi ? Peu m’importe. Je fais mon job, un point c’est tout.

Qu’on ne me prenne pas pour une ordure, encore moins pour un sadique, non. Personne n’imagine à quel point je suis nécessaire. Beaucoup cherchent à me fuir. Justement. Sans moi, on n’aurait jamais le feu aux fesses. Voilà ce que je fais, je mets le feu aux fesses. Je rends la vie un tantinet plus palpitante. Je crée du danger. Je place des obstacles. Je fais de mes clients, des aventuriers. Certes, la majorité de mes cas et de mes interventions sont moins romanesques. À vrai dire, c’est souvent même très ennuyeux. La plupart, surtout dans mon périmètre d’action, concernent des petits bobos. Le mioche qui tombe de son vélo, l’ado qui vient de se faire larguer, la mère qui se coupe en tranchant des tomates, le père qui se taillade dans le jardin à coup de tondeuse à gazon... Bon, je l’avoue, le dernier sort légèrement du lot. Cas exceptionnel. Exceptionnellement drôle. Rien que d’y repenser, je suis ému.

Les mésaventures de ce pauvre bougre sont devenues pour moi une référence dans la compréhension du rôle d’une Souffrance, et d’expliquer ainsi en quoi elle est essentielle aux âmes humaines.

C’était un dimanche matin. Autant dire que je ne croulais pas sous le travail. Un bobo par ci, une tristesse par là. Rien de plus normal pour un dimanche matin, le jour du Seigneur est toujours calme. Le calme ne fait souffrir que les cœurs malheureux. Or, à cette époque il n’y avait pas grand-chose à se mettre sous la dent à ce niveau-là dans ma zone. Tout ça pour dire que je m’ennuyais ferme. Et soudain, cet idiot d’Aaron décide de retirer le conteneur récupérant l’herbe coupée par sa tondeuse alors même que cette dernière est en pleine action. Un massacre. Ah ça, pour être coloré, c’était coloré. Un carnage. Et un petit doigt par ci, un pouce par là. Il en a perdu quatre sur cinq au final.

C’est dans ces moments-là qu’une Souffrance doit être extrêmement rapide. Pas de bol, je ne l’ai pas été assez. D’où l’addition qu’il s’est tapé le bougre. Imaginons un instant qu’aucune Souffrance n’ait agi pendant que le pauvre Aaron s’éminçait le moignon ? Le radius y serait passé à moitié, pardi ! Heureusement que j’étais là. Il faut savoir être vif, piquant et ferme dans la première douleur infligée, afin que le cas ait un mouvement de recul. Je me suis précipité vers lui pour le traiter. Cela revient à concentrer une partie de mon être, la Dolormat, au niveau de la blessure, et ce proportionnellement à la gravité de la situation. Ici, j’ai dû donner pas mal. Ça m’a crevé sur le coup, mais je savais que ce n’était qu’un début. Car une fois la main sortie d’affaire, Aaron devait avoir mal. Je ne pouvais tenir à ce rythme très longtemps, j’ai dû donc relâcher un peu la pression. L’adrénaline, paraît-il. Mais c’est là que j’ai pu employer d’autres méthodes. Même si l’essentiel de ma Dolormat travaillait le cas au niveau de la main, j’ai bien fait attention à ne pas négliger son esprits et ses pensées. Ça fait tout aussi mal de se dire qu’on vient de perdre quatre doigts, que de les perdre effectivement, c’est un fait.

Malgré mon faux départ, j’ai tout de même été bon ce matin-là. Aujourd’hui, Aaron fait plus attention aux objets potentiellement dangereux qu’il manipule. Il ne pourra jamais oublier le sentiment que je lui ai insufflé face à son membre déchiqueté. Dommage qu’il ne puisse me voir, sentir mon être, me reconnaître. Pour sûr que j’aurais le droit à un grand nombre de remerciements si les hommes pouvaient être conscients de ma présence. À chaque rôle, son revers de médaille.

Et encore, je me considère très bien loti. À la fois par mon époque, et par ma zone. En effet je travaille actuellement sur le cycle 67, ce qui m’amène aujourd’hui sur l’année 2018 du calendrier dit chrétien. Et ma zone aujourd’hui englobe le quartier Pacific Heights, à San Francisco. Ce n’est pas vraiment ce que l’on peut appeler un quartier modeste, où règnent les difficultés et donc, les douleurs. Prenez Aaron par exemple. J’ai pu mettre beaucoup de cœur à l’ouvrage sur le coup, mais ce dernier gagnant un million à l’année, il n’a pas dû attendre bien longtemps avant d’aller se faire soigner. Sa main torturée arbore aujourd’hui fièrement quatre nouveaux doigts en plastique fraîchement moulus. Couleur chair, s’il vous plaît.

Je n’ai donc pas énormément de boulot depuis quelque temps. Je suis comme qui dirait en vacances. Ou plus précisément en repos. En effet, il y a maintenant six ans, j’ai eu le droit à un Cas de Souffrances Exceptionnelles. Un CSE pour les intimes. C’est une chance pour une Souffrance aussi jeune que moi de déjà avoir vécu un CSE. Les CSE demandent un effort constant, et complet, le tout sur une longue durée et pour une seule et même personne. Les CSE sont en plus de cela, imprévisibles, dangereux, et très souvent fous à lier. Lorsqu’une Souffrance découvre un CSE, il est rattaché à lui instantanément, et devient pour ainsi dire sa Souffrance particulière. Sa zone et son époque seront déterminées par lui, et ce, jusqu’à sa mort, suite à un arrêt du Comité Légal des Souffrances.

Or, mon CSE, c’est Alix.

Contrairement au reste de mes cas, Alix ne m’a jamais fui. Étrangement, je n’arrive pas à le considérer comme un masochiste. Je n’ai jamais décelé de plaisir chez lui durant les semaines que nous avons passées ensemble, six ans auparavant. Alors que moi... J’ai pris mon pied comme jamais.

Car Alix ne souffre pas comme tout le monde. Il manie la douleur comme un artiste. Il la macère. Puis la façonne. Et en fait quelque chose d’insensé. C’est comme cela que nous nous sommes retrouvés à parcourir le monde. De New York à Lima, en passant par Cuba, aucun jour n’a ressemblé à un autre. Rendez-vous compte, nous avons même sauté d’un avion en plein vol. Un véritable CSE, comme peu de Souffrances ont eu la chance de croiser.

Et pourtant ma relation avec Alix partait mal. C’était une histoire on ne peut plus classique. Un adolescent qui venait de se faire larguer. À l’époque, je travaillais en ville. Une ville étudiante qui plus est. Certes charmante, mais très barbante en termes d’afflictions. Je rencontrais pour la première fois mon CSE un matin brumeux aux alentours de la gare. Pitié... Je pensais qu’une formule standard suffirait à bâcler ma besogne. Mais après quelques jours, Alix n’en avait toujours pas eu assez. Étrangement, il en voulait toujours plus. Il arrivait à m’épuiser et m’utilisait sans relâche, nuit et jour, comme si de rien n’était. Il continuait ainsi à vivre normalement, me donnant le sentiment de ne pas être dévoué corps et âme à son supplice. Je me suis vite retrouvé à bout de souffle.

Alors un soir, comme j’ai senti que je n’allais plus tenir le coup bien longtemps à ce rythme, je me suis relâché. J’ai profité d’une fête d’anniversaire de l’une de ses amies pour me reposer, pensant que les joies environnantes le détourneraient de sa douloureuse quête. Grossière erreur. J’étais encore une jeune Souffrance, n’avais pas encore eu l’occasion de me frotter à de véritables difficultés. Je n’ai pas réagi tout de suite. Alix semblait calme mais j’aurais dû me méfier. Car il semblait perpétuellement calme, même lorsque je me donnais à fond. Et je n’ai pas fait le lien. Trop fatigué. Trop blasé, peut-être... Pourtant, quand il s’est levé pour quitter la soirée, c’était tellement évident. Tellement évident que même ses amis humains ont remarqué que quelque chose n’allait pas. Il souffrait, mais je ne lui donnais pas assez. En même temps ce n’était pas si surprenant, je n’étais pas assez entraîné, je craquais vite. Mais ça tout le monde s’en foutait. Ce qui a failli me coûter très cher ce soir-là. Oui, j’ai failli me faire ancrer entièrement.

Une fois dehors, comme je n’avais pas senti son besoin, Alix, empli de sombres et noires frustrations, voulut fuir ce qui le perturbait, ce qui devait le faire souffrir et que je n’avais pas vu. Malheureusement, on le suivait. C’est là que le mal a frappé. Et moi, j’ai été complètement dépassé.

Sa main percuta le mur avec une telle violence qu’une grande partie de ma Dolormat fût brutalement consommée. Je ne faisais clairement pas le poids. Surtout que ses doigts déboîtés et fracturés n’étaient rien à côté de son cœur en miettes. Débordé, je me sentais aspiré par Alix et ne savais plus où donner de la tête. J’ai cru alors complètement lâcher prise. Heureusement, il avait été suivi jusqu’au bout. Elles sont intervenues. Cela n’a duré qu’une fraction de seconde, mais cette réconfortante distraction m’a permis de me défaire de l’emprise de la blessure. Cela a malgré tout laissé des traces.

Suite à cela, tout s’est enchaîné très vite, trop vite. Je n’ai pas su saisir sur le moment toute l’importance de ces instants pour ma vie de Souffrance. Alix se nourrissait de moi. Il grandissait avec moi. Grâce à moi. Faisait de la Dolormat habituellement fuie et détestée, un stimulant. Il apprenait à m’utiliser, non sans de nombreuses erreurs. Le résultat fut saisissant. Et moi, j’étais devenu véritablement quelqu’un. On avait besoin de moi. J’avais maintenant un rôle évident dans une vie.

Voilà pourquoi je lui serais à jamais reconnaissant. Et ai fait le serment de rester à jamais dévoué à Alix. Il est mon ami, bien que nous ne nous soyons jamais réellement rencontrés, à visage découvert. J’ai tout de même donné plusieurs signes de vie, mais je crois lui avoir plus fait peur qu’autre chose. Finalement, on s’y est fait. Je veux dire, de vivre ensemble, sans être ensemble. Et ça fait maintenant six ans, comme dit, que nous vivons paisiblement.

Mais comme toute histoire, il y eut une fin.

Mais comme tout avec Alix, ce fut un drame.