Chapitre 1
Le cœur battant, Laure pousse la lourde porte en chêne patinée par le temps qui grince un peu.
Si elle s’attendait un jour à hériter du domaine !
Elle jette un regard circulaire, puis ferme les yeux, les sens aux aguets, et les réminiscences de son enfance affluent. De ce lieu, elle se rappelle le grand escalier et le couloir immense qui se trouve à l’étage. Humant l’atmosphère, elle y perçoit une odeur de renfermé, de poussière, mais il flotte aussi cette très légère émanation d’encaustique, identique à celle sentie lorsqu’elle y avait pénétré pour une seule et unique visite quand elle était jeune, même si elle est moins prégnante. Ce jour-là, elle n’avait pas eu l’occasion de distinguer grand-chose. Pourtant, les souvenirs sont encore gravés dans son esprit avec une grande netteté.
Entre-temps, son père s’était fâché avec son grand-père, et la vie avait suivi son cours. Elle n’avait plus revu ce vieux monsieur chenu et irascible, qui lui avait à peine accordé un coup d’œil, trop occupé à avoir avec son père une discussion orageuse, alors que ce dernier souhaitait simplement qu’il connaisse sa petite-fille. En effet, il n’avait pas accepté que son fils unique épouse une fille d’ouvrier : il avait considéré cela comme une mésalliance, et les ponts avaient été rompus entre eux deux. Peu après son mariage, ses parents étaient décédés dans un accident, et il y avait deux mois, tandis que son divorce venait juste d’être prononcé, cette lettre était arrivée.
Sa surprise avait été de taille à son ouverture ! En tant que descendante directe, elle héritait du manoir et du domaine constitué d’un vaste parc et de quelques hectares de vignes louées à un viticulteur.
Sa décision avait été vite prise. Et la voilà, aujourd’hui, ravie, au mitan du vestibule d’entrée spacieux, dont le sol est recouvert de carreaux noirs et blancs, disposés en damier. Ses pas résonnent dans le silence de l’immense bâtisse alors qu’elle amorce cette visite solitaire, dans ce lieu où, inexplicablement, elle se sentait chez elle. Cet édifice est plus que prometteur. Seulement, il y a beaucoup de travail à faire. Les housses sur les meubles les ont sans doute protégés de la poussière. Toutefois, en ce qui concerne les vases, les bibelots, les tableaux, les manteaux des cheminées, c’est tout le contraire. Sans compter les peintures écaillées ou fanées, les parquets ou les boiseries qui n’ont pas été cirés depuis longtemps, les carrelages ternis par la saleté. Manifestement, ces dernières années, l’entretien avait été délaissé.
Néanmoins, ce premier tour du propriétaire seule, sans le notaire et ses bavardages incessants pour la distraire, est plus que rassurant. Elle prend son temps pour apprécier cet ancien portrait d’une femme blonde accroché en haut de la cheminée du salon, qui aurait besoin d’un sérieux dépoussiérage, pour toucher le vieux velours bleu encore assez intense des rideaux qui entourent les fenêtres de la grande salle à manger, pour ouvrir le tiroir d’une commode en merisier rempli de mouchoirs en tissu ourlés de dentelle ou une porte d’armoire révélant des draps jaunis par les années, coupés dans ce coton épais du siècle dernier, toujours rangés en piles parfaites, qui dégagent un léger parfum de lavande, ou du moins pour déjà repérer ce qui est bon à jeter.
Le mobilier est peut-être ancien, voire désuet, mais d’excellente facture. Elle pourra lui donner une nouvelle jeunesse sans souci. Dans la vaste cuisine pavée de carreaux octogonaux ocre, les armoires regorgent de vaisselle et de casseroles. La faïence et la porcelaine qui s’y trouvent lui serviront, après un bon nettoyage et un tri efficace. Et pour cette batterie en cuivre avec de l’huile de coude, elle retrouvera vite son éclat. Il y a tant de trésors ici qu’elle ne sait où donner de la tête. Chaque nouvelle découverte accentue son enthousiasme.
Allez, haut les cœurs ! Elle va retrousser ses manches et faire de ce domaine la maison d’hôtes idéale. Ce sera un nouveau départ pour elle et pour les enfants. Elle sera sans doute obligée d’y investir toutes ses économies, pourtant elle sera libre, et ses beaux-parents ne lui reprocheront plus rien, car elle n’aura plus à dépendre d’eux pour son emploi. Sa formation d’antiquaire lui sera fort utile pour restaurer le plus possible de meubles. De surcroît, la visite du vieil atelier lui a aussi donné une idée. Elle va faire de son hobby une activité supplémentaire. Oui, la rénovation du mobilier ancien lui apportera une source de revenus non négligeable. Avec un peu d’organisation, c’est tout à fait réalisable. Sans compter la somme procurée par le fermage des vignes qu’elle avait reconduit.
En tout cas, avec le vaste parc, avec sa pièce d’eau, les dépendances et toutes ces pièces à explorer, ses petits monstres auront un terrain de jeu à leur mesure. Cela les changera de l’appartement exigu avec vue sur le mur de la maison du voisin qu’elle occupe depuis son divorce ! Elle avait prévu de trouver plus grand, et là, c’était au-delà de ses espérances.
Dorénavant, remplie de certitude, elle pousse un soupir. Oui, elle y arrivera. Après avoir achevé son tour complet, elle repart, l’esprit plus serein. Nous sommes à la fin du printemps, elle peut donc très bien concevoir le fait d’y résider dans les jours à venir, dans le but d’être ainsi en mesure d’amorcer au plus vite le nettoyage et les réparations. À l’étage, elle a repéré deux chambres, petites, mais en bon état. Une pour elle, une pour ses deux enfants. Dormir dans celle trop spacieuse de son grand-père ne l’intéresse pas. Elle la gardera pour loger ses futurs hôtes. Une pièce qui a autant conservé son jus est un moyen opportun d’attirer les clients, sans compter tout le cadre ambiant. Un manoir en rase campagne. Le rêve !
Elle donne un tour avec la grosse clef épaisse dans l’antique serrure, touche pour le plaisir le heurtoir en cuivre représentant une patte de lion, poli par le temps, puis lentement, elle descend l’escalier aux pierres usées et à double révolution observant le panorama qui s’étend devant elle. Entre les dépendances, le manoir, le parc et le paysage viticole qui le cerne, cela fait un bel ensemble. Le vétuste portail d’entrée est encore en bon état et les deux colonnes qui l’encadrent confèrent à tout cela un caractère austère, mais également un charme sans pareil. Demain, elle montrera les lieux à ses enfants, en espérant qu’ils seront autant enthousiastes qu’elle.