A l'Etalon Ivre
Cela faisait maintenant plusieurs jours que Stijn était sur la route depuis qu’il avait quitté le dernier village où il avait fait escale. Leur bière avait été bonne, pour sûr, mais personne n’avait eu besoin de lui là-bas et il avait désespérément besoin d’argent. C’est pour ça qu’il était reparti sur les routes, pour trouver du boulot, et pour ça il devait partir à la chasse aux problèmes. Sa vie de vagabond lui convenait plutôt bien, même si il ne connaitrait sans doute jamais la richesse comme certains de ces anciens camarades engagés comme gardes ou mercenaires, il trouvait du bonheur dans le fait d’aider les petites gens du Royaume. Il connaissait la vie des ruraux, et savait à quel point ils étaient ignorés par les puissants, il en avait lui-même déjà subit les conséquences.
Alors que Soleil se levait derrière les montagnes à l’Ouest et emplissait le paysage de son manteau doré, Stijn prit une légère pause pour sentir la chaleur revigorer ses membres encore froids de la nuit. Les nuits étaient sans doute la pire partie de son mode de vie, dormir à même le sol simplement emmitouflé dans sa cape et ses ailes n’était pas spécialement agréable mais il n’avait pas assez gagné pour s’offrir une charrette et de quoi faire une tente. Quand il rouvrit les yeux, il remarqua un léger nuage de fumer à moins de deux kilomètres derrière une colline. Un sourire lui vint immédiatement, c’était un village ! Il retrouva ainsi la force de marcher jusqu’à sa nouvelle destination, qu’il ne tarda pas à atteindre.
C’était une petite bourgade comme on pouvait en trouver des centaines, avec ses petites maisons en bois, ses fermes en périphérie et son moulin qui surplombait les autres constructions. En traversant le village, Stijn récolta bon nombre de regards suspicieux, auxquels il répondait toujours par un sourire et un salut. Ces gens n’avaient pas l’habitude de voir des voyageurs armés comme lui, les seuls qui passaient ici étaient des marchands ambulant venant remplir les quelques échoppes qui se trouvaient sur la place. Comme d’habitude il avait pris soin de cacher sa paire d’ailes sous ses vêtements, sans quoi les habitants passeraient sans doute d’interrogés à menaçants. Il était très rare de croiser un farfadet, un descendant des fées, encore plus dans un coin isolé du Paard comme ici, et ils avaient mauvaise réputation depuis le dernier alignement des plans qui avait amené de nombreux monstres sur le monde.
Stijn ne tarda pas à atteindre son bâtiment favori, l’éternelle taverne présente dans tous les bourgs ; évidemment son envie de déguster une bonne boisson locale était forte, mais il était surtout là pour s’informer sur les problèmes des habitants et ceux qui requéraient son intervention. “L’Etalon Ivre”, voilà le nom de l’établissement devant lequel il se trouvait, ce devait être la troisième taverne du même nom qu’il avait croisé depuis qu’il avait commencé à voyager ; les gens du coin étaient fiers de leurs chevaux apparemment.
A l’intérieur, un groupe d’habitués étaient rassemblés autour d’une table à jouer aux tarot avec le tenancier. Les hommes du coin étaient forts et marqués par des années de travaux pénibles aux champs ou à l’atelier, et ceux-ci ne faisaient pas exception. Ils se retournèrent à l’arrivée de Stijn, interrompant leur discussion et observant ses actions.
Il leur fit un signe de la main en souriant, et vint tranquillement s’installer au comptoir en attendant d’être servi. Le gérant quitta sa table et ses compagnons reprirent tranquillement leur partie, non sans lancer quelques regards vers le nouvel arrivant.
- Qu’est ce que je peux faire pour vous mon bon monsieur ? lui demanda le tenancier avec lassitude, un torchon sur l’épaule.
- Et bien je crois qu’il me reste juste assez pour une choppe de bière s’il vous plaît, Stijn posa quelques pièces sur le comptoir en guise de paiement, A vrai dire si je suis là c’est pour trouver du travail, vous pouvez m’aider avec ça?
- Du travail ? il laissa un petit rire amusé s’échapper alors qu’il servait son client. Non merci, on se débrouille très bien seul. Vous devriez aller en ville si c’est ce que vous cherchez, vous aurez plus de chances que par chez nous.
Stijn goûta sa boisson en écoutant attentivement, elle était rêche mais fortement appréciée après plusieurs jours de voyage. Alors qu’il allait répondre avec sarcasme qu’il ne cherchait pas n’importe quel travail, il fut interrompu par une entrée fracassante dans Ia taverne. Tout le monde se retourna vers Ia porte, o se trouvait une jeune fille d’une quinzaine d’année environ, essoufflée et en pleurs.
- Papa ! elle courut vers un des hommes à la table et se réfugia dans ses bras, laissant éclater ses sanglots. A-A la ferme... J’ai eu tellement peur !
- Mirte ! Qu’est ce que tu fais ici? Son père la serrait contre lui pour la rassurer. Qu’est ce qui a bien pu te mettre dans cet état ma pauvre chérie?
Tout le monde s’était regroupé autour d’eux, visiblement très inquiets, et semblaient prêt à partir au quart de tour régler le problème de la fille de leur ami. Après un moment sans pouvoir articuler le moindre mot, la jeune fille prit une grande inspiration, se calma et commença à expliquer sa détresse.
-J’étais à la maison, encore dans mon lit, et j’ai entendu des gros bruits de pas et des grognements venant de dehors. Je suis sortie pour voir ce que c’était... J’ai vu un monstre vers l’écurie qui prenait nos chevaux. Il... Il m’a vue, et je suis partie me cacher dans la maison sous la table de la cuisine. Il a détruit le toit pour me chercher, mais il est parti quand Soleil a commencé à se lever. Elle essuya ses yeux et but d’une traite une boisson qui était sur la table. Je suis partie dès que j’ai eu le courage de bouger, j’ai couru pour venir te chercher... Je suis désolée papa !
Son histoire fut accueillie par un grand silence consterné. Des regards inquiets s’échangèrent sans rien dire, jusqu’à ce que le père finisse par répondre les yeux embués.
-Mirte tu n’as pas à t’excuser tu as été très courageuse, je suis si heureux que tu n’aies rien... Il regarda ses camarades, puis hocha la tête avant de sourire à sa fille. On dormira ici ce soir d’accord? Ça va bien se passer... Et si tu allais voir Kaatje? Il faut qu’on parle un peu entre adultes ici...
-Oui elle sera ravie de te voir, reprit le tenancier, elle doit être dans la cave pour travailler en ce moment.
Elle hocha tristement la tête, et partit doucement vers une autre pièce de la taverne rassurée.
A peine eut-elle fermé la porte que la table s’agita bruyamment.
-Des monstres ici ?! Ça fait des dizaines d’années qu’on en a pas vu la moindre trace ! s’écria un des hommes.
-Il faut absolument chercher de l’aide, si il était assez fort pour détruire une maison aucun de nous n’a de chances de s’en débarrasser, s’inquiéta un autre.
Les paroles fusaient et formaient peu à peu un brouhaha incompréhensible, jusqu’à ce que le propriétaire ramène le calme en frappant sa choppe sur la table.
-Un peu de silence s’il vous plaît ! Ce n’est pas en paniquant que nous allons résoudre quoi que ce soit. Bon sang, ça fait bien longtemps que les troupes du seigneur ne passent plus par ici, et son château est à plusieurs jours de voyage ; qui sait combien de victimes pourraient être à déplorer le temps qu’il daigne envoyer des troupes. Il poussa un long soupir et finit par s’asseoir lourdement, en pleine réflexion. Il nous faut d’abord prévenir le reste du village, et surtout les fermes en périphérie, car elles pourraient être en grand danger. Et nos voisins également, on enverra quelqu’un les avertir...
-J’irai le chasser, annonça le père, pour ma fille. Ce salaud a osé l’attaquer et voler mes chevaux, je vais me charger de le tuer.
-Tu es fou Klaas? Tu n’as ni l’âge ni la formation pour ça, tu te ferais massacrer ! lui répondit un ami.
-Il faut bien que quelqu’un s’en charge ! Ou on devrait attendre qu’il prenne un de nos proches peut-être?
-Messieurs? Si je puis me permettre... Stijn finit sa bière alors que tout le monde s’était retourné vers lui, puis posa sa choppe sur la table au milieu du groupe. Je pense pouvoir vous aider à régler ce problème.
-Ah oui? Le père l’examina rapidement de haut en bas, l’air peu convaincu. Vous chassez les monstres vous ?
-Ça m’arrive, même si ce n’est pas ma spécialité. Je devrais pouvoir m’en charger sans trop de difficultés ! Il prit le manche de sa lame dans sa main, le mettant en évidence.
-C’est pas parce que t’as une épée que tu vas t’en sortir gamin, j’ai vu des soldats entraînés périr contre des créatures plus de fois que n’importe qui le devrait. Le tavernier secoua la tête, sans doute troublé par de nombreux souvenirs. J’apprécie l’effort, mais tu ferais mieux de partir maintenant.
-Je suis désolé, mais je vous laisserai pas vous mettre en danger, insista fermement Stijn, gardant son sourire, quoique vous disiez je vous aiderai. C’est un principe pour moi.
-Mais puisque je te dit que- Attendez. Il s’arrêta pour observer le pendentif de Stijn : un simple écu de fer usé. Ton collier... T'es un Gad’fer n’est-ce pas?
-Effectivement ! Ça me fait plaisir que quelqu’un nous connaisse par ici, ça arrive pas souvent je vous avoue.
-Evidemment que je vous connais, j’ai servi avec des frères à toi à l’époque où j’étais dans l’armée ! Se tournant vers ses camarades. Ça c’était du combattant, c’est moi qui vous le dit ! Des mercenaires comme on en voit rarement, rien à voir avec les abrutis avide de pièces qu’on voit d’habitude !
-Eh bien, j’ai même pas besoin de nous présenter ! annonça joyeusement Stijn. J’espère que ça vous redonne confiance en ma capacité à accomplir cette tâche.
-C’est bien beau tout ça messire “Gad’fer”, intervint timidement un des hommes, mais on a pas les moyens de se payer un mercenaire ici, même si tout le village se rassemble... Les temps sont durs vous savez.
-Vous pouvez m’appeler Stijn, et ne vous inquiétez pas pour le paiement, ma confrérie a un règlement très précis à ce sujet : Vous ne donnez que ce que vous pouvez vous permettre. On est là pour vous aider, pas vous mettre sur la paille !
-J’ai du mal à vous croire tellement ça semble parfait ! Vous seriez prêt à faire ça pour nous? Alors que vous venez simplement d’arriver?
Stijn haussa les épaules en souriant, ça semblait plutôt évident pour lui. Il était même heureux d’aider ces pauvres gens, les savoir hors de danger valait tout l’or du monde à ses yeux.
-Je vais vous accompagner chez moi Stijn, vous pourrez partir d’ici pour votre traque, annonça le fermier. Et je pourrais aussi voir... L’ampleur des dégâts.
Stijn remercia tout le monde présent, et partit suivre Klaas jusqu’à sa maison, à une petite heure de marche du village. Le trajet fut en grande partie silencieux, le père était forcément inquiet, sa fille était passée proche de la mort, son foyer était détruit et ses chevaux disparus. Pour un travailleur de la terre comme lui, ces bêtes étaient leur plus grande richesse, elles permettaient d’accomplir des travaux trop compliqués pour un homme, et Stijn se souvenait bien du soin que son père portait à leur seul cheval.
A mesure qu’ils se rapprochaient, pouvait de mieux en mieux observer le toit partiellement écroulé ainsi que la porte de l’écurie fracassée. A cette vue, le fermier eut du mal à cacher sa tristesse. Sans doute pour évacuer ses émotions, il commença à raconter l’histoire de cette exploitation à Stijn, qui écoutait avec attention, jusqu’à arriver à quelques pas de la maison. La porte était restée ouverte laissant entrevoir la pièce à vivre de la famille, recouverte des restes de la toiture. Parmi les ruines se tenait une silhouette encapuchonnée penchée en avant leur tournant le dos, qui semblait examiner les lieux. D’après la réaction du propriétaire, ce n’était pas un invité.
-Qu’est-ce que... Il y a quelqu’un chez moi ! s’écria-t-il. Hey vous! Sortez d’ici immédiatement !